Autodidacte ?

Bodys Isek Kingelez, Extrêmes maquettes, Photo de l’auteur

en espagnol

C’est une exposition foisonnante et déroutante que celle intitulée « L’énigme autodidacte » au Musée de Saint-Étienne (jusqu’au 3 avril). Elle présente des oeuvres de 44 artistes en tentant de les relier par leur non-apprentissage de l’art. Mais on trouve là aussi bien des artistes qui, certes, ne sont pas passés par une école des beaux-arts, tels Christian Boltanski, Alighiero Boetti ou Tania Mouraud, mais ont une riche culture artistique, même s’ils peuvent pratiquer une forme de désapprentissage, que des artistes issus d’autres univers, qu’on pourrait classer aux confins de l’art brut, ce continent aux frontières indécises, des marginaux tels Bascoulard ou Tichý, des « étrangers » comme Frédéric Bruly-Bouabré, et son alphabet ou Bodys Isek Kingelez et ses « extrêmes maquettes », voire dans les profondeurs de « l’art des fous », comme Judith Scott ou Wöfli. Ces rapprochements suscitent bien des questions, de définition de l’art brut, voire de l’art tout court, et de sa transmission. Non pas tant pourquoi on devient artiste, statut défini plus souvent par le regard d’autrui; mais plutôt pourquoi on se met un jour à créer ? Qu’est-ce qui déclenche le processus de création ? Question non résolue ici, bien sûr.

Horst Ademeit, S.T., 06/04/1993, polaroid avec inscriptions, 11x9cm, courtesy galerie Delmes & Zander

Cette création spontanée relève souvent de l’obsession : celle de Tichý avec la beauté féminine, celle de Horst Ademeit avec les rayons cosmiques, celle d’Henry Darger (en bas) avec les petites filles bisexuées, celle d’Arnold Odermatt avec les accidents de voiture (encore que son cas soit un peu différent, vu son métier). On navigue un peu à vue dans les grandes sections de l’exposition, où tel artiste pourrait être classé ici plutôt que là sans que la logique soit toujours claire. L’expérimentation par la pratique, l’appropriation ou l’autofiction ne semblent pas être nécessairement des marqueurs de l’art autodidacte, parfois bien au contraire, alors que les sections sur les compétences non-artistiques, sur les convictions spirituelles ou sur les cosmogonies personnelles semblent plus cohérentes. On s’étonne de rencontrer là des artistes bien établis (Sophie Calle, Robert Filliou, Jean-Pierre Raynaud, Yves Klein, Marcel Broodthaers) dont la dimension autodidacte ou marginale n’est guère évidente, au-delà d’une mise en scène marketing (Ben Vautier ou Maurizio Cattelan).

Seydou Keïta, S.T:, 1949-51, tirage argentique 60x50cm, collection Pigozzi

Mais, même désorienté, on découvre beaucoup d’oeuvres intéressantes, voire inconnues (qui connaît Galaxia Wang ? ou Wendy Vainity ?). L’exposition soulève beaucoup de questions mais apporte peu de pistes de réponse : sur la formation artistique formelle (en école) ou expérimentale (terrain, musées) ; sur la conscience de soi comme artiste et ce qui la déclenche (le marché, la galerie, le collectionneur) ou pas (Judith Scott s’est-elle jamais considérée comme une artiste ?) ; sur la posture souvent convenue d’une définition de soi comme marginal et sa récupération ; sur la position de l’artiste non-occidental, qu’il joue avec les codes de l’art occidental ou qu’il les ignore. De plus, inclure un photographe comme Seydou Keïta aurait pu ouvrir la question spécifique de l’apprentissage de la photographie, médium plus accueillant aux amateurs et « autodidactes », comme Keïta, passé de l’échoppe de quartier au musée.

Vue d’exposition, avec Henry Darger, photo C. Cauvet

Par contre, curieusement, le rôle du découvreur (ou de l’accoucheur) n’est guère abordé en tant que vecteur d’inclusion dans le monde artistique, tant pour ce qui concerne les individus (Prinzhorn pour les artistes bruts de son hôpital, Szeemann pour la documenta 5, ou, en moins glorieux, Buxbaum pour Tichý) que les institutions (musées, biennales, et galeries). L’accent est davantage mis sur la démarche intérieure de qui se sent un jour créateur que sur le regard externe qui en fait un artiste. Le catalogue (bilingue FR/EN, 336 pages, reçu en service de presse) vaut surtout par les notices sur les artistes, avec quelques interviews (Irma Blank, Gianni Motti, Justine Emard). Après l’essai introductif synthétique de la commissaire Charlotte Laubard, un essai présente l’art brut et naïf américain et un autre le travail de Daniel Johnston, pourtant absent de l’exposition; seul l’essai de la psychosociologue Hélène Bézille aborde la question de fond de l’apprentissage, mais dans un contexte de sciences cognitives, plus large que la formation artistique. Ni bibliographie, ni index.

Une réflexion sur “Autodidacte ?

  1. djemai dit :

    Ecole ou autodidacte,cela n’a plus d’importance il semble aujourd’hui;si je prend l’exemple de l’Algerie,les artistes n’ont d’autres choix que l’exil,s’ils désirent rentrer dans le ciricuit professionnel.Autrement ils restent en circuit fermé à travailler en perte et s’exhiber dans des expos sans aucune suite,tout en espérant etre découvert un jour,pour devenir ‘heros au fort de Belanzio »

    J’aime

Votre commentaire

Entrez vos coordonnées ci-dessous ou cliquez sur une icône pour vous connecter:

Logo WordPress.com

Vous commentez à l’aide de votre compte WordPress.com. Déconnexion /  Changer )

Image Twitter

Vous commentez à l’aide de votre compte Twitter. Déconnexion /  Changer )

Photo Facebook

Vous commentez à l’aide de votre compte Facebook. Déconnexion /  Changer )

Connexion à %s