Mort du papier, mort de l’auteur (Alison Rossiter)

Alison Rossiter, Compendium 1898-1919, Santa Fé et New York, Radius Books et Yossi Milo, 2020, 140 pages.

en espagnol

Alison Rossiter, une Américaine de 68 ans, est photographe. Mais elle n’utilise pas d’appareil photo, elle n’utilise pas d’objectif, elle ne fait pas d’images de paysage ou de portraits. Elle ne considère pas la photographie comme une représentation du monde et ne se soumet pas aux règles de l’appareil photographique. Depuis l’âge de 17 ans, elle a choisi de travailler à l’intérieur de la chambre noire, sur l’interaction entre la lumière et le papier photosensible (par exemple avec un crayon lumineux). Mais, avec la prédominance croissante de la photographie numérique, il lui était devenu de plus en plus difficile de trouver des papiers adaptés pour travailler. Alors Alison Rossiter a commencé à acheter des lots de papiers photosensibles sur le site ebay.

En 2007, lors de l’une de ces acquisitions, elle a reçu un colis de papier photo avec une date de péremption largement dépassée, 1946. Tout photographe « normal » aurait jeté le colis à la poubelle. Plus curieuse et plus audacieuse que la moyenne (et sans doute aussi du fait de sa formation, plus technique qu’artistique, d’où sa plus grande attention à la matérialité de la photographie et au matériel photographique lui-même), Alison Rossiter a décidé d’utiliser ce papier périmé, présumé « mort ». Mais, au lieu de « faire une photo », c’est-à-dire de tirer une image négative sur ce papier, elle a simplement placé le papier directement dans le bac du révélateur et dans le bain du fixateur, rien d’autre. A sa surprise, des formes abstraites sont alors apparues sur le papier : des dessins géométriques dus à la dégradation temporelle des sels argentiques et de la gélatine, à l’humidité ambiante, aux moisissures et à la lumière ayant pénétré à l’intérieur du paquet pas totalement hermétique.

Après cette fascinante découverte d’une image latente, Alison Rossiter a commencé à acheter des centaines de paquets de papier photosensible noir et blanc de différentes marques. Le plus ancien était périmé depuis 1898, plus d’un siècle. Elle a défini un protocole précis à suivre dans la chambre noire, sans jamais « prendre de photo » : les résultats de ce protocole si bien défini ont toujours été imprévisibles.  

Ce livre de très grand format, magnifiquement imprimé, présente la série Compendium, treize assemblages en grandeur réelle des plus anciens papiers sur lesquels Alison Rossiter ait travaillé, des papiers ayant « expiré » entre 1898 (« Nepera Chemical Company, Velox Carbon, 12 mai 1898 ») et 1919 (« Eastman Kodak Company, AZO, 1er octobre 1919 »), entre, comme le frontispice manuscrit le montre, la découverte du radium par les Curie et la Conférence de Versailles. Chacun des Compendium, tous réalisés en 2018 est d’abord sur une page qui se déplie, faisant jaillir ces tons ocres, bruns, jaunes, parfois irisés, parfois moirés, parfois marbrés, puis un détail en est agrandi sur la double page suivante : on plonge dans la matière, dans la texture du papier. L’ensemble est un dépôt à la New York Public Library (qui co-édite le livre) et comprend donc aussi les schémas de montage et les emballages, seuls éléments de couleur vive, ainsi qu’une « timeline ». Ce livre fait suite à Expired Paper chez les mêmes éditeurs en 2017, un livre plus complet sur son travail (ma recension en portugais). Alison Rossiter a eu en 2020 une exposition à la galerie new-yorkaise Yossi Milo.

À première vue, l’œuvre d’Alison Rossiter semble magique, une sorte de travail alchimique : une transformation de la matière, l’apparition d’une image dans les tréfonds d’un papier chimique sans rapport avec la réalité visuelle. On peut penser aux œuvres d’autres photographes « magiciens », comme Pierre Cordier et ses « chimigrammes », ou Nino Migliori et ses « oxydations ». Mais l’œuvre de Rossiter est aussi une archéologie, pour retrouver des vestiges du passé, ressusciter une histoire engloutie, faire un travail médico-légal sur l’histoire du papier, établir une communion avec les hommes qui, manipulant ce même papier il y a 50 ans, y laissèrent leurs empreintes.

En ce sens, c’est, à mes yeux, d’abord un travail sur le temps et sur la mort. Dans le titre de chaque œuvre, la première date est précisément celle de la mort du papier (« expired »), la seconde est celle de sa résurrection, le moment où l’artiste redonnera vie au papier périmé. Ce n’est pas un travail anachronique, c’est un travail contre le temps, contre la dégradation inévitable, celle du papier et celle de l’homme, donc contre la mort.

C’est aussi, bien sûr, une réflexion autour de la mort de la photographie, car pour elle (et bien d’autres) l’avènement de la photographie numérique représente la mort de la photographie classique, analogique, celle du négatif et de la chambre noire, celle des sels d’argent et des produits chimiques. La photographie numérique n’est plus interaction de la lumière avec les paramètres du papier sensible, mais n’est qu’un procédé électronique, sans aura, sans magie. Dans un petit livre évoquant le travail d’Alison Rossiter, intitulé «La mort de la photographie», Darius Himes – qui fut un des fondateurs de Radius Books, la maison d’édition qui publie ce livre – concluait son texte ainsi : « Peut-être que la photographie que nous avons connue va revenir à ce qu’elle fut à ses débuts : un talent rare et magique , pratiqué par un groupe d’hommes et de femmes passionnés, errant dans un espace incertain entre l’art et la science. »

Pour Alison Rossiter (vue à Arles et alors interviewée), le processus est plus important que le sujet de la photographie : ce qui compte n’est pas ce que montre la photographie, mais la façon dont la photographie est produite. Et, dans son cas extrême, la photographie ne montre rien, c’est une image de rien, un témoignage matériel, physique de sa seule création. Ce n’est pas la photographie de quelque chose, c’est une chose en soi. Elle se confronte non à la représentation du monde, mais à l’essence de la photographie, à son immanence matérielle C’est une approche contraire à presque toute la théorie de la photographie (à part Flusser), niant la théorie de l’index de Rosalind Krauss et Philippe Dubois, n’ayant rien à voir avec la vision de la photographie de Roland Barthes. Et, pire encore, il n’y a pas d’auteur, pas d’artiste, pas de photographe, juste une facilitatrice : les images se fabriquent elles-mêmes. La mort de l’auteur.

Reçu en service de presse

3 réflexions sur “Mort du papier, mort de l’auteur (Alison Rossiter)

  1. Prémié dit :

    « La photographie numérique n’est plus interaction de la lumière avec les paramètres du papier sensible, mais n’est qu’un procédé électronique, sans aura, sans magie. »

    Dans le genre cliché, on ne fait pas mieux !

    J'aime

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