C’était au temps … (Boucher et le libertinage)

François Boucher, Étude de pied, vers 1751-52, pastel, 29.5x29cm, Musée Carnavalet, p.94-95 du catalogue

en espagnol

C’est une exposition terminée depuis juillet, et j’aurais dû écrire bien plus tôt, mais vous pouvez toujours profiter du catalogue. En ces temps mornes et empreints de moraline, oser proposer une exposition sur l’Empire des Sens est une oeuvre de salut public. Nul doute qu’au XVIIIe siècle, cette jouissance sensuelle était réservée à de rares personnes bien nées et cultivées, mais fi d’un regard rétrospectif critiquant les moeurs d’alors à l’aune d’aujourd’hui ! Cette exposition du Musée Cognacq-Jay explorait le théme de l’amour (physique) chez François Boucher et ses contemporains comme Antoine Watteau, Jean-Honoré Fragonard, Pierre-Antoine Baudouin et Jean-Baptiste Greuze. Les salles avaient pour intitulés : L’objet du désir; Les amours des Dieux; Les figures du voyeur; Le modèle désiré; Le nu offert (« Jambes deçà, jambes delà »); Des caresses au baiser; L’entrelacs des corps; Violence et trauma; et le cabinet d’Erotica très explicite de Mony Vibescu (dont je ne vous montrerai rien). Un panorama assez complet de l’approche érotique au XVIIIe siècle, où l’alibi mythologique (amours des dieux) n’est plus qu’un vain prétexte, et où femmes et hommes s’adonnent au plaisir sans retenue, avant que la société bourgeoise du XIXe siècle n’impose sa chape de plomb puritaine (qui subsiste de nos jours, remaquillée en « politiquement correct »). Et ce proto-bourgeois de Diderot, tout soucieux de respectabilité et de morale, réprouvait déjà cet art décadent.

Pierre-Antoine Baudouin, La Lecture, vers 1765, gouache sur papier, 30x22cm, détail, Musée des Arts Décos, p.114-115

Une époque de libertinage et de liberté (pour, évidemment, une infime partie de la population), qui permit aussi (ce fut une autre exposition) une éclosion d’artistes femmes (qui elle aussi succombera au pouvoir bourgeois vers 1830). Et je notais alors : « Ce n’est pas le moindre paradoxe que de noter que les valeurs aristocratiques et les valeurs révolutionnaires donnèrent plus de liberté aux femmes (à certaines femmes dans le premier cas) que les valeurs bourgeoises. Peut-être retrouve-t-on la même opposition paradoxale dans les moeurs (libertinage aristocratique et amour libre révolutionnaire, versus puritanisme et moraline bourgeois) et dans les habits (comparez les robes sexy de la fin de la Monarchie ou celles transparentes du Directoire, avec les tristes habits des femmes bourgeoises). »

Jean-Baptiste Greuze, Esquisse pour La Cruche cassée, 1772, huile sur toile, ovale 43x37cm, Musée du Louvre, p.138-139

Et la dimension violente ne manque pas au tableau : c’est aussi le siècle du divin Marquis. Non qu’il soit présent ici (l’exposition d’Annie Le Brun à Orsay reste la référence incontournable; elle signe d’ailleurs un bref et vigoureux essai dans ce catalogue-ci), mais des tableaux de Greuze (La Cruche cassée; ici une esquisse plus poignante que le tableau final) et de Boucher (La Belle Cuisinière) évoquent symboliquement la violence subie par les femmes, tout en restant fort ambigus : bougie brûlée, lait renversé, chat mangeant une poule, ou ici cruche cassée, sein découvert et mains crispées sur le pubis, témoignent du drame. Sont-ce des injonctions moralisatrices ou des dénonciations d’un viol ?

