De l’imagination préventive (C. Bonfili & W. Schoerle)

Carola Bonfili, Polia, 2019, vidéo, capture d’écran.

Le Musée romain Macro a lancé un programme pluriannuel se requalifiant en Musée de l’Imagination préventive, un concept suffisamment large pour accueillir aussi bien le design englobant de Nathalie Du Pasquier que Pierre Bismuth, mais où on trouve aussi de petits joyaux moins convenus. La section Retrofuturo explore les archives du Musée dans une assez grande confusion où je n’ai guère reconnu que De Chirico au milieu d’une foule d’images d’archives sans légendes, mais j’y suis tombé en arrêt devant une vidéo de Carola Bonfili, Polia, d’un peu plus de 15 minutes. Polia est la beauté inaccessible dont Poliphile est amoureux et qu’il ne possède qu’en rêve dans son étrange et fascinant Songe (Hypn-eroto-machie, le combat érotique en rêve) de 1499. C’est la polysémie des xylographies du Songe qui a inspiré l’artiste, laquelle met en scène trois nymphes vêtues d’une tunique blanche cheminant dans une forêt dévastée, avançant dans la neige, tirant à l’arc, trainant ce qui ressemble fort à un cadavre d’homme emballé dans un sac de jute, dansant dans une salle obscure, et performant une ambiguë cérémonie orgiaque dans une caverne rougeoyante.

Carola Bonfili, Polia, 2019, vidéo, capture partielle d’écran.

Les trois nymphes portent un masque dissimulant complétement leur visage, qui, une fois la capuche ôtée, se révèle être biface : toute l’ambiguïté du songe est là révélée, et j’ai tenté de la capter dans ce double baiser auto-érotisé où les lèvres de l’autre ne sont qu’une froide illusion.

Carola Bonfili, Polia, 2019, vidéo, capture partielle d’écran.

On passe de la blancheur des montagnes abruptes où elles cheminent et chassent, à l’obscurité austère d’un bâtiment rectiligne en béton où elles dansent, puis à la chaleur rouge d’une grotte arrondie où elles font l’amour. Les chants des nymphes sont captivants comme une voix divine (musique de Francesco Fonassi). Ce voyage initiatique au terme duquel la femme aimée (ou son équivalent platonicien, la vérité) reste inatteignable, nous laisse en suspens, désorientés, incapables de distinguer le rêve du réel, tout comme Poliphile.

Wolfgang Stoerchle, Attempt Public Erection, Market Street Program, Los Angeles, avril 1972.

L’impossible et l’ambigu, c’est aussi ce qui caractérise le travail de Wolfgang Stoerchle, présenté par Alice Dusapin ailleurs dans MACRO (jusqu’au 27 juin), mais dans son cas, c’est une partie intégrante, essentielle de son travail, basé sur le corps et la performance. Alice Dusapin a révélé cet artiste peu connu au fil de sa recherche. Mort à 32 ans en 1976, il inscrit son travail entre deux performances : la première fut un voyage à cheval de Toronto à Los Angeles pendant onze mois avec son frère, d’abord un simple exploit amusant, que, une fois inscrit dans la scène artistique californienne, il requalifia a posteriori comme une performance; la dernière performance eut lieu quand il revint à une pratique artistique quelques mois avant sa mort aprés une éclipse de deux ans (passée entre autres à méditer au Mexique) et, dans le studio de Baldassari, se dénuda et invita un spectateur à faire de même et performer une fellation sur lui, après quoi il l’étreint. Deux manières différentes d’exposer sa vulnérabilité, et sa vaine tentative de contrôler son corps. En 1972, dans le studio de Robert Irwin, face à quelques spectateurs, il se dénuda et tenta mentalement d’avoir une érection sans le moindre stimulus physique, par le seul pouvoir de son esprit ; malgré séances d’hypnose préparatoires et répétitions dans son studio, il échoua, son esprit ne sut pas dominer son corps, sa sexualité ne parvint pas à être purement mentale, mais pour lui cet échec fut un succès.

Wolfgang Stoerchle, MFA 1970 Santa Barbara, vidéo, capture d’écran.

Échangeant ses habits avec un autre homme au milieu d’une place avant de poursuivre chacun son chemin, filmant incessamment son corps vulnérable et indocile, il parsema ainsi son oeuvre de petites pièces à la fois dérisoires et tragiques. Quand il filmait une danseuse (Sue Turning), celle-ci restait immobile et c’est le plateau sur lequel elle se tenait qui tournait, pendant que Stoerchle donnait d’une voix forte ses instructions à la danseuse et aux cameramen. Quand il obtint son diplôme à Santa Barbara, son projet final consista à casser des objets en plâtre au milieu de la salle d’exposition : son film à la Portapak est de médiocre qualité, alors que d’autres cameramen avec un matériel plus sophistiqué étaient présents et sont visibles dans sa vidéo. C’est non seulement cette destruction délibérée qui le motiveait, mais aussi le regard brut du spectateur, sans intermédiation.

Wolfgang Stoerchle, Fictional News / Reviews of non-existent works and exhibitions, 1970, journal imprimé.

Enfin, toujours à la limite du réel, il publia un journal artistique sur des performances qui n’avaient pas eu lieu, comme ce bras de fer avec le frêle Robert Morris (alors qu‘il eut lieu avec Robert Ashley), et des oeuvres qui n’existaient pas comme, en haut à gauche, ces moulages en bronze du sexe de seize de ses maîtresses qu’il révélait dans une fausse interview avec Ilene Segalove (écho lointain de Marcel Duchamp et d’Henri Maccheroni). Stoerchle marchait sur un fil entre réel et fiction, entre contrôle et vulnérabilité, entre réussite et échec, et en cela, il appartient lui aussi à l’imagination préventive, cinq siècles après Poliphile.

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