Orphée, « Vénus », Bastet (Deroubaix)

Damien Deroubaix, Mutti, 2019, bronze coulé, 190x76x70cm, photo de l’auteur

en espagnol

Certes, les tableaux et sculptures de Damien Deroubaix au Musée de la Chasse et de la Nature (qui vient de réouvrir; jusqu’au 31 octobre) sont impressionnants. Comme dans une caverne, ses toiles expressionnistes couvrent les murs, mais aussi le plafond, il y a plusieurs sculptures au sol, et un mur recouvert d’un panneau de bois est gravé de grandes figures mythologiques entaillées (comme Orion et Cyclope). Et, dans la cour de l’hôtel de Mongelas, on est accueilli par une grande sculpture en bronze grossièrement taillée qui reproduit la Vénus de Hohle Fels, une de ces déesses-mères paléolithiques aux organes sexuels démesurés dont on sait si peu de choses (et qui ont donné lieu à bien des élucubrations; sur elles, on peut lire Claudine Cohen et surtout Marija Gimbutas), l’original en ivoire n’étant haut que de 6 cm. Mais, de toutes les Vénus paléolithiques, pourquoi avoir choisi celle qui, alors que ses seins et son pubis sont disproportionnés, n’a pas de tête, pas de cerveau, pas d’yeux, pas de bouche, mais un simple appendice céphalique troué aux fins de pendentif ? Faut-il y voir un symbole de préminence du sexe sur la pensée et l’expression ? Pour Deroubaix, cette « Vénus » fertile et protectrice fait écho à Orphée, symbolisant l’harmonie avec la nature et les animaux.

Damien Deroubaix, La Valise d’Orphée, vue d’exposition, photo de l’auteur

Car cette exposition est un hommage à Orphée, qui savait charmer les animaux, et une lamentation sur leur disparition, tant à l’ère préhistorique qu’aujourd’hui avec l’impact de l’anthropocène sur l’extinction des espèces. L’animal compagnon de l’homme depuis le début des civilisations (même avant l’agriculture) est-il réduit à une source de protéines (une des toiles de Deroubaix reproduit le Boeuf écorché de Rembrandt – et de Soutine) ? Une autre toile reproduit le thème de ce conte des frères Grimm, sur des animaux refusant leur utilisation par l’homme. Et, pour renforcer le sentiment de mélancolie, une autre citation est le visage de Jappe Nielsen dans une des différentes versions de Mélancolie de Munch.

Lioness-headed Female Goddess, vers 800-660 BC (later Third Intermediate Period), faïence, 7.1×2.4cm, item nº131

Mais, pour être franc, j’ai passé les trois-quarts de mon temps dans cette exposition à regarder, non point les toiles expressionnistes de Deroubaix et ses sculptures, mais les 282 minuscules sculptures exposées dans une longue vitrine, représentations d’animaux de l’antiquité (Mésopotamie, Égypte, monde grec et romain, steppes, Europe pré-romaine, et quelques objets médiévaux), dont l’ensemble tiendrait dans une valise, la « Valise d’Orphée », et qui fut la source de l’inspiration de Deroubaix. Cette collection a été assemblée par le collectionneur et antiquaire libanais Naji Asfar, et est remarquablement documentée dans un livre érudit When Orpheus sang (cher, 65€, mais passionnant). Le contraste est frappant : face à la force expressive et brutale des oeuvres du peintre, ces petites sculptures, réalistes mais souvent stylisées (les mésopotamiennes sont les plus « abstractisées »), montrent au contraire un art de l’épure, de la rigueur, de la finesse, qui, de manière significative, se retrouve à travers toutes ces civilisations, du Louristan au monde celte, et d’Uruk aux Avars. Ces sculptures, souvent prophylactiques, voire apotropaïques, sont en bronze, bien sûr, mais aussi en ivoire, en jaspe, en faïence, en or, en plomb, en bitume, en cristal, en bois, … En couverture emblématique, un Orphée en argent doré jouant de la lyre et chevauchant un serpent (rare représentation de serpent, l’animal qui tua Eurydice), datant de l’Empire romain tardif. Ci-dessus, une déesse égyptienne (Bastet ?) à tête de lionne, datée du premier tiers du premier millénaire avant JC, une amulette en faïence bleu turquoise aux courbes sensuelles (seins, hanches, jambe droite) : la notice du catalogue (de Robert Morkot) note que,dans la mythologie égyptienne, la violence de la lionne peut être apaisée et quasi apprivoisée, mais avec néanmoins le risque de retours intempestifs à la férocité sauvage.

Markus Hansen, Bibliothèque pour Claude Lévi-Strauss, 2021, installation, vue partielle, photo de l’auteur

Par ailleurs, le dernier étage du Musée a été agrandi avec de nouvelles salles mansardées. Parmi les nouvelles installations, une forêt impénétrable et mystérieuse de carton ondulé d’Eva Jospin, et une cabane en plumes remplie de livres collectés chez Emmaüs, repeints aux couleurs du prisme, et assemblés en hommage à Tristes Tropiques par Markus Hansen. On n’est jamais déçu dans ce musée : vive la chasse et vive la nature !

2 réflexions sur “Orphée, « Vénus », Bastet (Deroubaix)

  1. Cécile B. dit :

    Toi, tu vas encore t’attirer les foudres d’internautes sur Facebook… (où dieu merci, je ne vais pas)
    Vive l’art, vive la culture, vive la nature, à bas la chasse (hormis celle de régulation des espèces, à la rigueur) 😉
    Cette petite déesse-lionne semble en effet ravissante.
    et c’est vrai également que la programmation artistique de ce musée ne ressemble à nulle autre ailleurs dans Paris. Toujours d’incroyables combinaisons. et entrelacements avec les collections permanentes.

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  2. Cécile B. dit :

    et … toi qui es bien informé, saurais-tu m’indiquer les dates de l’exposition Françoise Pétrovitch à la BNF. est-ce terminé ? est-ce à venir ? je n’y comprends rien …

    [Pas mieux informé qu’un autre, mais le site de la BnF dit du 18 octobre 2022 au 29 janvier 2023 (certes le communiqué de presse n’a pas été mis à jour). Il va y avoir Pennone à la BnF, j’y vais le 11 octobre.]

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