Charles Jones, l’Atget ou le Sander des légumes

Charles Jones, Melon Sutton’s Superlative (Melon), vers 1900, 25.4×20.3cm, page 126

en espagnol

Un jour de 1981, un collectionneur de photographies anciennes arrive tard (à 9h du matin, alors que les bonnes affaires s’y font à 5h) au marché aux puces de Bermondsey (connu comme un marché des voleurs jusqu’en 1992). Son nom est Sean Sexton, c’est un Irlandais assez coloré, dont quasiment toutes les phrases contiennent un « fucking » (Bermondsey est « a soul-destroying fucking spot »). Au marché, il découvre des cartons pleins (ou une valise, le récit a évolué) de photos, négligées par les chineurs plus matinaux, et dont le marchand lui dit qu’elles sont sans intérêt, juste des légumes. Lui, qui n’a pas de formation particulière mais qui a un oeil, grâce aux maisons de vente et aux puces, dit-il, les trouve fascinantes, les date à vue de nez d’environ 1900, pense que ce sont des tirages au sel d’argent virés à l’or, et les achète, environ 500 photographies pour une bouchée de pain. Il ne dit rien à personne et en écoule quelques-unes aux enchères, pour sentir le marché : des prix élevés, qui grimpent, sans qu’on ne sache rien du photographe à part ses initiales, C. J.

Charles Jones, Onion Brown Globe (Oignon), vers 1900, 15.2×10.8cm, page 37

Un conservateur du Musée des Beaux-arts de San Francisco, Robert Flynn Johnson, voit ces images sur les sites d’enchères et, en 1995, un jour où il est à Londres, rencontre Sexton par hasard … au marché aux puces; le fait que Flynn soit un nom d’origine irlandaise facilite leur complicité et ils deviennent compères. Un jour, Sexton montre quelques photographies dans un programme télévisé. Madame Shirley Sadler, qui allait regarder le programme suivant, voit par hasard la fin de la présentation de Sexton et reconnait les photographies de son grand-père. Elle le contacte et lui fournit des informations. Le livre fruit de cette découverte sort en 1998, et le monde découvre Charles Jones. Une jolie histoire de découverte, faite de hasard, de capacité à déceler la beauté cachée, et peut-être d’un peu de fantaisie : plus que Buxbaum avec Tichý (où la relation avec l’artiste exista et fut conflictuelle) on pense à Maloof et Vivian Maier. Comme dit le sous-titre du livre « Le Génie marginal sauvé de l’obscurité grâce au hasard d’une découverte ». Ou peut-être faudrait-il traduire « outsider » par « brut », plutôt que par « marginal » (mais ceci est une autre histoire, dont nous reparlerons).

Charles Jones vers 1904, tirage à l’albumine, 15.2×10.8cm, page 10

Charles Jones naquit en 1866, fils d’un boucher, il devint jardinier, mais jardinier de château. Chef jardinier à Ote Hall, il eut droit aux honneurs de The Gardener’s Chronicle en 1905 qui célébra son talent horticole. Vers 1910, il abandonna tout et, avec sa femme, qui était la cuisinière du château, et leurs cinq enfants, il s’installa dans le Lincolnshire, dans une maison sans eau courante, sans électricité, sans qu’on sache trop ce qu’il y fit. Il y vécut jusqu’à sa mort en 1959 à 92 ans. Une photographie de lui, de 1904, le montre élégamment vêtu, en canotier et noeud papillon, la barbe bien taillée, pas exactement le tout-venant des jardiniers (ici aussi). On sait peu de choses de lui, qu’il était secret, peu communicatif, bougon.

Charles Jones, Ornemental Gourd (Courge), vers 1900, 15.2×10.8cm, page 72

Et sa passion secrète était la photographie. On ne sait comment il en apprit la technique, on ne sait où il acquit ce sens de la composition, de l’éclairage, cette capacité esthétique singulière, et il n’en dit rien à sa famille. Il n’en dit rien au journaliste de The Gardener’s Chronicle non plus. Il eut, semble-t-il, trois appareils; il travaillait avec des plaques de verre qu’il réutilisait, et qui ont toutes disparu. Sa petite-fille raconte qu’il les utilisait comme des cloches pour protéger ses jeunes légumes. On n’a de lui aucun négatif, seulement les tirages achetés par Sexton, et quelques autres dans un album de famille acheté par le V&A à sa petite fille. Il est probable que ces tirages furent faits par contact, sans agrandisseur, et donc, ils sont virés à l’or; ce sont quasiment tous des tirages uniques.

Charles Jones, Telegraph Cucumbers (Concombres), vers 1900, catalogue Elphick

Le jardinier Charles Jones photographiait des légumes, et aussi quelques fruits et quelques fleurs; autour de 350 de ses photographies sont des légumes, 80 des fleurs et 80 des fruits, environ. Fierté du jardinier, direz-vous. Certes. De plus, il semble que quelques-unes de ses photographies (les concombres sur leur tige ci-dessus, les fleurs dans un pot ci-dessous), furent reproduites dans des catalogues du marchand de semences Elphick. Mais on ne peut se limiter à la pure dimension professionnelle du jardinier. D’abord parce que ce fut une obsession photographique qui dut dévorer son temps libre et aussi son budget, à l’époque où, malgré l’introduction du Kodak Brownie, la photographie, surtout avec son type d’appareil, était encore un passe-temps de riches bourgeois ou aristocrates. Ensuite parce qu’il y a une très grande cohérence dans son travail, un véritable protocole : les légumes sont presque toujours photographiés dans le studio et non en pleine terre, fraichement cueillis, sur fond noir ou blanc, en gros plan, bien éclairés. Plus bas, on voit des plantes en pleine terre devant un fond noir que tient un assistant encore visible, mais c’est une exception au schéma dominant.

