Bilan 2021

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80 articles cette année (dont 50 sur des expositions et 19 exclusivement sur des livres)

65 livres recensés (hors catalogues d’exposition vues)

318 500 visiteurs

Billet le plus lu, 24 000 fois en une semaine : La supercherie Vivian Maier

Meilleure exposition à Paris : Taysir Batniji au MAC VAL

Meilleure exposition en province : Mahjoub Ben Bella à Tourcoing

Meilleure exposition à l’étranger : Les artistes femmes portugaises

Meilleur livre recensé : The Color of a Flea’s Eye. The Picture Collection de Taryn Simon
Mention spéciale : la collection Roman d’un chef d’oeuvre aux Ateliers Henry Dougier (et aussi là)

Sommaire Novembre-Décembre 2021 et livres

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9 articles ce bimestre

8 novembre : Les fantômes d’Henri Foucault

19 novembre : Archives vendues, archives volées, et la société du spectacle (Sanguinetti, Kambalu)

20 novembre : La critique de livres de photographie (The PhotoBook Review)

21 novembre : Les lignes de Bernar Venet

22 novembre : Nature et culture (Éva Jospin)

22 décembre : La supercherie Vivian Maier

23 décembre : Anselm Kiefer, l’overdose

28 décembre : Air et eau, haut et bas (Andreas Müller-Pohle)

30 décembre : Ombres et lumières

Et le bilan de l’année

ET DES LIVRES

Animaux : Encore un très joli petit livre chez Hazan Jeunesse, sur les animaux dans l’art, par Didier Baraud et Christian Demilly : cochon d’Andy Warhol, cheval de Géricault, bien sûr, vache jaune de Franz Marc, pigeon de Magritte, chat de Appel, et d’autres, avec un court texte poétique, l’élément pertinent du tableau, et dans le rabat, le tableau complet : une belle voie d’entrée dans la peinture pour des tout petits.

Alter Ego, une Histoire du Portrait en Photographie, de Phillip Prodger, chez Textuel. Contrairement à son titre, ceci n’est pas une histoire du portrait en photographie, mais une réflexion personnelle sur le portrait par l’auteur, directeur du département de photographie à la National Portrait Gallery de Londres. Après une préface assez drôle rendant compte d’une réunion du comité d’acquisition de son musée (posant d’emblée la question du rapport peinture/photographie), le livre s’organise en huit chapitres thématiques autour du selfie, de l’émotion, du studio, de la mode, de la mise en scène ou de l’anthropologie. Outre ces analyses, environ un tiers des portraits présentés sont accompagnés de notices à dominante iconographique (parfois tirées par les cheveux, tentant par exemple de tirer une leçon du fait que tel portrait de Dijkstra a été fait au Tiergarten et le 1er juillet 2000). Environ 70% des artistes mentionnés sont anglo-saxons (et sa connaissance de la photographie française contemporaine semble s’être arrêtée à Valérie Belin …). Les notices sont empreintes d’un parfum rétroactif politiquement correct de bon aloi (le principal commentaire, à propos du portrait de Lee Miller par Man Ray, est que les hommes surréalistes « freinaient des quatre fers dès que les femmes partenaires prétendaient jouir elles aussi des libertés qu’ils s’octroyaient » p. 113) et surtout elles évitent soigneusement tout discours politique inconvenant pour l’Occident : dans le portrait p. 213 par le Nord-Vietnamien Lê Minh Truong d’une combattante vietcong en 1973, la notice parle de la « violence explicite » de la présence d’une kalachnikov et d’un foulard khan ran dans l’image, et évoque « quelqu’un à qui on a volé son innocence », sans que les mots « libération », « indépendance » ou « communisme » soient mentionnés, sans que les raisons de cette violence et de cette perte d’innocence soient explicitées.

Sur un sujet sans doute encore plus délicat pour l’auteur, un portrait p.126-127 issu du studio El Madani à Saïda au Sud Liban, et réinvesti par Akram Zaatari, montre une petite fille amputée d’une jambe : sans mentionner une seule fois le nom du pays voisin qui a maintes fois bombardé Saïda, l’auteur se focalise sur deux portraits de Al-Bakr et de Saddam Hussein épinglés à la robe de la fillette et a l’impudence d’écrire « Nous ignorons si l’enfant est irakienne, libanaise ou d’une autre nationalité » (ainsi que « certains civils libanais étaient armés »…) ; cette pirouette malhonnête lui permet ainsi d’éviter toute réflexion politique sur cette image, qui, pourtant, est chargée de sens. Un livre donc très « subjectif ».

