Détruire les images pour sauver les âmes

En 2008 la San Francisco State University décida de fermer le Tregenza Anthropology Museum qui dépendait de son Département d’Anthropologie, du fait de sa mauvaise gestion et de l’état piteux des collections, et de transférer son fonds au Département de Muséologie de l’Université, tout en licenciant sa conservatrice. Avant que le transfert physique n’ait lieu, la conservatrice, ayant secrètement gardé les clefs du local, décida d’expurger les collections : elle déchiqueta certains documents et elle sélectionna 1221 diapositives qu’elle jugea ne plus devoir être visibles, les mit dans une boîte dans un sac d’ordures noir qu’elle jeta dans une benne. Un jeune professeur d’anthropologie, passant par là, vit le sac noir dans la benne à ordures, l’ouvrit par curiosité, découvrit la boîte, jugea son contenu intéressant, décida de le sauver, et donna la boîte au Directeur du Département d’Anthropologie, le Professeur Douglass W. Bailey (par ailleurs connu pour ses travaux sur les représentations préhistoriques). Celui-ci n’en fit rien jusqu’en 2017, quand, invité pour six mois par l’Académie des Sciences de Norvège, il commneça à s’y intéresser, l’ouvrit et l’explora comme si c’était une excavation archéologique, couche par couche, documentant scientifiquement les artifacts trouvés, 1221 diapositives, ce qu’il raconte de manière très pince-sans-rire.

Ces diapositives avaient été produites entre 1960 et 1986 et étaient utilisées comme support pour des cours d’anthropologie de ce Département. Elles correspondaient à une certaine manière traditionnelle d’enseigner et d’envisager l’anthropologie, qui n’est plus de mise. Doug Bailey nous dit qu’elles représentaient des fossiles d’hominidés, des primates dans des zoos, des dissections, des danses rituelles, des études de pigmentation de la peau, des sujets liés à la reproduction humaine (femmes enceintes, foetus), des radiographies humaines, et des photographies de visages humains. C’est cette dernière catégorie qui va l’intéresser le plus. Ce sont dans leur très grande majorité des photographies d’hommes blancs jeunes; il y a quelques femmes blanches (à moins que ce ne soient des travestis, voir ci-dessous), quelques Asiatiques et Latino-Américains, apparemment aucun Noir. Dans tous les cas, la photographie est cadrée sur le visage ou sur le buste. Dans la grande majorité des cas, ces hommes ne portent pas de vêtements, on voit donc leurs épaules et leur poitrine nues; beaucoup de ces images dégagent d’ailleurs une forte charge homoérotique.

Une petite série, visiblement d’une source différente (voir aussi plus bas), représente des hommes habillés, photographiés devant un fond quadrillé rappelant très vaguement l’anthropométrie de Bertillon. Dans la série principale, plutôt homogène, un même homme est souvent photographié plusieurs fois, dans un cadre plus resserré, ou bien de face, de profil et de trois-quarts, mais là encore sans rigueur scientifique. Aussi quelques fragments, nez ou oreilles.

Dans un grand nombre de cas, le carton de la diapositive porte une mention manuscrite indiquant la supposée « race » du sujet : Celte, Alpin / Est-européen, Mongoloïde d’Asie du Sud-Est ou du Mexique (les seuls non-blancs), Iranien du plateau, Dinarique, Arménoïde, … On retrouve là les concepts raciaux des anthropologies physiques du XXe siècle, totalement tombés en désuétude aujourd’hui après le nazisme et la décolonisation.

Que faire de ces diapositives se demande le professeur Bailey ? D’un côté, c’est une archive scientifique, officielle, qui appartient à l’Université, et la préservation des archives est un devoir sacré ; de plus, elle peut être utile pour montrer ce que fut l’histoire de l’anthropologie. D’un autre côté, l’âme des personnes photographiées, leur essence, leur énergie, sont prisonnières dans la diapositive ; même s’ils ne semblent pas avoir été photographiés contre leur gré, l’utilisation faite ensuite de leur image a échappé à leur pouvoir. Dans le cas de communautés ethniques, l’Université pourrait restituer les images aux descendants, aux parents, aux membres de la communauté, mais ici il n’y a aucune indication, toute restitution est impossible.

Diapositive « Alpine / Eastern Europe » avant et après dissolution

Alors le très respectable Professeur Bailey décide, de sa propre initiative, de détruire violemment ces diapositives, de sauver les âmes en détruisant les corps en quelque sorte. Il tente d’abord de les couper en morceaux, de les perforer (comme au temps de la FSA), de les brûler, puis il choisit de diluer l’image avec de l’hypochlorite de sodium, c’est à dire de l’eau de Javel (qui s’écoule ensuite dans les eaux pures du fjord d’Oslo) afin que les pigments se dissolvent et qu’ainsi les âmes prisonnières soient relachées par cette dissolution. Il documente ce processus de dissolution par de petits films et par des photos avant / après.

Diapositive de l’Arménoïde ci-dessus, après dissolution

Aprés le Musée de San Tirso, l’espace lisboète Carpintarias de São Lázaro présente (jusqu’au 27 juin) l’exposition Releasing the Archive sur cette action. Il y a là 18 photographies murales, le film de l’excavation et ceux de la dissolution, et un diaporama (avec le cliquetis du projecteur) ; une conférence de Doug Bailey est prévue en Juin (voir celle-ci à 2h22). L’exposition à San Tirso a donné lieu à un livre bilingue anglais portugais, avec ce texte de Bailey.

Bien des questions se posent face à cette histoire. D’abord, elle ressemble davantage à une construction inventive qu’à un récit de faits réels : avec la conservatrice aigrie voulant expurger l’archive, le jeune professeur fouillant providentiellement dans les poubelles, et le directeur de département décidant unilatéralement de détruire une archive officielle sans consultation avec un quelconque collège scientifique, le tout semble manquer un peu de véracité et on a l’impression de se retrouver quelque part entre Sophie Calle et Joan Fontcuberta. Mais tant mieux, parce que ça permet de s’interroger, d’abord sur l’évolution de l’anthropologie, le rôle politique de l’archive, bien sûr (et Bailey cite Mal d’Archive de Derrida) et la signification de son délabrement. Bailey est-il un justicier-sauveur, un chaman performant un rituel de libération des âmes prisonnières, ou simplement un artiste performeur particulièrement malin ?

Mais de plus, dans cette antinomie entre préservation de l’archive, de la collection, de l’oeuvre, et libération de l’esprit enfermé dans cette oeuvre, entre règles historiques et règles morales, j’ai aussitôt fait un parallèle avec les controverses actuelles sur les restitutions d’oeuvres aux peuples et pays que les pays colonialistes ont pillés. Mais qui a le droit de restituer, et selon quelles normes ? Et nos images à nous, enfermées aussi, mais dans des mécanismes de surveillance qui nous contraignent et des réseaux sociaux qui les marchandisent, qui va nous les restituer ?

Et puis, en y réfléchissant un peu, on peut penser que Bailey, prétendu iconoclaste, est un charlatan : il détruit l’image originale, mais la reproduit numériquement en de nombreuses copies, dans cette exposition, dans son livre, dans ses livres Blurb, dans ses vidéos. Alors que ces images auraient été oubliées au fond d’une boîte et que leur aura s’y serait éteinte, elles revivent à l’ère numérique, et les âmes, libérées des diapositives, ne peuvent trouver le repos dans cet univers d’infinies reproductions. Et c’est là aussi une leçon à tirer de son travail.

Photos de l’auteur, vues d’exposition et captures d’écran.

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