Magritte 1940-1948 : Contre-malheur ou suicide pictural ?

René Magritte, La préméditation, 1943, huile sur toile, 55x46cm, coll. part.

En 1940, Magritte fuit l’avance allemande, laissant sa femme à Bruxelles avec son amant, Paul Colinet. Quand il revient auprès de Georgette quelques mois plus tard, il décide de positiver, de se détourner de sa peinture des années précédentes, de ce surréalisme, qu’il qualifie alors de poésie inquiétante, et de peindre « le beau côté de la vie », le bonheur. Ce sont les toiles que présente le Musée de l’Orangerie, en mettant l’accent sur l’inspiration qu’il tira de Renoir (mais qui n’est pas exclusive); c’est d’ailleurs à la même époque qu’il démarre une activité rémunératrice de faussaire, copiant des Braque, des Picasso, des Ernst et des Chirico et les écoulant sur le marché.

René Magritte, La Moisson, 1943, huile sur toile, 59.7x80cm, Musées royaux, Bruxelles

Cette peinture du « contre-malheur » (comme l’écrit Laurence Bertrand Dorléac dans le catalogue) est joliment colorée et empreinte d’un érotisme de bon aloi. On n’y voit d’abord nulle malice, juste un bonheur simple et tranquille, un hymne à l’amour, au corps de Georgette, aux fleurs, à la nature. Hymne certes un peu ennuyeux … Seuls les titres gardent encore un parfum de poésie perturbatrice, comme cette Préméditation (en haut).

René Magritte, La Magie noire, 1943, huile sur toile, 80.5x60cm, coll. part.

Et puis, à bien y regarder, on découvre ici et là une inquiétante étrangeté sous-jacente : cette femme nue et sans expression, Georgette toujours, dans La Moisson, est peinte d’après Renoir, mais de couleurs multiples, dont la plupart évoquent la frigidité, excepté la tête et le bras droit, rouges, prêts à l’action. Des deux Magies noires, elles aussi à deux températures, l’une se détourne, mais celle-ci, de face, défie le regardeur, de ses yeux bleus vides à sa toison ardente.

René Magritte, Le premier jour, 1943, huile sur toile, 60.5×55.5cm, coll. part.

Quant à la ballerine phallique qui surgit dans l’entrejambe du jeune violoniste, elle est tout sauf innocente : elle aussi projette un sentiment diffus de trouble, de dérangement, d’obsession, de tragique aussi, d’envoûtement. Le bonheur proclamé ne serait-il que de façade ?

René Magritte, Illustrations pour Madame Edwarda, 1946, encre de Chine sur papier, 35x25cm, coll. Sisters L

Enfin, illustrer Madame Edwarda avec des dessins fort poétiques,à la limite de la pornographie est davantage dans la ligne des obsessions bataillennes que de l’optimisme béat que prétend alors afficher Magritte.

René Magritte, Pom’ po pon po pon pon pom pon, 1948, aquarelle et gouache sur papier, 32.8×45.9cm, Musées royaux, Bruxelles

Passons sur les querelles avec Breton et l’assaut de Manifestes, très ennuyeux et pleins d’insultes réciproques, et allons tout droit à la peinture vache de son retour à Paris en 1948 : une grossière provocation, un suicide pictural. Heureusement, il s’en remettra.

Catalogue en service de presse.

4 réflexions sur “Magritte 1940-1948 : Contre-malheur ou suicide pictural ?

  1. Gérard Durozoi dit :

    Heureusement, dites-vous, il s’en remettra. Pourtant :
    « Le seul Magritte susceptible de nous intéresser encore aujourd’hui a été inventé par Paul Nougé vers la fin des années vingt au moment où il se liait d’amitié avec un jeune peintre qui, par le plus grand des hasards, s’appelait lui aussi Magritte » (Olivier Smolders, avant-propos à Paul Nougé : René Magritte (in extenso), Didier Devillez éditeur, 1997).
    Ce Magritte intéressant disparaît tout au long de la période « plein soleil » et de la période « vache », et laisse place à son homonyme, qui se préoccupe de plus en plus de sa carrière, de ses prix et de sa renommée – au point que Paul Nougé peut alors affirmer que « Le bonhomme a cessé de m’intéresser ». C’est que Nougé n’aimait pas la répétition, picturale en particulier – et à voir les multiples versions livrées par le « peintre » de la même « idée », on le comprend…

