Les exclus nous accusent

Luciano D’Alessandro, série Gli Exclusi, 1965-67.

en espagnol

Le Musée du Trastevere présente (jusqu’au 5 septembre) deux photographes italiens dans le registre du reportage politico-social. À l’étage, l’exposition du Napolitain Luciano D’Alessandro (mort en 2016) montre des photographies d’ouvriers, de paysans, des intérieurs pauvres, des victimes du choléra à Naples ou du tremblement de terre en Campani : des témoignages intéressants, une empathie particulière, mais rien qui vous arrache le coeur, jusqu’au moment où on arrive dans sa dernière salle, Les Exclus, un travail fait en 1965-67 dans un hôpital psychiatrique près de Salerne, 31 photographies et un court film de 15 minutes. Ce sont des photographies de corps contraints, tordus, refermés sur eux-mêmes, recorquevillés au sol ou sur un lit, parfois en camisole ou attachés à un meuble. Ce sont des photographies de mains usées, abimées par des années de malheur, aux doigts tordus, entrelacés, noués, aux ongles sales et rongés.

Luciano D’Alessandro, série Gli Exclusi, 1965-67.

Ce sont des photographies de visages perdus, les yeux morts ou au contraire hurlant en silence, les traits contorsionnés ou éteints sous le poids des médicaments. Les femmes sont vêtues de blanc, robes informes, combinaisons sales ; les hommes de noir, costumes élimés, pantalons sales. Ce sont des gémissements et des pleurs que la photographie silencieuse rend audibles à qui prête l’oreille avec attention. Ce sont des regards qui nous accusent, nous qui les avons rejetés, mis à l’écart, relégués, oubliés, nous qui ne voulons pas les voir et les enfermons comme des bêtes dans cet asile, nous que D’Alessandro force à regarder, nous qui sommes apostrophés, accusés, à la fin de son film, nous qui ne pourrons plus dire : « nous ne savions pas ».

Luciano D’Alessandro, série Gli Exclusi, 1965-67.

Et c’est là du photoreportage d’une qualité intense. Bien sûr, on pense à Fanon, à Foucault, à Goffman. D’autres photographes italiens comme Gianni Berengo Gardin et Carla Cerrati ont aussi travaillé sur ces sujets. Les photographies de D’Alessandro et de Berengo Gardin ont contribué à l’évolution (tardive) de la réclusion en asiles de fous vers le traitement en hôpitaux psychiatriques plus ouverts, grâce à des psychiatres comme Sergio Piro (qui dirigeait cet hôpital-ci) et Franco Basaglia (qui inspira la réforme de 1978). Quand la photographie contribue à changer le monde …

Sandro Becchetti, Pier Paolo Pasolini et sa mère Susanna, 1971.

Au rez-de-chaussée le Romain Sandro Becchetti (mort en 2013) présente des photographies de Rome, la ville, sa poésie, ses manifestations. Le plus intéressant, à mes yeux, ce sont ses portraits d’intellectuels et d’artistes, et parmi eux, toute une série sur Pasolini, ici avec sa mère.

2 réflexions sur “Les exclus nous accusent

  1. Dora Chine dit :

    Votre article me parle beaucoup car j »ai visionné il y a peu de jours l’excellent film italien ‘Nos meilleurs années’de Marco Tullio Giordana, qui traite entre autres, du sujet de l’exclusion qu’engendre la maladie mentale! Les italiens seraient-ils plus sensibles à ce sujet de société, que la majorité des pays préfèrent cacher sous le tapis?
    Par contre…deux salles, deux ambiances dans cette exposition? Je me suis demandé si la mère de Pasolini était folle ou…peut-être lui en fait:)? J’ai l’impression que deux mondes séparent ces deux photographes et la longueur des textes consacrés par vous, à chacun, en dit long…
    J’aurais commencé l’article par Sandro Becchetti et vos quelques lignes à son sujet, (d’ailleurs ne l’ont-ils pas placé au RDC?:), pour finir par le plus poignant et le meilleur, à la fin: Le travail de Luciano D’Alessandro!
    Et comme le meilleur vient toujours à la fin et que c’est le premier commentaire que je vous laisse, je vous dis: Bravo pour vos articles, j’en ai lu une dizaine et vous êtes loin d’être un amateur, même si je ne suis pas toujours d’accord avec vous (Keith Haring…what???), vous avez le don de faire réfléchir!
    Et que le Monde vous offre plus de budget pour vos déplacements et visites d’expos à l’étranger!
    Avec le nom qu’il s’est choisi! Je trouve que vous commenter trop d’expos à Paris:)

    [Merci de ce commentaire
    Je ne suis pas journaliste du Monde, ils ne me paient pas mes voyages, ce sont des expositions que je vois au gré de mes déplacements.
    En effet la plupart sont à Paris ou à Lisbonne, car ce sont les deux villes où je vis. Mais je voyage un peu (Rome en Mai, Barcelone bientôt) même avec le Covid.
    Et il y a eu en effet pas mal de travaux artistiques inspirés par la psychiatrie en Italie.
    Quant à la structure de mon article, merci de votre avis, mais c’est mon choix.]

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  2. Dora dit :

    Au temps pour moi, j’ai lu un texte qui vous présentait entre temps…
    Bien sûr que c’est votre choix…et figurez-vous que j’ai changé d’avis!

    C’est bien comme ça. Celà amène un peu de légèreté en fin d’article, après un sujet poignant de notre société.

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