Charles Jones, Gypsophila Paniculata, vers 1900, catalogue Elphick

Schéma qu’il faut bien qualifier de portrait, tant par sa scénographie que par l’individualité de chacun des légumes. Quand deux plantes du même type (leur nom scientifique est toujours écrit au crayon au dos du tirage) ont été photographiées, elles sont loin d’être identiques, l’une plus ronde, plus mûre, plus sensuelle, l’autre plus raide, plus sèche. Contrairement à Anna Atkins, par exemple, qui était botaniste avant d’être photographe, nous n’avons pas ici des spécimens, des types (une photographie ethno-coloniale, pourrait-on transposer), nous avons des individualités, aussi étrange que cela puisse paraître à qui n’est pas passionné de jardinage (et pour poursuivre l’analogie, c’est un peu comme Marc Garanger redonnant une dignité individuelle à chacune des femmes qu’il photographie au lieu de les réduire au stéréotype). Ce n’est pas une sèche documentation scientifique dont on peut admirer la beauté, comme chez Atkins, c’est un hymne à la beauté sans prétention taxonomique

Charles Jones, Scène de jardin avec la toile de fond du photographe, vers 1900, 15.2×10.8cm , page 19

Mais pourquoi faisait-il cela ? Au-delà de la passion anglaise du jardinage, il y a clairement là la construction délibérée d’une esthétique. Non point une photographie au service d’un art plus noble, comme Blossfeldt photographiant des plantes pour servir de modèles au dessin et à la décoration, moderniste à son insu. Jones semble refuser totalement cette subordination, pour lui la photographie n’est pas un art inférieur, au contraire elle permet une proximité avec la nature, avec le réel, que le dessin ou la peinture ne permettrait pas. Ou plus précisément, alors que le livre cite Dürer, Rembrandt, Weston et Sudek qui tous représentèrent des fruits, des herbes ou des légumes pour les transformer en objets d’art, Jones, lui, voit ses sujets comme déjà de l’art et il ne fait que révéler leur beauté. Seule peut-être la passion déraisonnable de Redouté pour les roses approche un peu cette humilité créatrice, cette glorification du simple, du banal, du quotidien, de l’anodin, qui sont ainsi transfigurés. Sont-ce des natures mortes ? Oui formellement, mais pas si on s’inscrit dans l’histoire et la dimension socio-économique et culturelle de la nature morte.

Charles Jones, Bean Runner (Haricot d’Espagne), vers 1900, 15.2×10.8cm, page 26

Et, il faut le dire, ces photographies sont superbes. Le jardinier-paysagiste Gilles Clément, qui signe la préface de l’édition française du livre, parle mieux que moi (qui n’ai pas la main verte) du poli des oignons, du bronze bosselé des mangetouts, du réticule blanc des melons, avec une émotion complice. Ce qui est absolument frappant, c’est que ces photographies sont faites autour de 1900, à une époque où la notion du beau est contournée, artificielle, surchargée, aux antipodes du dépouillement sévère de Jones. Sans le savoir, il est un précurseur, un prophète, un proto-moderniste. C’est un style, c’est un rapport au réel qu’on va découvrir vingt / trente ans plus tard avec la Nouvelle Objectivité : les pairs de Charles Jones, ce sont Renger-Patzsch ou Sander, qui photographia les hommes avec la même rigueur obsessionnelle que Jones les légumes. Et de son temps, le seul peut-être qui eut à la fois ce regard, cette esthétique et cette humilité, ce fut Atget. Pour laisser le mot de la fin à Sean Sexton : « At first I thought it might have been Atget because of the tonal quality, very similar to Atget, and the same process I think. And I thought, Jesus, he must have come to London and done still-life. I can date a photograph to two years either side and I thought 1900, this predates all the other fuckers. »

Charles Jones, Pea Rival (Pois), vers 1900, 15.2×10.8cm, page 34

Ce billet est basé sur le livre Plant Kingdoms. The Photographs of Charles Jones. The Outsider Genius Saved from Obscurity by Chance Discovery, de Sean Sexton (crédité comme auteur, mais qui ne signe aucun texte) et Robert Flynn Johnson, avec une préface de la chef (cheffe ?) Alice Waters, New York, Smithmark, 1998; 128 pages, 105 reproductions pleine page et 12 illustrations.
Édition française Charles Jones. Le Royaume des Plantes, Paris, Thames & Hudson, 1999; identique, mais avec une préface de Gilles Clément. Le Monde en rendit compte à sa parution, mais en section jardinage ….
Livres épuisés, trouvables de seconde main pour 20 ou 30 euros.
Toutes les images sont des tirages au sel d’argent viré à l’or, sauf son portrait.
Des photographies de Charles Jones ont été montrées à la galerie Miranda à Paris en 2019 et au Musée de l’Élysée à Lausanne en 1998. Est-ce tout en Europe continentale ?

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