Soutine & de Kooning : la peinture au-delà de la forme

Chaïm Soutine, La Femme en rouge, 1923-24, huile sur toile, 92x65cm, MAMVP, Paris ; Willem De Kooning, Woman II, 1952, huile sur toile, 149.9×109.3cm, MoMA, NYC

Cette exposition à l’Orangerie (jusqu’au 10 janvier) permet d’abord de voir quinze toiles de Willem de Kooning, trop rarement montré en France (pas d’exposition depuis 1984), plus une sculpture, seule oeuvre provenant d’une collection française (Pompidou), aux côtés de 27 toiles de Chaim Soutine. Ce dernier est bien sûr mieux connu ici (Céret en 2000, Pinacothèque en 2007, Orangerie en 2012), même si Dagen prétend curieusement que les musées français, l’exposant peu, lui feraient payer sa connivence avec l’extrême-droite, Drieu La Rochelle, le sulfureux Maurice Sachs, mais aussi son ami Élie Faure, bizarrement qualifié de gobiniste. Mais l’exposition permet surtout de voir comment le premier a été influencé par le second. On passe de salles à dominante Soutine, avec quelques de Kooning en contrepoint, à des salles à dominante de Kooning où un seul Soutine résonne en écho, et, à chaque fois, la magie fonctionne, les toiles se répondent, et le visiteur tangue. Tout tourne ici autour du rapport entre figuration et abstraction, ou plutôt de la capacité à dépasser la ligne, la représentation, pour créer des formes, des volumes qui fondent et se diluent.

Chaïm Soutine, La Route montante, vers Gréolières, 1920-21, huile sur toile, 80.3×49.8cm, Fond. Barnes, Philadelphie

C’est cela que Soutine accomplit, au-delà du grotesque de ses portraits, quand il triture le paysage, comme la colline de Céret ou cette route, pour en faire une masse colorée informe d’où n’émergent que quelques formes reconnaissables, à grands coups de brosse rageuse, dont l’empâtement peut évoquer Lindström ou Leroy, autres destructeurs de la représentation. Ses portraits, aussi tordus et tourmentés soient-ils, sont pictorialement plus lisses, son traitement des chairs, même amollies et se dissolvant, est souvent plus réaliste, mais ses paysages sont bien à la limite de l’abstraction. David Sylvester a dit « On ne voit pas le paysage, on voit la peinture ».

Willem de Kooning, Woman, Sag Harbor, 1964, huile et fusain sur bois, 203.1×91.2cm, Hirschhorn Museum, Washington D.C.

Et c’est cela même que de Kooning cherche, par exemple dans ses portraits de femmes, où on ne distingue plus le corps de son reflet, où les lignes flottent et vibrent. Mais de Kooning montre une sensualité, un érotisme brutal, que Soutine, plus pudique, dissimule. L’histoire de la découverte de Soutine aux États-Unis, en particulier grâce au MoMA en 1950 et à Mr. Barnes, montre son influence sur l’expressionnisme abstrait et sur sa déviance kooningienne, quand celui-ci tente de trouver une « troisième voie ».

Chaïm Soutine, Le Boeuf écorché, 1925, huile sur toile, 202x114cm, Musée de Grenoble

Ça aurait été beaucoup demander à l’Orangerie, mais la présence de deux Rembrandt n’aurait pas déparé dans cette exposition : le Boeuf écorché du Louvre en écho à celui de Soutine ci-dessus et la Femme se baignant, de la National Gallery, en écho à Woman II de Kooning (en haut) et à la Femme entrant dans l’eau de Soutine. On aurait alors pu mieux ancrer le travail des deux peintres dans une histoire de l’art qui, dès le XVIIe, se confrontait à cette dilution des formes que Rembrandt commençait à entrevoir. L’essai de Simonetta Fraquelli dans le catalogue expose fort bien leur rapport à tous deux avec les artistes du passé (aussi Bosch, Chardin, Corot, Courbet).

Couverture du catalogue avec Willem de Kooning, Amityville, 1971, huile sur toile, 203.2×177.8cm, coll. part. et photographie de Soutine avec une volaille suspendue dans son atelier au Blanc (Indre), 1927

Le titre de l’exposition (et du catalogue), « La peinture incarnée », est emprunté à un livre de Didi-Huberman, où, à propos du Chef d’oeuvre inconnu de Balzac, il note que Frenhofer rend la chair vivante par la couleur : la peinture comme « mise en présence charnelle ». Le catalogue (232 pages) est très documenté, avec des essais historiques détaillés sur les achats d’Albert Barnes (Sylvie Patry) ou sur la visite des époux de Kooning à la Fondation Barnes (Judith Zilczer), mais aussi des textes plus esthétiques sur la transfiguration de la peinture (J. Zilczer) ou le défi de la figure (Lili Davenas). Livre reçu en service de presse.

Votre commentaire

Entrez vos coordonnées ci-dessous ou cliquez sur une icône pour vous connecter:

Logo WordPress.com

Vous commentez à l’aide de votre compte WordPress.com. Déconnexion /  Changer )

Photo Google

Vous commentez à l’aide de votre compte Google. Déconnexion /  Changer )

Image Twitter

Vous commentez à l’aide de votre compte Twitter. Déconnexion /  Changer )

Photo Facebook

Vous commentez à l’aide de votre compte Facebook. Déconnexion /  Changer )

Connexion à %s