L’image et son double

Affiche de l’exposition avec Philipp Goldbach, Lossless Compression, 2013-17, mur de 200 000 diapositives, 270x800cm, image de Hélène Mauri

en espagnol

À lire la présentation de cette exposition au Centre Pompidou (jusqu’au 13 décembre), on hésite un peu à y aller, tant les poncifs et les formules creuses abondent dans ce texte (« un éclairage sur la nature même de la photographie »). Et on aurait grand tort, car, bien plus que le discours technique sur la reproduction que nous inflige la feuille de salle (expliquant doctement ce que sont la sérigraphie, le négatif, la diapositive, la photocopie et le scan numérique, comme un cours de Photo 1.0.1), on a affaire ici à des oeuvres pleines de poésie, d’invention et d’audace. L’étrange image sur l’annonce est en fait une accumulation de 200 000 diapositives empilées dans le mur du fond, une oeuvre de Philipp Goldbach qui est à la fois une réflexion sur l’archive devenue inaccessible, périmée, inutile (il s’agit des diapos utilisées en cours d’histoire de l’art à l’Université de Cologne, remplacées par des images numériques et aujourd’hui dénuées de toute valeur) et une composition graphique minimale, jouant sur les couleurs du cadre des diapos et créant ainsi une sorte de vibration visuelle vertigineuse. Comment traiter l’archive, lieu de mémoire et d’obsolescence ? Quand Doug Bailey se sentait contraint de la détruire, Philipp Goldbach la préserve jusqu’à l’absurde.

Timm Ulrichs, Walter Benjamin. L’oeuvre d’art à l’ère de sa reproductibilité technique. Interprétation par Timm Ulrichs : La photocopie dela photocopie de la photocopie, 1967, 100 xérographies, chacune 31.3×22.5cm, photo Centre Pompidou

Tout aussi absurde est le traitement que Timm Ulrichs inflige au livre de Benjamin L’oeuvre d’art à l’époque de sa reproductibilité technique, absurdité renforcée évidemment par le propos même du livre et son argument sur la perte de l’aura originale : bien plus que l’aura, c’est le sens même qui disparait quand Ulrichs photocopie encore et encore la couverture de ce livre jusqu’à l’épuisement, à l’illisibilité, au néant. On peut y lire, en filigrane, une critique de notre société de duplication, où la signification se dissout dans la multiplicíté, ainsi de l’avalanche des images numériques. Sur le mur opposé, Ulrichs montre des compositions colorées, qui sont en fait (comme les Horizons de Silvio Wolf) des agrandissements de l’amorce d’un film couleur, des photographies sans auteur, sans sens, sans histoire.

Géza Perneczki, Art Bubbles, 1972, 3 épreuves gélatino-argentiques, 70x50cm, photo de l’auteur

C’est la reproduction, son processus même, qui devient ici le sujet de l’oeuvre, parfois de manière un peu simpliste comme les Portraits d’enfant de Pierre Boucher, mais souvent avec une recherche poétique, avec Paolo Gioli qui revient à son admiration révérente pour Niépce, ou avec Géza Perneczki qui joue à diffuser de l’art, ou en tout cas le mot « art », dans des bulles de savon, une multiplication fragile, éphémère et futile. On notera aussi les ombres portées de Théo Blanc qui revisite le mythe de Butiades, les photocopies du visage ligoté de Nicole Métayer qui évoque pudiquement Jeandel ou le kinbaku chez Araki, et ce jeu de Man Ray où le portrait devient masque. Le catalogue ne sortira hélas qu’en Novembre.