Maurice Allemand, ou comment l’art moderne vint à Saint-Etienne (1947-1966), de Cécile Bargues, Éditions du MAMC+ : J’avais rendu compte de l’excellente exposition de Cécile Bargues au MAMC+ à Saint-Étienne sur l’homme qui avait fait de ce musée un des meilleurs musées d’art contemporain de province. Ce livre complète et enrichit l’expérience de l’exposition avec de nombreuses illustrations, des documents (au sujet de Gaston Chaissac, Otto Freundlich, Marcelle Kahn, …), une interview de sa fille Claude Allemand, elle aussi conservatrice de musée. Je reprends ce que j’écrivais lors de l’exposition : « Avec trés peu de moyens et bien des contraintes, mais avec ténacité et intelligence, il a su construire une collection extraordinaire et monter des expositions qui ont fait date. C’était un esprit ouvert et curieux, passionné par l’abstraction, mais ne s’y limitant pas, refusant de se laisser cantonner à l’École de Paris ou d’ailleurs à la peinture française, et dépourvu du chauvinisme anti-boche de bien de ses confrères, il était toujours prêt à explorer, á découvrir, et à montrer, à expliquer aussi (car la dimension pédagogique du Musée était remarquable, et indispensable dans cette ville ouvrière dénué des codes culturels des métropoles). »

Ce même musée vient de copublier un livre très documenté sur la collection d’art précolombien des époux Durand-Dessert, à l’occasion de l’exposition qui leur est consacrée dans ce même musée, mais que je n’ai pas proprement visitée.

Ce qu’il se passe. Lesbos 2020, de Mathieu Pernot, Éditions GwinZegal : Mathieu Pernot est un photographe à l’écoute du monde, de manière modeste et tenace. Il s’est rendu à Lesbos, au camp de réfugiés de Moria, en janvier puis en septembre 2020 (après l’incendie du camp le 9 septembre). Intercalant entre ses deux séries d’images des captures de vidéos réalisées par des migrants, il compose un ensemble qui dit en quelques chapitres (chacun ponctué d’un beau portrait, étonnamment paisible) la vie des réfugiés : Sur le chemin, Traverser la passerelle, Construire un abri (où, au-delà de la misére et de la précarité, on est saisi par la forme même des objets/abris photographiés), Faire un feu, Attendre, Occuper ses journées, puis, en septembre, Devoir partir, Quand il ne reste rien, Sauver ce qui peut l’être, Tout recommencer. De manière un peu surprenante, la violence, la révolte (ce sont les réfugiés qui ont incendié eux-mêmes le camp pour protester contre leur condition) ne sont guère visibles dans les photographies de Pernot, mais seulement dans les vidéos dont il a intégré des images : manifestations, meurtres, incendies. Un livre poignant, mais aussi une réflexion sur le travail photographique et la position du photographe face aux migrants.

On Alinari: Archive in Transition, dirigé par Costanza Caraffa, chez a+mbookstore (en italien et en anglais): Actes d’un colloque tenu à Florence en octobre 2020, sous les auspices du Kunsthistoriches Institut in Florenz (Max Planck Institut). Les archives photographiques de la fameuse Fondation Alinari sont transférées au secteur public et plusieurs chercheurs et historiens se penchent sur cette mutation. Le livre comprend aussi des photographies de Armin Linke documentant cette transition.

Tous livres reçus en service de presse

Ombres et lumières

Pedro Cabrita Reis, La settima luce in alto, 2015, photo de l’auteur

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C’est une exposition (jusqu’au 9 janvier) d’artistes portugais au Musée Berardo autour du sujet de la matière lumineuse. Si quelques-unes des pièces présentées sont un peu simplistes, on y découvre néanmoins des oeuvres particulièrement fortes autour de ce thème d’évidence important pour les artistes de ce pays. Chez Leonor Antunes, la lumière agit comme complément d’une installation de plaques sombres ou claires au sol sous des lianes suspendues. Silvestre Pestana fait du tube lumineux le protagoniste d’un jeu avec le corps. Pedro Cabrita Reis a installé une sculpture murale de 180 tubes de néon éteints, un seul étant allumé, comme une veilleuse funèbre : une seule lumière dans les ténèbres, un seul juste parmi les pécheurs, un anti-Flavin en quelque sorte. On retrouve les ombres découpées de Lurdes Castro, les expérimentations de José Luis Neto, les diapositives colorées d’Angelo de Souza, et les sombres portraits de Jorge Molder.

