Hamburger Bahnhof

Affiche Joseph Beuys et Andy Warhol devant une sculpture de lion (photo de Mimmo Jodice), 1980, avec dessins de Joseph Beuys sur l’affiche, photo de l’auteur

en espagnol

À la Hamburger Bahnhof à Berlin, trois expositions, du solide au baroque en passant par le politiquement correct. Celle sur Joseph Beuys et la langue (qui s’est terminée il y a quelques jours) est remarquablement complète et documentée, et présente un aspect important de la pensée de Beuys, son rapport à la langue. Elle est organisée en 8 sections : Prologue, Silence, Sons, Termes, Écriture, Secret (avec l’intégralité de The secret block for a secret person in Ireland), Légende et Parole, traduisant la variété des pratiques langagières de Beuys; pour lui, la langue est un matériau plastique et politique. Mais, c’est une exposition difficile d’accès pour qui ne comprend pas bien l’allemand (à moins de la visiter avec le catalogue en anglais à la main). C’est sans doute pour cela que ma section préférée fut celle consacrée au silence, point zéro du langage, mais aussi outil de résistance et de déstabilisation.

Jeewi Lee, Ashes to Ashes (Purifying), 2019/21, installation de 800 savons, vue partielle, photo de l’auteur

La grande travée est consacrée à l’exposition Scratching the Surface (jusqu’au 7 novembre) où une trentaine d’artistes proposent des oeuvres autour du climat et du réchauffement climatique (plusieurs des salles étaient fermées lors de ma visite, dont cette installation de Hadjithomas et Joreige). Louable intention et, hélas, oeuvres souvent sommaires et simplistes. La pire était peut-être celle de Tsubasa Kato, qui, pour alerter sur le dérangement causé aux chiens de prairie du Dakota tant par la construction d’un pipeline que par les manifestants tentant de la bloquer, a installé des clochettes que le chien de prairie va déclencher chaque fois qu’il sort de son terrier : je ne connais pas grand chose à l’écosystème des chiens de prairie, mais ça me semble être une  brillante idée pour augmenter leur stress, mais dans un but écoloartistique (ou même écoféministe). Une des rares oeuvres sortant un peu du lot est Ashes to Ashes (Purifying), un mur de savons faits à partir des cendres d’une forêt incendiée près de Pise, chacun avec l’empreinte d’une branche brûlée, par l’artiste coréenne Jeewi Lee : une installation tragique et sensuelle (et recyclée).

Paola Pivi, Alicudi Project, 2001- , vue d’installation, photo de l’auteur

Et surtout la tentative de Paola Pivi de faire une photographie grandeur nature de l’île d’Alicudi dans les Èoliennes : une photographie à l’échelle 1, qui sera imprimée sur 3750 rouleaux de PVC, chacun de 5 mètres de largeur et 50 mètres de longueur, soit (sauf erreur) une photographie totale de 0, 94 km2. C’est bien sûr une tâche absurde et impossible, tant de par son ampleur que comme représentation, l’image étant terriblement pixellisée. Mais cette utopie de transplantation de la nature dans l’art de manière directe transcende de la théorie de l’index et questionne la représentativité de la photographie. Seuls 3 des 3750 rouleaux sont présents ici : à chaque exposition, l’artiste en rajoute un. Ces rouleaux partiellement déroulés occupent l’espace, le submergent et menacent le spectateur d’engloutissement. Une banale photographie de l’île accrochée au mur représente la démarche contraire, celle de la véracité représentative, mais en réduction. Cest une démarche d’essence similaire de celle de Brugnon Rollin quand ils cartographiaient à l’échelle 1 les contours de l’île de Gorée, là aussi une tâche absurde questionnant (de manière plus politique dans leur cas) la manière dont la carte, la représentation sont nécessairement infidèles au monde. Des oeuvres toutes deux très borgésiennes et carroliennes.

Pauline Curnier Jardin, Fat to Ashes, 2021, vidéo, capture d’écran

Et, dans le grand hall d’entrée de la Bahnhof, une sorte de chapiteau de cirque en pâte d’amande héberge un film de Pauline Curnier Jardin (qui vient aussi de se terminer) combinant trois célébrations, trois rituels : tuer le cochon dans une ferme, le Carnaval de Cologne et la fête de Sainte Agathe (la sainte aux seins coupés : lire cet essai) à Catane. Ce sont trois moments de liesse et de transgression, le premier antique et privé, le second où, dans un moment collectif (le carnaval), des personnes participent de manière individuelle (discrète, comme on dit en maths), et le troisième une fête collective, harmonieuse où, au contraire du carnaval aujourd’hui, les participants abandonnent leur individualité et se fondent dans un tout collectif, qui forge l’identité de la ville. Ce qui m’a frappé, c’est ce contraste entre la fête allemande consumériste et la fête sicilienne fusionnelle et identitaire. Le tout sur un rythme endiablé, sensuel et brutal. Le titre de cette pièce est Fat to Ashes, de Fat Thursday (jeudi gras) à Ash Wednesday (mercredi des cendres). Son autre pièce, avec chandelles bénites et dessins faits par des travailleuses du sexe, est plus simpliste et trop évident.

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