Vivian Maier, à travers deux filtres

Entrée de l’exposition.

Le Centre Culturel de Cascais (Fondation D. Luis I) présente jusqu’au 16 mai plus de cent photographies de Vivian Maier et quelques extraits de ses films, sa première exposition au Portugal, dont la commissaire est Anne Morin (de l’agence diChroma, laquelle offre trois formats différents clef-en-main Vivian Maier I – que nous avons ici, Vivian Maier II et Vivian Maier III) qui avait déjà organisé selon un schéma similaire sa première exposition en France à Tours en 2013. Rappelons brièvement que Vivian Maier (1926-2009) était une gouvernante d’enfants américaine d’origine française, qui travailla principalement à Chicago et dont les très nombreuses photographies ne furent connues qu’aprés sa mort : elle ne pouvait plus payer les frais de magasinage et le garde-meuble vendit ses affaires aux enchères, quelques chineurs achetèrent des cartons où étaient stockés négatifs, pellicules non développées (il semble qu’à partir de 1972/75 elle cessa de faire développer ses pellicules), tirages et films, au total près de 150 000 images, ainsi que toutes sortes de papiers, d’innombrables coupures de presse bien classées qui ont apparemment disparu. Cette histoire romanesque et triste est abondamment contée, que ce soit sur Wikipedia, sur le site de John Maloof qui possède la majeure partie de ses photographies, dans des livres en français (un peu romancé) ou en anglais (davantage un travail d’historien), ou dans cet article rendant compte de l’exposition, et dans des centaines d’autres articles sur elle (sans parler de la saga des héritiers). Et en fait, la tentation est grande d’être fasciné seulement par cette histoire, celle de la femme et celle de la « découverte » de son travail. Mais, peut-être instruit par l’histoire d’un autre artiste secret, Miroslav Tichý, et par sa « découverte » par Roman Buxbaum, je vais plutôt vous parler de ce qu’on voit ici et de ce qu’on n’y voit pas; non que la « légende » ne soit pas pertinente, mais vous avez des dizaines d’endroits où la lire.

Vivian Maier, photographie non identifiée, capture d’écran d’un diaporama.

L’exposition, donc. Dès l’entrée, la première image qui nous accueille est un autoportrait : j’y reviendrai, car il y a dans son travail une différence marquée, tant esthétique que, disons, essentielle, entre ses autoportraits et ses autres photographies. À côté, des bouts de films en 9 séquences, certains en N&B, d’autres en couleur, avec aussi des diaporamas de photos fixes, au total 45 minutes (qui auraient mérité des sièges devant l’écran, mais bon …). Les coupes entre les séquences sont abruptes, ce n’est pas un montage, mais une simple juxtaposition, sans qu’on sache si cette brutalité est due à Vivian Maier ou, plus probablement, à des choix faits ensuite. Ce sont des scènes du quotidien, parfois autour des enfants (on la voit cueillir des fraises avec eux, ayant confié un instant la caméra à quelqu’un d’autre) ou des parades et autres festivités (serait-elle un peu midinette malgré son aspect rébarbatif ? nombreuses photos du beau Kirk Douglas dans une vitrine), mais ce sont aussi beaucoup des incidents de la rue où elle est badaud (badaude ?) et filme les autres badauds, un exercice double de voyeurisme : la démolition d’un immeuble, les dégats causés par une tornade, une personne blessée ou morte que la police évacue sous le regard des curieux, l’histoire d’une mère et de son bébé assassinés (son film commence par une note manuscrite de sa main contant le drame), et, le plus étrange, une visite aux abattoirs avant leur démolition en compagnie d’un enfant dont elle a la charge, en chaperon rouge et pantalon vert, seule tache colorée dans cette grisaille sourde où veaux et moutons sont conduits à la mort (les images fixes ensuite sont de cadavres d’animaux morts dans la rue, chat, cheval). Cette première impression nous éloigne d’un mythe à la Mary Poppins, on y voit bien sûr des enfants, mais surtout on y décèle une certaine fascination pour la destruction, la catastrophe, le voyeurisme. Parmi les autoportraits qui y apparaissent parfois, en général des reflets dans des miroirs, j’ai été frappé par celui-ci (qui n’est pas dans les expositions), où un enfant qui semble crier apparaît entre les jambes écartées de la photographe (mais sans doute ne faut-il pas être trop freudien …).

Vivian Maier, Arménienne se disputant avec un policier, Lower East Side, New York, Septembre 1956, tirage original.