Francisco Tropa, Mur Mur, 2019, photo de l’auteur

Une des installations les plus impressionnantes est la grotte obscure de Francisco Tropa, où l’on pénètre précautionneusement : deux projecteurs, des écrans en laiton troués, de l’eau qui goutte (et que l’inversion de la projection montre s’élevant, s’erigeant, s’envolant). Quelque chose entre la caverne préhistorique et le vagin denté, quelque chose de fascinant et d’inquiétant, comme un retour dans les profondeurs au temps où la lumière (et le feu) étaient sacrés. La lumière peut détruire aussi, comme dans l’installation d’Alexandre Estrela où une image emblématique d’Ansel Adams (Monument Valley, Utah) est projetée en continu sur une télévision cathodique : l’image permanente se détruit peu à peu, la cathode dysfonctionnant. On voit aussi des tableaux noirs de Fernando Calhau, une installation obscure de Pedro Morais où il faut s’acclimater, accommoder son regard pour percevoir la faible lueur d’une petite flamme fragile, et chez Gilberto Reis, une lumière mouvante qui éclaire fugitivement des dessins d’arbre.

Helena Almeda, Negro Agudo (Noir Aigu), 1983

Enfin, cette série originale d’Helena Almeida conclut ce parcours d’ombre et de lumière : la lumière révèle, réchauffe et fait vivre, la lumière brûle et détruit. L’ombre est son pendant, depuis la fille de Dibutade, jusqu’aux travaux de Stoichita.

Air et eau, haut et bas (Andreas Müller-Pohle)

Andreas Müller-Pohle, Les Eaux de Hong-Kong, Île de Hong-Kong, Stanley 2009

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L’anableps (« qui regarde vers le haut ») est un poisson dont la morphologie de l’oeil lui permet de voir à la fois au-dessus et au-dessous de la surface de l’eau, obtenant ainsi une vision composite simultanée des mondes aérien et aquatique. Comme des plongeurs l’avaient déjà fait de manière anecdotique, le photographe allemand Andreas Müller-Pohle (qui est, par ailleurs, le fondateur de la revue European Photography et l’éditeur de Vilém Flusser en allemand) a réalisé trois séries de photographies en semi-immersion qui, elles aussi, combinent ces deux mondes, l’air et l’eau (exposition jusqu’au 16 janvier au Pavillon Populaire à Montpellier). Toutes ces photographies sont duales : la partie inférieure de l’image est un champ sans profondeur, coloré entre marron et vert-bleu, où se profilent des formes plutôt indistinctes, un monde caché, alors que la partie supérieure, notre monde, montre le paysage et le ciel, dégagés et lumineux.

Andreas Müller-Pohle, Projet Danube, Budapest, Hongrie, 2005

La série la plus importante concerne un périple de l’artiste au fil du Danube, de Donaueschingen au delta en Roumanie, sur 2800 kilomètres en 2005, dans des sites remarquables , des châteaux, des églises, des ponts, le parlement à Budapest, …. L’eau est marronnasse, des débris y flottent, branchages, ordures : des entrailles fort peu ragoûtantes, on est bien loin du beau Danube bleu. Le haut de l’image, au contraire, offre de jolies vues, ciel bleu, petits nuages blancs, scènes champêtres ou urbaines, que la vague vient perturber. À chaque étape photographique, Müller-Pohle a relevé les paramètres chimiques de l’eau du fleuve (carbone organique total, conductivité, nitrates, phosphates, potassium, cadmium, mercure et plomb) qu’il a reportés sur le tirage, comme un métatexte : la pire pollution est près de la source, en Allemagne, cependant que, au fil de l’eau, elle diminue, comme si le fleuve se purifiait en allant vers la mer, contrairement aux idées reçues.

Andreas Müller-Pohle, Les Eaux de Hong-Kong, Kowloon, Tsim Sha Tsui, 2009

Alors que cette série danubienne était linéaire, la série sur Hong Kong ville aquatique (sa seconde patrie) est, dit-il circulaire, orientale dans son rapport cyclique au temps : comme si le photographe sautait de point de vue en point de vue, pour reprendre, justement, une idée de Flusser dans « le geste du photographe« . Pour rendre compte de la verticalité de la ville, ces tirages-ci sont au format portrait. L’eau y est plus verte, plus agitée, il y a même cette image un jour de typhon, avec parfois une diffraction due aux gouttes d’eau sur l’objectif. On voit des gratte-ciels, des grues, des cargos. Müller-Pohle veut alerter sur la montée des eaux (2.5 mm par an à Hong Kong) et le réchauffement climatique. Trois petits films montrent une autre expérience sur une plage de Hong Kong : une caméra dans un caisson libre dans l’eau, ballottée par les vagues, montre des vues chamboulées, parfois des baigneurs, parfois de l’eau, au gré des vagues. L’artiste a fixé un cadre, un protocole, et le hasard fait le reste.