François Boucher, Vénus et Adonis, aprés 1750, pierre noire, coll. part., absent du catalogue, photo de l’auteur

On retrouve ici des mots qui n’ont plus guère cours aujourd’hui : lutiner, séduire, licence, désir; le lien avec la littérature libertine de l’époque est constant (Guillaume Faroult, auteur de ce splendide ouvrage de référence, signe un essai sur l’illustration littéraire érotique dans le catalogue). On voit ici des matières, des chairs, des drapés, des voiles révélateurs, qui, au début du siécle suivant, vont devenir de simples motifs académiques et perdre de leur sensualité. Ici, le corps féminin, pas toujours idéal, souvent potelé, ne cache ni chairs roses, ni formes opulentes, ni intimités offertes, ni bouches humides; les fesses sont le motif préféré de Boucher, de préférence roses et avec des fossettes, le summum étant son Odalisque brune. Parfois, le peintre, pour une commande privée, fait preuve d’encore plus d’audace, osant montrer la vulve de Vénus (ci-dessus, très rare), une lectrice se masturbant (Baudoin, plus haut), son épouse en plein orgasme (Greuze) ou deux amantes enlacées (Jean-Baptiste Marie Pierre, plus d’un siècle avant Courbet). A contrario, on pourrait croire fort sage l’étude de pied qui ouvre ce billet, mais sa dimension fétichiste est pourtant avérée (Rousseau dira qu’un pied lui cause plus d’émotion que la plus belle fille dansant nue).

Gabriel de Saint-Aubin, Le Cas de conscience, n.d., huile sur toile, 41.3×32.3cm, coll. part., p.86-87, photo de l’auteur

Et parfois les jeux sont renversés : Hercule et Omphale ont abandonné leurs « transvestissements », elle en homme a séduit lui en femme, ils sont nus, s’embrassent à pleine bouche, enchevêtrent leurs jambes et donnent libre cours à leur passion. Encore plus décalé, Saint-Aubin peint une jeune paysanne dissimulée derrière un buisson et épiant un éphèbe nu, scène rare de voyeurisme féminin, inspirée par un conte de La Fontaine.

Antoine Watteau, Femme nue ôtant sa chemise, vers 1717-19, pierre noire, sanguine et estompe sur papier grisâtre, 23.2×25.6cm, British Museum, p.42-43

Si le théme est réjouissant, la peinture est en général assez classique. On note cependant quelques dessins de Watteau dont style et facture intriguent par leur modernité, comme un Satyre soulevant une draperie, puissant, intense et réaliste, et surtout cette femme nue ôtant sa chemise dans un geste intime et délicat, qui semble annoncer l’impressionnisme.

Couverture du catalogue avec détail de L’Odalisque brune de François Boucher, 1745

Le catalogue (152 pages; 29.90€) comprend des notices fort complètes sur soixante-et-une des oeuvres exposées; la grande majorité des intervenants dans l’exposition et le catalogue sont des femmes. Outre les textes historiques sur Boucher et son époque, il faut lire l’essai de l’historienne Marine Carcanague « Unions libertines ou violences sexuelles ? Interroger le ‘consentement’ au XVIIIe siècle » décrivant fort bien la culture sexuelle de l’époque et ses ambiguïtés. Manquent une liste des oeuvres exposées et un index.

3 réflexions sur “C’était au temps … (Boucher et le libertinage)

  1. Cécilia dit :

    « Et ce proto-bourgeois de Diderot, tout soucieux de respectabilité et de morale, réprouvait déjà cet art décadent. »
    C’est là réduire Diderot a bien peu … et finalement assez mal le connaître. c’est vrai ses drames bourgeois sont ennuyeux, moralisants et assez médiocres. mais … quid du Diderot qui a signé l’un des romans les plus libres qui existe au monde, « Jacque le fataliste », ainsi qu’un roman libertin « les bijoux indiscrets », s’est livré à des liaisons extra-conjugales, a fait peut-être bien des choses avec Grimm, a été peint par Fragonard, ne dédaignait pas l’art de Falconnet, et a combattu toute sa vie durant pour la liberté d’expression ?

    J’ignorais qu’aimer ou s’intéresser à la peinture de Fragonard ou de Boucher, tous deux excellents peintres et coloristes, relevait désormais du politiquement incorrect … (mais je vis très retirée des réseaux sociaux et de ce qui bruisse sur internet).

    je passe sur Greuze à l’érotisme léger et dont les peintures ont une portée souvent moralisante … j’aime peu …

