Recentrage méditerranéen

en espagnol

Le Nouveau Musée National de Monaco propose (jusqu’au 2 mai) une exposition titrée « Monaco Alexandrie. Le grand détour. Villes-mondes et surréalisme cosmopolite ». Je n’ai pas vu l’exposition (et ne la verrai probablement pas), mais j’en ai reçu le catalogue (en service de presse). Sujet au premier abord curieux : que peut bien lier ces deux villes, à part l’exil du roi Farouk devenu citoyen monégasque ? C’est tout l’intérêt de ce livre de montrer, au-delà des trajectoires particulières, la dimension cosmopolite de ces deux villes, de la fin du XIXe siècle jusqu’au milieu du XXe, et l’axe créatif qui traverse la Méditerranée. Si Monaco est un exemple parmi d’autres des liens avec le Proche-Orient (Marseille aurait été sans doute plus emblématique, peut-être Barcelone ou Rome), Alexandrie est pendant près d’un siècle une ville-monde, la plus accueillante aux étrangers, sédentaires ou exilés, la plus bouillonnante, et la plus rétive aux normes (bien plus que Tanger, Beyrouth ou Istanbul, autres candidates possibles). De cette splendeur passée, on ne voit plus aujourd’hui que des vestiges architecturaux (mais tant de maisons anciennes y ont été détruites par la frénésie immobilière), parfois un bar ou une librairie (et encore; cela fait presque 40 ans que je n’y suis pas retourné) : restent les livres et les tableaux. Et, outre le propos artistique tenu ici, cette ville est aussi peuplée par les fantômes de Cavafis, de Durrell et de Chahine (ou, dans un autre registre, de Dalida, Claude François, Moustaki et Demis Roussos); bon, Rudolf Hess aussi. À côté de cette ville-monde, Monaco fait un peu pâle figure (n’en déplaise à l’auteure de l’Avant-Propos du catalogue, S.A.R. la Princesse de Hanovre), et ce n’est guère que comme refuge d’André Pieyre de Mandiargues et de Leonor Fini pendant la guerre que la ville-état a droit au chapitre (mais on découvre aussi le marquis Stanislao Lepri, peintre, consul d’Italie à Monaco, et un des nombreux amants de Leonor Fini, p. 291-305, 201, 203, voir plus bas).

Samir Rafi, Le Pécheur, 1954, 22x27cm, coll. MMZAYK, p.189

Le catalogue, bilingue anglais, est un curieux pavé de 350 pages, publié par le Musée et Zamân Books & Curating. Son cahier central (p. 161-208) comprend, sans notices, 50 reproductions en couleur d’oeuvres exposées (sur environ 240, d’une cinquantaine d’artistes), d’un Marcel Duchamp incongru à une Virginia Tentindo érotico-surréaliste. Le reste du livre, soit 300 pages, regroupe huit essais et une quarantaine de rééditions de documents, dessins, affiches et d’histoires brèves. Dans ces dernières, pleines d’anecdotes et de vignettes, j’ai retenu la mention de cette collection cairote, que j’avais visitée il y a douze ans (p. 59-60); le mystérieux séjour du peintre égyptien Samir Rafi dans l’Algérie de Ben Bella (p. 89-92, p.189 & 195); les racines égyptiennes du futurisme avec Marinetti, lui aussi né à Alexandrie (p. 130-132); et le mouvement du Désir Libertaire du poète irakien Abdul Kader El Janabi, sous l’influence combinée des surréalistes et des situationnistes (p. 248-251).

Mohamed Riyad Saeed, ST, 1977, 75x90cm, Musée des Beaux-arts, Alexandrie, p. 199

Et ce Désir Libertaire, plus littéraire que plastique, est le principal représentant ici du surréalisme arabe (lire ici et ici). Une petite notice de synthèse sur le surréalisme méridional de Morad Montazami (p. 268-271) éclaire le propos. Il est bien question aussi de la poétesse surréaliste Joyce Mansour (avec aussi quelques pièces plastiques, p. 204, 205), Britannique du Caire (ville qui semble ici n’être qu’une banlieue d’Alexandrie), du poète cosmopolite Georges Henein (p. 221-239), Cairote lui aussi et du groupe Art et Liberté, mais guère d’Alexandrins plasticiens ou photographes surréalistes : sans doute, d’après les reproductions, Mohamed Riyad Saeed (p. 199), Abdel Hadi El-Gazzar ( p. 197 & 200), ou Ramses Younan (p. 182), mais c’est à peu près tout, je crois (Mayo – Antoine Malliarakis– reste en marge des surréalistes, qui, dit-il, p. 269, sont antipathiques et guindés et « attachent plus d’importance aux manies et aux tics qu’au rêve même qui est le moteur de la vie » : p. 144, 169, 177, 183, 198, 312-313, voir plus bas). Le sous-titre « surréalisme cosmopolite » faisait espérer davantage. En particulier, pas un mot, je crois*, sur Lee Miller quand elle était l’épouse d’Aziz Eloui Bey ; et pourtant c’est bien en Égypte que son art s’est épanoui.