Andreas Müller-Pohle, Kaunas sur les Rivières, Réservoir de Kaunas, 2017

Enfin, la courte série sur Kaunas, en Lituanie, ne montre rien de remarquable, sinon un paysage tranquille et bucolique au bord du Niémen. Au-delà de la technique utilisée, ces photographies ne portent pas seulement un message écologique : elles signalent aussi un rapport à l’expérimentation poétique, au désir de montrer le monde autrement, de dépasser le documentaire en le déconstruisant, en chamboulant les repères, en dépassant le visible : c’est un questionnement du point de vue, un jeu contre la vision perspectiviste, et une reconnaissance du rôle du hasard dans une photographie où l’artiste serait davantage l’ordonnateur, le créateur d’un cadre, d’un protocole à l’intérieur duquel les images arriveraient d’elles-mêmes (ce qui était déjà le cas dans sa série Transformance il y a près de 40 ans). Beau catalogue (reçu en service de presse).

Photographies courtesy de l’artiste.

Anselm Kiefer, l’overdose

Anselm Kiefer, Arsenal, détail, Grand Palais Éphémère

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Ne ressentez-vous pas une overdose de Kiefer ? Combien de grandes expositions depuis celle il y a15 ans au Grand Palais ? On sait que Macron l’aime beaucoup, pour des raisons bien égotistes, mais doit-on en faire pour autant l’artiste officiel de la République ? D’autant plus qu’on a le sentiment, en voyant son exposition Pour Paul Celan au Grand Palais (éphémère cette fois), qu’il ne se renouvelle guère, qu’il exploite la même veine : encore et toujours de très grandes toiles sombres couvertes de textes en allemand (ici des poèmes de Paul Celan, qui mérite mieux). Peut-on dater un Kiefer, voir une évolution stylistique, une innovation au fil des ans ? Mêmes couleurs, mêmes formats, mêmes constructions de l’image, mêmes ajouts de matières (mêmes maquettes rouillées de navires de guerre, mêmes pavots désséchés, …). Au début, on est fasciné par sa force tragique, puis on est encore très impressionné, puis seulement intéressé, puis on se sent étranger à ces discours, et aujourd’hui on cherche en vain dans cette grande halle une émotion, une originalité, une étincelle. Comme dit Bertrand Badiou (expert en Celan, lui), « C’est une peinture pour communicants, qui fait mine de résoudre les problèmes complexes avec des réponses sans nuances.« 

Anselm Kiefer, Avion, détail, Grand Palais Éphémère

L’étincelle pourrait-elle venir du blockhaus piqué de pavots : trop évident pour avoir vraiment du sens. Ou bien de l’avion en plomb cloué au sol dont les ailes sont elles-mêmes plombées de livres lourds du même métal ? Ce que j’ai préféré, c’est l’entrepôt au fond où, sur des étagères de magasin IKEA, sont rangés ses matériaux, dans une rigueur de catalogue, pierres, plantes, textiles, bois : ça déborde, ça coule, ça s’effondre presque. On pense à Rodin à Meudon et à ses abattis. Tout en haut, quelques robes blanches d’innocentes, en plâtre, floues, mystérieuses. Juste assez pour offrir une once de plaisir dans cette exposition compassée.

La supercherie Vivian Maier

Vivian Maier, Chicago, 1960, tirage chromogène original

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Si vous ne savez rien de Vivian Maier, allez voir son exposition au Musée du Luxembourg (jusqu’au 16 janvier), vous y verrez le déroulé de la légende construite autour d’elle : ses autoportraits, ses scènes de rue, ses portraits, ses photographies d’enfants, son intérêt pour la mode (avec borne interactive pour mieux comprendre), etc. Vous y verrez même son chapeau (des copies sont en vente à la boutique) et ses appareils photo. Certes, dans cette présentation orientée, vous ne saurez rien de ses voyages autour du monde, ni de sa fréquentation des musées, ni de sa fascination pour la mort, ni de son regard ambigu sur les amoureux, ni de ses positions politiques, ni rien de ce qui pourrait ternir l’image qu’on construit d’elle. Par contre, vous aurez droit en prime à quelques citations bien niaises aux murs, dont la pire est sans doute celle du « simili-poète » Bernard Noël (comme le qualifiait Annie Le Brun).

