Du sang et des larmes (António Saint Silvestre)

António Saint Silvestre, Inês de Castro, La Reine Morte, 2010, technique mixte, 187x75x72cm

en espagnol

Si, au premier abord vous vous laissez séduire par la débauche de couleurs vives et la joliesse exubérante des sculptures d’António Saint Silvestre (au Monastère Sainte Claire la Vieille à Coïmbra, jusqu’au 10 janvier) et que vous pensez que ces sculptures semblent mignonnes et enfantines, il vous faudra peu de temps dans l’exposition pour perdre ces naïves illusions et pour réaliser que, sous ces dehors aimables, la mort régne en ces lieux, et l’horreur. Accueillis par une jolie poupée sur son trône, certes avec un ange voletant à ses côtés, mais aussi avec deux crânes sur les montants de sa chaise, nous comprenons vite qu’il s’agit de l’histoire d’amour la plus belle et la plus macabre de ce pays, celle d’Inês de Castro (la Reine Morte de Montherlant), qui fut assassinée par les sbires du roi, père de son amant D. Pedro : quand D Pedro accéda au trône deux ans plus tard, il fit déterrer le cadavre de son aimée, l’installa sur le trône à côté du sien, et exigea de tous les courtisans qu’ils viennent baiser la main du cadavre. Les deux amants sont enterrés dans la cathédrale d’Alcobaça, leurs tombeaux sont face à face : le jour de la Résurrection, quand ils se redresseront, leur premier regard sera l’un pour l’autre. Légendes et réécriture de l’Histoire, sans doute, mais révélatrice de l’âme d’un pays (qui s’est apaisé depuis, le dernier épisode étant le régicide de 1908, le dernier en Europe hors Russie, je crois).

António Saint Silvestrem, Sakineh, Ève & Carmen, technique mixte, chaque environ 70x40x30cm

Aprés cette joyeuse entrée en matière oú on baise la main d’un cadavre décomposé, on voit dans son landau un bébé (noir) qu’un chien s’apprête à dévorer. Un peu plus loin, trois bustes féminins aux seins charmants, mais tous trois décapités, et mieux vaut ne pas trop investiguer ce qui est représenté à l’intérieur de leur cou tranché : ce sont Ève, Carmen et Sakineh (une Iranienne condamnée à mort pour meurtre de son mari et adultère, et graciée en 2014), trois figures féminines que rien ne relie, sinon un certain rapport au péché, au crime et à la mort. On retrouve Ève un peu plus loin, femme blanche tentant un Adam noir.

António Saint Silvestre, Les Insupportables, détail

Dans une grande salle aux murs rouges, une dizaine de poupées enfantines sur des chaises trop grandes pour elles personnifient toutes les turpitudes du monde (ou ce que l’artiste juge être des turpitudes) : un Che Guevara féminin (terroriste), un pape (rétrograde), des Chinois (envahisseurs), un Africain (corrupteur), les Jeux Olympiques en Chine (anti-démocratiques). Le monde est fou est le titre d’un de ces ensembles, une déclaration polysémique que chacun peut reprendre à son compte. Plus que la déclaration politique accusatrice, c’est la richesse d’exécution de ces pièces qui fascine. Au-dessus d’elles, flottent des mobiles, dont ce merveilleux et inquiétant zombie ectoplasme à six yeux, qui alimente les rêves.

António Saint Silvestre, Poitrine cuite à coeur, 2002, technique mixte, 50x42x42cm

Dans les salles suivantes, quelques sculptures de Saint Silvestre colonisent les vestiges archéologiques du Musée (en fait le propre palais d’Inês de Castro). Une poitrine cuite à coeur n’ouvre guère l’appétit, voire donnerait même la nausée, et un cavalier de l’apocalypse chevauche une tombe. La violence est partout sous le rire, le tragique se déguise en habits de fête pour mieux s’imposer à nous. Le grotesque et le baroque ne dissimulent pas le désarroi, la débandade, la tristesse, la gravité et le funèbre. On peut lire ce livre de 2008 pour avoir un aperçu de son travail.

Photos de l’auteur