Après les films, l’exposition est organisée en six sections assez évidentes : scénes de rue, enfants, portraits, autoportraits, et, dans l’autre aile, couleur et formalisme. La plupart des images sont en moyen format, une dizaine (des portraits surtout) en grand format : c’est bien sûr là un choix fait non pas par l’artiste, mais par le trio des organisateurs, le collectionneur John Maloof, le galeriste Howard Greenberg et la commissaire Anne Morin. Tous les tirages sont récents, décidés par John Maloof; on ignore s’ils ont été faits à partir de négatifs déjà développés par Vivian Maier (qui eut longtemps un petit labo dans sa salle de bains) ou par une boutique de photographie, ou bien à partir de films que Maloof a fait développer. Maloof avait récupéré environ 3000 tirages originaux, dont, selon lui, 200 seulement seraient de bonne qualité, et il les a récemment donnés à l’Université de Chicago. Un autre acheteur, Jeffrey Goldstein, avait un grand nombre de tirages originaux, qu’il a vendus aprés quelques problèmes judiciaires et qui sont aujourd’hui apparemment en Suisse. Mais nous ne voyons ici que des tirages posthumes. Sans évoquer les problèmes de copyright que cela peut poser (ce n’est pas parce que je possède un négatif que j’ai le droit de montrer et de vendre le tirage), au moins un exemple (le policier et l’Arménienne) montre une différence certaine entre le tirage original, ci-dessus, recadré, plus resserré, plus dramatique et le tirage récent, identique au format du négatif.

Vivian Maier, S.T., San Francisco, 4 novembre 1955.

Donc, en parcourant les salles, on voit des enfants bien sûr, ceux des bourgeois du North Shore dont elle s’occupe, ou bien enfants des rues, des portraits ironiques de femmes du monde (et pas mal de bonnes soeurs, un sujet qui semble l’attirer) ou pleins de compassion pour des pauvres. C’est là un aspect important du travail de Vivian Maier, sa critique sociale ironique et son intérêt pour la marginalité ; mais quelle est la raison de ce « pointage vers le bas » comme dit Martha Rosler ? Le voyeurisme et la curiosité, le sentiment d’être une des leurs, la pitié ? Elle avait des sympathies de gauche, disent les enfants Gensburg dont elle s’occupa et qui l’aidèrent à la fin de sa vie, mais que signifie être de gauche pour des Gensburg de Highland Park ? Curieusement, peu de Noirs dans cette exposition (6 en tout, sauf erreurs, dont ces deux enfants, à Los Angeles où Vivian Maier vécut en 1955, avant Chicago), alors qu’il semble y en avoir proportionnellement bien plus sur le site de Maloof.

Vivian Maier, S.T., Chicago, 27 mai 1970.

Dans les scènes de rue, Vivian Maier sélectionne des incidents, des incongruités, des destructions (comme cette planche contact dans une vitrine); peu de personnes manifestant leurs sentiments, de la colère, parfois, mais peu d’amour, peu de tendresse (et que penser de cette scène bizarre, qui n’est pas dans l’exposition ?), juste un gros plan sur deux mains enlacées ; on est loin de la sensualité photographique d’un Robert Doisneau ou d’une Diane Arbus. Ses gros plans se font plutôt sur les jambes de femmes, très nombreuses ici, parfois fines et élégantes, et parfois … Son approche photographique est très directe, trés typique du rude Midwest, sans fard, bréve, et en gardant sa distance.

Vivian Maier, S.T., Chicago, s.d.

Ses photographies couleur sont pour la plupart des compositions assez violentes aux couleurs crues et agressives. Celle ci-dessus m’a attiré par son ironie discréte, où il faut un instant pour distinguer le feu rouge. C’est la section titrée formalisme qui montre peut-être le mieux sa culture photographique (voir par exemple cette véritable sculpture) : elle vit à Chicago, ville où Moholy-Nagy a fondé le New Bauhaus, ville de Callahan, elle a vécu à New York, et y était en 1951 quand le MoMA présenta Cartier-Bresson, Izis, Ronis, Doisneau et Brassaï, elle possédait des livres de Berenice Abbott et de Thomas Struth. Elle avait appris la technique auprès de la compagne de sa mère, Jeanne Bertrand, mais surtout elle avait acquis, entre musées et livres d’art, un oeil critique et un sens de la composition, de l’intensité visuelle remarquables. Certes, elle n’est pas la seule à faire de la photographie de rue ; et, n’en déplaise à Abigail Solomon Godeau qui veut en faire une icone féministe, elle n’est pas, loin de là, la première femme à s’imposer dans un univers supposé masculin, venant après Lisette Model, Helen Levitt, mais aussi Ilse Bing, Marianne Breslauer, Dorothea Lange et d’autres, certes toutes plus favorisées socialement qu’elle, toutes reconnues de leur vivant (il est d’ailleurs curieux qu’elle n’apparaisse pas dans cette encyclopédie militante), mais qui avaient déjà largement balisé le chemin des femmes photographes dans l’espace public. À mes yeux, ses photographies de rue sont d’excellente qualité, mais elles ne la placent pas au panthéon de la photographie, elle est, pour moi, une parmi d’autres dans l’univers des photographes de rue; c’est la « légende » autour de Vivian Maier qui a rehaussé l’intérêt pour ce travail, c’est l’émerveillement devant son histoire et sa « découverte » qui nous fait les regarder avec plus d’emphase.