Vivian Maier, Chicago, sans date, tirage posthume 2020

Toutefois, et c’est un progrès par rapport aux expositions précédentes du même « business team » collectionneur + commissaire + galeriste à Tours, au Portugal, ou ailleurs, il y a ici un peu d’analyse formelle, par exemple sur les gestes (dits « interstitiels ») qu’elle photographie, ou sur certaines photographies tendant vers l’abstraction dans la dernière section, comme ci-dessus. Il y a aussi ses petits films, dénués d’intérêt et même le son de sa voix.

Vivian Maier, sans lieu, sans date, tirage chromogène original

On sait que Vivian Maier a fait très peu de tirages (« vintage », comme ils disent), mais a laissé des milliers de négatifs jamais tirés et des centaines de films jamais développés; or ces expositions présentent uniquement ou principalement les retirages faits par le « team » (« choix de la commissaire avec l’accord de l’Estate »). Mais, sans le vouloir, cette exposition est révolutionnaire, car dans sept cas (sauf omission), elle montre côte à côte le petit tirage original fait par Vivian Maier et le grand tirage posthume récent. Et alors la supercherie éclate, la dénaturation du travail de Vivian Maier par ce « team ». Dans tous les cas, les tirages tardifs sont faits pour accrocher l’oeil : grand format, cadrage plus large, tons plus contrastés, peaux noires bien noircies (comme les deux enfants dans la voiture, ou le bébé au Zoo dans les bras de son grand-père au ballon). Alors que Vivian Maier avait choisi de recadrer les scènes, de les composer pour leur donner plus d’intensité (et dans un cas, de la retourner), le tirage tardif reprend la totalité du négatif tel quel, sans choix de recadrage, et, par exemple, dilue le vieil homme au visage ridé en nous distrayant avec sa cravate ridicule que Vivian Maier avait exclue. Comme la quasi-totalité des images présentées ici sont des tirages tardifs, il faut s’attarder sur ces sept tirages originaux pour comprendre à quel point la vision qu’on nous présente ici du travail de Vivian Maier n’est qu’une construction artificielle niant ses choix propres et privilégiant l’effet (grands formats, images choc et « plaisantes » privilégiant le spectacle), ce que certains trouvent « plus beau, plus soigné ».

Vivian Maier, sans lieu, sans date, tirage chromogène original

Toutefois les tirages chromogènes montrés ici sont tous des originaux ; je n’ai pas vu d’explication de la décision du « team » de ne pas les retirer, mais c’est tant mieux. Il y a ici plusieurs ensembles de photographies couleurs, un ensemble d’une vingtaine montrant l’obsession de Vivian Maier pour les journaux, un autre ensemble d’une trentaine de petits formats couleurs (au Leica), plus encore une quinzaine disséminés dans l’exposition. Certains sont tout à fait étonnants de par leur composition et leur harmonie. La photographie ci-dessous, énigmatique à souhait, montre l’oeil d’un enfant caché sous une chaise longue à sangles croisées.

Vivian Maier, sans lieu, 1961, tirage chromogène original

Pour compléter la construction du mythe Vivian Maier, la biographie rédigée par Ann Marks (généalogiste amateur et ex responsable marketing de Dow Jones) est mise en avant (traduction en français chez delpire, reçue en service de presse) : basée sur des recherches importantes dans les archives d’état-civil, elle fournit une chronologie détaillée, mais dresse un portrait psychique de Vivian Maier qui tient plus de la psychologie de comptoir que de l’expertise. Et ses annexes prennent vigoureusement la défense du collectionneur et de son compère en les absolvant de toute faute et en reproduisant leur argumentation, tant sur le plan juridique (à qui appartiennent ces photographies ?) qu’esthétique (a-t-on le droit de retirer les photographies ?). Si vous lisez l’anglais achetez plutôt le livre de l’artiste et chercheuse Pamela Bannos qui est bien plus critique et plus sérieux, n’a pas été sponsorisé par les deux collectionneurs, lui, et, du coup, n’a pas été autorisé à reproduire les photographies de leurs collections … (absent de la boutique, bien sûr).