    Cela dit, je ne sais combien (et là c’est pour rejoindre Diderot et provoquer un tantinet dans l’autre sens) de décennies de cuisses de nymphe, de couleurs pastels, de courbes et de contre-courbes, de petit minois à force tous pareils de danseuses voire de courtisanes célèbres de l’époque en guise de visage de déesse et d’imagerie érotique répétitive voire bêbête (toilettes, cuisses, baisers, nus perdus dans des draps et des alcôves, pour la satisfaction des plaisirs quasi exclusifs et dispendieux d’aristocrates (qui à la base en avaient plus que marre de Versailles, des grandes rigueurs et du bigotisme du règne de Louis XIV sur sa fin)), on peut comprendre, quoique cela ait ses côtés on ne peut plus fins et charmants, que cela puisse lasser l’oeil et justifier l’aspiration à une autre peinture à la longue voire à une autre philosophie, voire une tout autre société …

    Par ailleurs, penser que le femmes du XVIIIème siècle et du directoire ne portaient que robes légères, jolies et gaze et mousseline transparentes, c’est se tromper sur une grande partie de la mode de l’époque. Dans la haute société (et dans la bourgeoisie), en dépit de tissus colorés et d’une très grande beauté, les femmes pouvaient être couvertes de bien des épaisseurs et tissus rigides selon les occasions (leurs portraits le prouvent). et subir les tortures de corsets, structures métalliques ou en bois lourdes et cachées, de chaussures trop petites (pieds déformés).
    et des voiles couvraient leur décolleté et des foulards ou chapeaux couvraient leurs têtes.

    Enfin, des expositions régulièrement montées au Palais Galliera ou au musée des arts décoratifs (ou ailleurs) prouvent que la mode du XIXème siècle n’était pas en reste. et que des tissus absolument splendides ont été produits et taillés pour composer des vêtements magnifiques.

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  2. Cécilia dit :

    et pour rappel, ce sont à des bourgeois ou aristocrates récents encore enracinés dans la bourgeoisie, les Goncourt, les Camondo, les Rothschild que l’on doit la redécouverte au XIXème siècle de l’art du XVIIIème siècle de l’Ancien régime dans tous ses aspects (libertins ou non)
    sans eux (et autres, connaîtrait-on encore Wattteau, Fragonard, Boucher, Lancret ?
    (non que je veuille me faire la défenseure à tout crin de la bourgeoisie du XIXème car elle est fort critiquable à bien des égards mais pour ce qui est de la connaissance de l’art du XVIIIème siècle, pardon, elle joue un rôle important)

    [Merci de ces compléments savants.

    Deux commentaires mineurs.
    Vu leur origine, je ne pense pas que les Camondo ou les Rothschilds fussent typiques de la bourgeoisie française au XIXe, et c’est bien parce qu’ils ne l’étaient pas qu’ils ont eu un regard différent.
    Et les Goncourt étaient des intellectuels très cyniques sur la bourgeoisie de leur temps, dont ils se démarquaient, et qui, dans son ensemble, les considérait comme de dangereux progressistes.
    Je ne crois pas qu’on puisse contester que, dans son ensemble, la bourgeoisie néo-capitaliste du XIXe était puritaine et étriquée, et les exemples que tu donnes, étant des « marginaux », renforcent plutôt mon point. Monsieur Thiers n’appréciait guère les libertinages du siècle précédent et on peut supposer que Monsieur Bertin non plus (ou alors en cachette et « d’une seule main »).

    Quant à Diderot, je ne le « réduis nullement à bien peu », j’indique UNE des facettes de ce complexe personnage, je n’ignore ni Les bijoux indiscrets, ni Jacques le Fataliste (et je ne crois pas que le fait de « se livrer à des liaisons extra-conjugales » soit nécessairement une preuve d’ouverture d’esprit, bien au contraire).]

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  3. Cécilia dit :

    La réhabilitation de l’art de la 1ère moitié du XVIIème siècle a d’ailleurs démarré sous la monarchie de Juillet, dite aussi la monarchie du « roi bourgeois ».
    Enfin, j’ajouterai (dans le sillage de Marc Fumaroli) que même les aristocrates, à leur retour en France, et au moment de la Restauration, s’étaient eux-mêmes éloignés de l’esprit de libertinage et détournés de cet art, au nom de la vertu (vertu non républicaine, contrairement à la vertu et la sobriété héritières de la démocratie grecque et de la république romaines antiques, prônées par la Révolution) et donc de la religion. Fumaroli les désignent même comme prudes.

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