Air et eau, haut et bas (Andreas Müller-Pohle)

Andreas Müller-Pohle, Les Eaux de Hong-Kong, Île de Hong-Kong, Stanley 2009

en espagnol

L’anableps (« qui regarde vers le haut ») est un poisson dont la morphologie de l’oeil lui permet de voir à la fois au-dessus et au-dessous de la surface de l’eau, obtenant ainsi une vision composite simultanée des mondes aérien et aquatique. Comme des plongeurs l’avaient déjà fait de manière anecdotique, le photographe allemand Andreas Müller-Pohle (qui est, par ailleurs, le fondateur de la revue European Photography et l’éditeur de Vilém Flusser en allemand) a réalisé trois séries de photographies en semi-immersion qui, elles aussi, combinent ces deux mondes, l’air et l’eau (exposition jusqu’au 16 janvier au Pavillon Populaire à Montpellier). Toutes ces photographies sont duales : la partie inférieure de l’image est un champ sans profondeur, coloré entre marron et vert-bleu, où se profilent des formes plutôt indistinctes, un monde caché, alors que la partie supérieure, notre monde, montre le paysage et le ciel, dégagés et lumineux.

Andreas Müller-Pohle, Projet Danube, Budapest, Hongrie, 2005

La série la plus importante concerne un périple de l’artiste au fil du Danube, de Donaueschingen au delta en Roumanie, sur 2800 kilomètres en 2005, dans des sites remarquables , des châteaux, des églises, des ponts, le parlement à Budapest, …. L’eau est marronnasse, des débris y flottent, branchages, ordures : des entrailles fort peu ragoûtantes, on est bien loin du beau Danube bleu. Le haut de l’image, au contraire, offre de jolies vues, ciel bleu, petits nuages blancs, scènes champêtres ou urbaines, que la vague vient perturber. À chaque étape photographique, Müller-Pohle a relevé les paramètres chimiques de l’eau du fleuve (carbone organique total, conductivité, nitrates, phosphates, potassium, cadmium, mercure et plomb) qu’il a reportés sur le tirage, comme un métatexte : la pire pollution est près de la source, en Allemagne, cependant que, au fil de l’eau, elle diminue, comme si le fleuve se purifiait en allant vers la mer, contrairement aux idées reçues.

Andreas Müller-Pohle, Les Eaux de Hong-Kong, Kowloon, Tsim Sha Tsui, 2009

Alors que cette série danubienne était linéaire, la série sur Hong Kong ville aquatique (sa seconde patrie) est, dit-il circulaire, orientale dans son rapport cyclique au temps : comme si le photographe sautait de point de vue en point de vue, pour reprendre, justement, une idée de Flusser dans « le geste du photographe« . Pour rendre compte de la verticalité de la ville, ces tirages-ci sont au format portrait. L’eau y est plus verte, plus agitée, il y a même cette image un jour de typhon, avec parfois une diffraction due aux gouttes d’eau sur l’objectif. On voit des gratte-ciels, des grues, des cargos. Müller-Pohle veut alerter sur la montée des eaux (2.5 mm par an à Hong Kong) et le réchauffement climatique. Trois petits films montrent une autre expérience sur une plage de Hong Kong : une caméra dans un caisson libre dans l’eau, ballottée par les vagues, montre des vues chamboulées, parfois des baigneurs, parfois de l’eau, au gré des vagues. L’artiste a fixé un cadre, un protocole, et le hasard fait le reste.

Andreas Müller-Pohle, Kaunas sur les Rivières, Réservoir de Kaunas, 2017

Enfin, la courte série sur Kaunas, en Lituanie, ne montre rien de remarquable, sinon un paysage tranquille et bucolique au bord du Niémen. Au-delà de la technique utilisée, ces photographies ne portent pas seulement un message écologique : elles signalent aussi un rapport à l’expérimentation poétique, au désir de montrer le monde autrement, de dépasser le documentaire en le déconstruisant, en chamboulant les repères, en dépassant le visible : c’est un questionnement du point de vue, un jeu contre la vision perspectiviste, et une reconnaissance du rôle du hasard dans une photographie où l’artiste serait davantage l’ordonnateur, le créateur d’un cadre, d’un protocole à l’intérieur duquel les images arriveraient d’elles-mêmes (ce qui était déjà le cas dans sa série Transformance il y a près de 40 ans). Beau catalogue (reçu en service de presse).

Photographies courtesy de l’artiste.

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