Vivian Maier, Autoportrait, New York, 18 octobre 1953.

Par contre, et j’y viens enfin, ce sont ses autoportraits qui sont proprement extraordinaires et à nul autre pareils. Voyant il y a peu une petite exposition parisienne, j’en ressortais émerveillé et plein de questions. Émerveillé par son inventivité, son humour secret où l’ironie de la situation (tiens, un miroir qui passe) contraste avec le masque impassible de son visage. Je reprends ce que j’écrivais alors : « Mais pourquoi se prend-elle en photo, elle si rébarbative, si peu enamourée de sa personne ? Elle qui est maîtresse du cadrage de rue, de la saisie de scènes sur le vif, d’une forme de témoignage sur ce qui l’entoure, qu’a-t-elle à faire de sa propre image ? Vieille fille autoritaire, élevée par des femmes, jamais vraiment intégrée, toujours en marge et secrète, les bribes qu’on sait de sa vie semblent tout à fait cohérentes avec sa propre manière de se représenter, à la dérobée ou entre ombre et lumière [comme ci-dessus}. Peut-être que c’est là sa vanité, son narcissime à elle, que de se montrer telle qu’elle veut être, imperméable à la mode, aux critères de beauté, aux regards masculins, froide et sans la moindre émotion. Elle si adepte des compositions visuelles structurées, des ruptures dans l’espace, portes, fenêtres, échappées du regard, comment n’aurait-elle pas joué des miroirs, comment aurait-elle pu hésiter à inclure un corps, son corps, dans ce jeu de décomposition de l’espace ? »

Vivian Maier, détail d’un autorportrait, sans date.

Pour cette femme austère, solitaire, asexuée, frôlant la paranoïa, hors normes, la photographie n’était pas un passe-temps, c’était une obsession, une vie par procuration. Ce qui comptait, c’était de prendre la photo, d’appuyer sur le déclencheur, pas de la développer, pas de la tirer, pas de la voir, et encore moins de la montrer (elle vendit toutefois quelques photos aux parents d’enfants dont elle s’occupait). Pour Garry Winogrand qui laissa lui aussi des centaines de pellicules non développées, photographier frénétiquement s’apparentait à une pulsion sexuelle. Pour Vivian Maier, c’était plutôt une affirmation de soi, un pied de nez silencieux au monde, un plaisir solitaire revêche. Mais de cela, nous ne saurons rien. RIEN. Son opacité résiste, et c’est là le premier filtre qui s’interpose entre nous et son travail.

Vivian Maier, photographie non identifiée (Vietnam ?), capture d’écran d’un diaporama.

J’écris « son travail », car comme le souligne fort justement Abigail Solomon Godeau, on ne peut parler d’oeuvre : ce que nous voyons ne traduit pas les choix faits par l’artiste, ses préférences, sa vision, sa construction d’une oeuvre, donc. Ce que nous voyons est ce que ses « découvreurs » ont choisi de nous montrer : choix des images, choix des tirages, choix du papier, choix de l’emphase mise sur le « travail bien fait », mieux tiré que le sien. Et c’est là le second filtre qui vient perturber notre vision. Le don de ses tirages originaux à l’Université de Chicago va sans doute permettre à des chercheurs d’étudier maintenant sérieusement son oeuvre, et là le terme est approprié. Le récit qui nous est offert dans cette exposition (et celui qui le sera à Paris en septembre au Musée du Luxembourg) est seulement cela, un récit séduisant. Un exemple parmi d’autres : Vivian Mayer, avant 1951, voyagea à Cuba et au Canada; en 1959-60 elle fit un long voyage en Asie et au Moyen-Orient; pendant ses séjours dans le Champsaur, elle photographia aussi. Ces photos-ci ne sont jamais montrées (il y en a une seule ici, non identifiée mais, disons, d’aspect tropical dans la séquence films/diaporamas, et on en voit quelques autres sur le site), on ne leur a jamais donné d’importance, on ne les a jamais analysées, identifiées, étudiées. Le séduisant récit présenté dans cette exposition doit continer à nous séduire, et c’est tant mieux, mais il devra céder le pas à l’histoire.

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