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    • Dora dit :

      Merci pour cette info! mais Olivier Smolders ne manque pas d’air je trouve! Et l’éditeur non plus! Utiliser le nom de Magritte en le suivant de ‘In Extenso’ , en critiquant la cupidité de Magritte alors que je pense que c’est plus le nom de la personne ‘In Extenso’ qui va faire vendre ce livre que la personne citée en première ligne, c’est un peu fort de café!
      Si il pense que c’est Paul Nougé qui a « inventé » Magritte, pourquoi ne s’est-il pas inventé lui-même?:):);) Il n’a écrit qu’à Magritte? Pourquoi ne pas publier toute sa brillante correspondance?:) Cet ‘in extenso’ me parait innaproprié et ‘Correspondance à Magritte’ m’aurait semblé plus respecteux… Car c’est Magritte qui lui a inspiré ses lignes… Comme vos lignes m’ont inspirées une petite recherche sur ce livre que je vous poste en lien, et où vous verrez un critique, critiquer ce critique…:)
      Prenez tout ceci sur le ton de la plaisanterie…

      https://journals.openedition.org/textyles/1304

      [C’est Nougé qui entraîna Magritte au communisme : on peut comprendre qu’il fut déçu..
      Quant à l’absence de reproductions dans ce livre, elle est sans doute plus prosaïquement due aux questions de copyright, les héritiers Magritte semblant assez gourmands et « sélectifs » dans leurs autorisations de reproductions]

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  2. Dora dit :

    Je suis enthousiasmée par votre article! Le titre qui questionne, avec les années de la période de ces oeuvres de Magritte, m’ont forcé a les analyser par rapport au contexte de guerre.
    Un changement de style pictural, aussi brutal est déroutant, étonnant et le rend tellement plus humain à mes yeux…
    Par rapport à la force et la personnalité de ses oeuvres précédentes, on le sent perdu…
    On y perçoit sa fragilité, on le sent plus ‘forcé’ de décrire un certain bonheur que le ressentir vraiment, et plus encore, lorsqu’on lit sur le site de l’Orangerie, (que j’ai mis en lien, car l’expo est finie), dans sa lettre à Eluard son intention d’explorer ‘l’attirail des choses charmantes ».
    La vidéo présente sur le lien, m’a fait découvrir des oeuvres qui bien qu’elles fassent écho à certaines oeuvres de Renoir, m’ont fait aussi pensé à certaines oeuvres de Van Gogh, Bonnard, et dans celles ci-dessus à Dali (pour la Magie Noire) et Gauguin (Pom’po pon…) comme si il rendait hommage à ces grands peintres où devait s’en inspirer car il avait perdu sa force créatrice, pris dans les tourments de ses soucis et avec la guerre, et dans ses relations avec ses amis surréalistes de l’époque, et se retrouvait, comme au ‘premier jour’ titre du tableau où je pense, il se symbolise lui-même dans ce musicien de rue, qui semble avoir une boîte à musique (la danseuse) dans les entrailles, comme si il n’arrivait plus a jouer… Epoustouflant!
    Le titre du dernier tableau que vous présentez, avec le lapin triomphant jouant du tambour à côté de celui éteint assis sur le tambour (que je perçois comme une représentation de lui-même, comme une impuissance a avoir participé à l’effort de guerre), m’a amené vers Beethoven et vers le lien que je vous adresse, et dont les quelques lignes ci dessous sont tirées:

    « Pendant la Seconde Guerre mondiale, le motif s’ancre dans la culture et dans la politique. Il sera utilisé par la BBC pour annoncer les émissions clandestines. Dès que les auditeurs entendent 4 coups de timbales, trois brefs et un long, ils reconnaissent le début de la 5ème de Beethoven ou – en langue morse – la lettre V de victoire. »

    Vous avez crée avec ce titrage et votre point de vue, une autre expo dans l’expo, merci pour toutes ces découvertes:). je tiens à préciser, dans le but de n’influencer personne, que mon interprétation de ces oeuvres est tout à fait personnelle, et qu’elle ne provient pas de l’histoire de l’art.

    https://www.musee-orangerie.fr/fr/evenement/magritte-renoir-le-surrealisme-en-plein-soleil
    https://www.francemusique.fr/actualite-musicale/petite-histoire-de-la-5eme-symphonie-de-beethoven-60

    [Merci]

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