Maurice Denis, peintre et/ou théoricien

En couverture : Maurice Denis, Légende de chevalerie (Trois jeunes princesses), 1893, détail, coll. part. (cat. 34, p. 118-119)

en espagnol

De Maurice Denis, je connais d’abord la phrase fameuse : « se rappeler qu’un tableau – avant d´être un cheval de bataille, une femme nue, ou une quelconque anecdote – est essentiellement une surface plane recouverte de couleurs en un certain ordre assemblées », qu’il écrivit à 20 ans, en 1890 dans un manifeste du ‘néo-traditionalisme’, déjà un oxymore (une assertion que Taine, vingt ans avant, Spencer, 45 ans plus tôt, et même Vassari, 420 ans auparavant, avaient déjà formulée, mais qui reste associée à Denis), qui m’a toujours paru être une prémonition de l’abstraction, du dédain du sujet pour la forme. Et, bien que ne connaissant pas très bien ses tableaux (je crois n’être allé qu’une seule fois au Musée de Saint-Germain-en-Laye), j’ai toujours eu du mal à réconcilier cette vision radicale de la peinture avec son oeuvre elle-même, symboliste, Nabi, figurative, et aussi très religieuse. Le catalogue de son exposition au Musée cantonal des Beaux-arts de Lausanne (Paris, Hazan, 2021, 192 pages, 87 oeuvres présentées, plus 36 illustrations dans le texte et 8 photograpies biographiques) permet de comprendre un peu mieux cette ambiguïté. Il ne porte que sur la période 1888-1914, donc avant la mort de sa femme en 1919, avant son lancement des Ateliers d’Art Sacré, avant sa période Delacroix, avant sa maturité néoclassique plutôt ennuyeuse.

Maurice Denis, Christ vert, mai 1880, huile sur carton, 21x15cm, Musée d’Orsay (cat.7, p. 76-77)

Le fait est que Denis ne s’est jamais défait du sujet, il n’a jamais renoncé à la peinture figurative pour s’attacher à la seule matérialité de la peinture, loin de toute représentation, à l’heure où bien d’autres (pour qui il avait d’ailleurs peu de considération) le faisaient. Certes, il est ébranlé quand Paul Sérusier revient en 1888 d’un séjour à Pont-Aven auprès de Gauguin avec Talisman (plus bas), qu’il décrit comme « un paysage informe, à force d’être synthétiquement formulé ». C’est peu après, sous cette influence, qu’il peint son Christ vert, qui n’est plus qu’une forme stylisée, n’existant que par sa couleur, et aussi sa fantomatique Tache de soleil sur la terrasse. Mais ce n’est qu’une dérive éphémère et il revient vite à des tableaux plus représentatifs : le suivant dans le catalogue est un Mystère catholique d’un classicisme assez rébarbatif (excepté l’effet du semis de pointillés, mais on est quand même loin de Seurat).

Maurice Denis, Tache de soleil sur la terrasse, octobre 1890, huike sur carton, 23.5×20.5cm, Musée d’Orsay (cat.8, p. 78-79)

L’essai de Jean-Paul Bouillon démonte bien les « acrobaties théoriques dont Denis est l’incomparable virtuose » (page 22). Rare théoricien au milieu de peintres plus pragmatiques, Denis intitule un de ses essais « Du Symbolisme et de Gauguin vers un nouvel ordre classique », c’est tout dire : issu des mouvements radicaux du symbolisme et des Nabis, influencé par le révolutionnaire Gauguin, Denis aspire néanmoins à un classicisme apaisé, conservateur et religieux. Il ne refuse pas le sujet, mais le veut moins matérialiste, moins réaliste : positiviste (il était bachelier en philosophie), il veut un art autonome par rapport à la nature. Pour lui, l’art « est une création de notre esprit dont la nature n’est que l’occasion » (page 19). Tenté un moment par une veine plus abstraite, il renonce à cette tentation, en s’opposant par exemple au Matisse de 1905. Aucun des essais du catalogue n’explore la motivation religieuse, catholique, de ce refus, qui ne me paraît pas négligeable, et qui aurait mérité d’être davantage analysée (l’abstraction n’a-t-elle pas été surtout une peinture d’athées et de protestants ?). Ce sera encore plus vrai après 1919, hors du champ de ce catalogue, quand, chez Denis, le sujet sera absolument central, et les fantaisies du Christ vert seront bien oubliées.

Paul Sérusier, Le Talisman, l’Aven au Bois d’Amour, 1888, huile sur bois, 27×21.5cm, Musée d’Orsay (fig.12 p. 26)

De ce peintre intellectuel, religieux (il pensa devenir moine-peintre, comme Fra Angelico), catholique (les fantaisies rosicruciennes du Sâr Peladan et d’autres de ses amis le révulsaient), politiquement conservateur (antidreyfusard et Action française, entre autres), que retient-on aujourd’hui ? Quel tableau s’impose au-delà des cercles éthérés des historiens d’art spécialisés ? Ses tableaux déviants de 1890 ou ses pieuses peintures plus tardives ? Sa petite phrase fondatrice de la même année est-elle ce qui reste ? Dans le catalogue, après l’introduction de Fabienne Stahl, et l’essai sus-mentionné sur Denis théoricien, deux essais d’Isabelle Cahn et Pierre Pinchon sur ses rapports avec les Nabis et le symbolisme, puis deux textes plutôt anecdotiques sur ses liens avec la Bretagne (avérés, avec sa villa Silencio à Perros-Guirec) et, plus ténus, avec la Suisse, et enfin une intéressante analyse stylistique de Catherine Lepdor (co-commissaire de l’exposition avec Isabelle Cahn). On peut regrette l’absence d’une analyse plus détaillé de ses rapports avec l’impressionisme (seulement quelques phrases page 42). Les notices des 87 oeuvres exposées sont bien faites, à la fois documentaires et analytiques. Biographie bien faite, bibliographie sommaire, pas d’index; reproductions de qualité.

Reçu en service de presse.

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