Mohamed Saïd, Baigneuses à la périssoire, 1932 (91.7×76.5cm) & Le Dancing, 1949 (71.3×51.3cm), Musée des Beaux-arts, Alexandrie, pages 162-163

Le propos du livre, pour ce qui concerne les artistes alexandrins, ou, plus largement, moyen-orientaux, est davantage centré sur des artistes modernistes, lesquels combinent les deux cultures et sont des passeurs entre deux mondes. C’est d’abord le cas de Mahmoud Saïd, objet du premier essai (p. 45-55, 115, 162, 163) par Arthur Debsi (après la présentation p. 15-39 de l’ouvrage par Morad Montazami) : aristocrate, oncle de la Reine, vivant entre Alexandrie et Paris, c’est un peintre moderniste typique, il peint des femmes « lascives, énigmatiques et désirables » de la haute bourgeoisie, tout comme des femmes du peuple et des prostituées. L’essai suivant (p. 67-79) par Mehri Khalil, bien documenté, analyse fort bien les rapports d’André Lhote avec l’Égypte, sa critique de l’académisme alors enseigné là, et ses 19 étudiants égyptiens. Pour Lhote, les peintres de l’antiquité égyptienne étaient les premiers cubistes, les premiers artistes modernes. On trouve ensuite un texte (p. 99-109, 179) d’Arthur Debsi sur Mohamed Naghi, qui, ayant étudié et vécu à Florence, Rome et Paris, voulut allier la nouveauté des arts modernes au patrimoine antique.

Cléa Badaro, Femmes au balcon, 1965, 76x103cm, coll. Dr. M. Awad, p. 172

Notons au passage (elles sont rares) quelques femmes artistes égyptiennes, Effat Naghi, Clea Badaro (p. 172, la magique Clea du Quatuor d’Alexandrie), et Inji Efflatoun (p. 158-159, 176 ci-dessous; remarquée là il y a un an), brièvement évoquées (les autres artistes femmes mentionnées sont des Européennes d’Europe) : pas de quoi justifier le « féminisme féroce et sans concession » promis par le directeur du musée dans sa Préface (p. 9), ni la « forte présence de protagonistes féminines de tous horizons » des « avant-gardes égyptophiles », vantée par la notice de présentation qui y va de son couplet sur « l’histoire autorisée (écrite par des hommes) »**.

Inji Efflatoun, Prison, 1960 (48x68cm, coll. MMZAYK) & Mayo, Sous-bois, 1961 (102.3x83cm, coll. privée), pages 176-177

Sans remonter à Soliman Pacha, à Gustave Le Gray ou au père Enfantin, des Français firent le voyage inverse des Égyptiens venus étudier et vivre en France, partant s’établir en Égypte par affinité culturelle plus que par lucre, parfois se convertissant à l’Islam. La remarquable Valentine de Saint-Point, objet du très intéressant essai d’Amina Diab (p. 119-129, 135) en est un bel exemple : aristocrate, poétesse, danseuse, auteure du Manifeste de la Femme futuriste et du Manifeste futuriste de la Luxure, convertie à l’Islam et installée au Caire, elle contribua à la renaissance culturelle du pays et publia une revue, Le Phoenix, pour rapprocher cultures chrétienne et musulmane.

Stanislao Lepri, Le Créateur des anges, 1969, 100x73cm, coll. J.-J. Plaisance, p. 203

Suivent un texte de Francesca Rondinelli sur l’écrivain surréaliste Georges Henein (p. 221-235) et une étude de Cléa Daridan sur deux familles de mécènes égyptiens, plus d’autres textes sur le côté purement européen, qui eux mettent bien l’accent sur le surréalisme avec André Pieyre de Mandiargues et sa femme Bona, Jacques Kober, André Marchand, Leonor Fini, Stanislao Lepri et d’autres, assez loin d’Alexandrie, et, à l’exception du trio Mandiargues – Fini – Lepri qui s’y réfugia pendant la guerre, pas très près de Monaco non plus, comme dit ci-dessus. Parmi ces essais, le texte de Francesca Rondinelli (p. 275-285) sur la dimension corporelle et sexuelle des oeuvres de Leonor Fini, Bona et Joyce Mansour, éloquemment titré « Déchirures et Plaisirs » est inspirant (lire aussi sur Bona).

Pages 20-21

Un livre donc assez déroutant, pas vraiment un catalogue d’exposition, mais plutôt un assemblage plus ou moins cohérent de textes divers en rapport avec le sujet. Les artistes n’ont pas de biographie (naissance, mort, peintre ou écrivain, c’est tout), les auteurs non plus, il n’y a pas d’index, pas de chronologie, et les illustrations dans le texte même (hors cahier central) sont d’une qualité épouvantable, mal imprimées en monochrome lilas et parfois dans la pliure. Mais on y fait des lectures intéressantes.

*L’absence d’index dans ce livre, particulièrement dérangeante, ne me permet pas d’en être certain à cent pour cent. Aussi, impossible de savoir s’il y a ici une mention d’Albert Cossery (2ème à gauche dans cette photo du groupe Art et Liberté; le 2ème à droite est Raoul Curiel, frère d’Henri, tous deux proches de Georges Henein).

** S’il y a bien dans ce livre autant d’auteurs hommes que femmes, seuls 2 articles sont consacrés à des femmes, 6 à des hommes (et deux mixtes); et, parmi les histoires brèves, 10 concernent des hommes, 2 des femmes (et six neutres ou mixtes). Dans les pages centrales, 26 hommes pour 10 femmes. Ça reflète bien l’univers décrit, me semble-t-il, mais on est un peu loin du « féminisme féroce » annoncé dans cette préface bien-pensante (en réponse à un commentaire critiquant ma formulation, ajout du 18 février).

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