Trois livres de photographes

Bruno Barbey, Jordanie 1969. Combattants du Fatah (Mouvement National de Libération de la Palestine) en patrouille (Zoom pages 80-81).

en espagnol

Achetant un peu en « fond de tiroir » un numéro de la revue Zoom d’août 1971 (revue plutôt connue pour ses articles techniques et ses portraits « de charme », ce dont ce numéro n’est pas exempt), j’y découvre onze photographies de Bruno Barbey, qui vient de mourir (dix en couleur, une en N&B) sur son voyage dans les camps de fedayin palestiniens dans le Nord de la Jordanie après Septembre Noir, en octobre 1970. Il fait ce voyage en compagnie de Jean Genet qu’il photographie aussi (Genet fut, douze ans plus tard, un des premiers occidentaux à entrer dans les camps de Sabra et Chatila après le massacre sous égide israélienne), Jean Genet qui témoigna avec courage et passion, et fut vilipendé par un barthésien sioniste, Jean Genet qui écrit dans Zoom un commentaire des dix photos couleur, que le magazine présente (précautionneusement) ainsi : « Il va sans dire que son opinion, aussi documentée soit-elle – aux sources mêmes du conflit – ne saurait prétendre engager la rédaction de Zoom dans sa totalité ». Ce sont des photographies de combattants, datant des quatre voyages que Brabey fit dans la région entre février 1969 et février 1971, elles sont dures, violentes et leur diffusion a été limitée, car à contre-courant de la position de la majorité de la presse sur le conflit. On ne trouve, sauf erreur, que six photos de Palestine sur le site de Magnum, dont une seule, ci-dessus, cette patrouille à propos de laquelle Genet parle de musique et de poésie, est dans Zoom (plus une autre assez proche, avec les mêmes fedayin), les autres chez Magnum montrent une traversée de rivière, un blessé à l’hôpital, des combattants au repos, et Yasser Arafat; celles du magazine montrent aussi des familles, des enfants, un camp de tentes, des entraînements, et deux cadavres. Genet conclut son texte d’accompagnement des photographies en évoquant le racisme français anti-arabe, en l’ancrant dans l’histoire depuis le Moyen-Âge : « Toute cette histoire – l’Histoire – n’est qu’un trucage pour faire de nous des hommes faussés. » Il n’est guère étonnant que ces images de Bruno Barbey aient été occultées.

Floris Neusüss, Tagtraum, Munich 1958 (page 11)

Floris Neusüss est décédé il y a un an. Mal connu en France (malgré une performance époustouflante en Camargue lors des Rencontres d’Arles en 1977), il est vu comme le pape du photogramme contemporain, ayant formé de nombreux émules lors de ses cours à Kassel, et est très connu en particulier pour ses photogrammes de corps (le plus souvent nus et féminins), quelque part entre silhouettes et fantômes flottants, parfois en position quasi-foetale au sol, parfois légers, déployés, prenant leur envol. Ces images ont une dimension sensuelle, haptique, voire érotique et païenne (et elles ont plus de volume que les Anthropométries d’Yves Klein). J’avais eu le plaisir de l’interviewer en 2010, et je viens d’acquérir un petit livre Floris Neusüss Fotografie 1957-1977 (auto-édité, 1977, 84 pages, une cinquantaine de photos, en allemand), où, aprés un poème introductif de Michael Krüger, Neusüss montre photographies et photogrammes, presque toujours autour du corps, avec parfois un petit texte explicatif. Ses nudogrammes étant assez connus, voici ci-dessus une autre image, une double exposition de 1958.

Damian Heinisch, 45.

En 1945, Walter Heinisch, 45 ans fut déporté en train de sa ville natale de Gleiwitz (qui avait été le lieu du déclenchement de la 2ème guerre mondiale; il y laissa femme et enfants), en Haute Silésie conquise par les Russes, jusqu’à Debalzewo en Ukraine, où il mourut dans un camp de prisonniers et sa tombe est inconnue. En 1978, Hans Joachim Heinisch, 45 ans, fils de Walter et père de Damian, fut autorisé à quitter Gleiwitz, devenue Gliwice en Pologne, et à émigrer en train vers l’Allemagne de l’Ouest avec sa famille immédiate (dont Damian, dix ans) pour s’établir à Essen, laissant frères, soeurs et cousins en Pologne. En 2013, Damian Heinisch, 45 ans, fils de Hans Joachim et petit-fils de Walter, entreprend un voyage en train depuis Debalzewo prés de Donetz oú son grand-père était mort, jusqu’à Oslo, où il vit, en passant par Gliwice / Gleiwitz près d’où il naquit, ville d’origine de sa famille, et Essen où il grandit. Un périple de 4323 kilomètres, un pélerinage familial sous le signe des déportations et des exils, du train de la mort et du train de la liberté, une empreinte de l’histoire européenne récente. Damian Heinisch documente son voyage avec une caméra 35mm. Son livre (45, Londres, Mack Books, 2020, 114 pages reliées à la japonaise, en anglais et en allemand, plus une affiche dépliante) reprend des images grenues du film prises par la fenêtre du train, des scènes de vie locale au bord des rails, un monde proche et pourtant autre, distancé, des paysages changeants, des saisons différentes, des inconnus qui entrent dans l’image. Des images floues, aussi, indistinctes, sombres, des tunnels dans le récit. Et toute la nostalgie des longs voyages en train. Ce voyage serait-il un voyage de réconciliation, post-nazisme, post-soviétisme ? Serait-il un chant à la paix, un hymne d’espoir pour l’Europe ? Quelques mois aprés son départ de Donetz, la guerre y a de nouveau éclaté et la gare de Debalzewo a dû être fermée du fait des combats. (Découvert dans cet article, mais les photos du livre n’ont pas de légende).

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