Sommaire Janvier-Février 2022, et quelques livres (sur des femmes photographes)

Une immobilisation intempestive a fait que la majorité des billets de ce bimestre concerne des livres. Étant de nouveau ingambe, je vous promets des critiques d’expositions très bientôt.

13 billets ce bimestre

4 janvier : Polytechnicien, économiste, comment j’ai fini historien de la photographie (La Jaune et la Rouge)
8 janvier : Autodidacte ? (Musée de Saint-Étienne)
21 janvier : Taking off. Henry my neighbor (Mariken Wessels)
25 janvier : Trois romans d’un chef d’oeuvre : Michel-Ange, Garouste et le Caravage
31 janvier : Goya forever
1er février : Afropéen ? (The Eyes)
9 février : Des corps (Ernest Pignon-Ernest)
11 février : Le simplisme de Shonibare
12 février : Quelques livres : Skulls, L’image et son double, Alison Lapper & Zineb Sedira
14 février : Poétique et Politique (vidéos de Francis Alÿs)
17 février : Recentrage méditerranéen (Monaco – Alexandrie)
21 février : Meret Oppenheim : une exposition, et une expérience (avec Susanna Pozzoli)
23 février : Nelly, la « Leni Riefenstahl » grecque ?

ET DES LIVRES, encore

Christian Bouqueret, Les Femmes photographes de la Nouvelle Vision en France, 1920-1940, Marval, 1998. Avec Ilse Bing, Autoportrait au Leica, 1931

J’ai fait une erreur en écrivant ici que la première exposition de femmes photographes en France fut celle de la Fondation Gulbenkian à Paris en 2009 (six ans avant Orsay), et je m’en suis rendu compte en achetant récemment aux enchères le catalogue de l’exposition « Les Femmes photographes de la Nouvelle Vision en France, 1920-1940 » organisée par Christian Bouqueret en 1998 à l’Hôtel de Sully, au Musée Nicéphore Niépce et à l’Évêché à Évreux (mais à ma décharge, je n’ai pas souvenir d’en avoir vu mention dans le livre et les catalogues cités ci-dessus; je vérifierai [Vérification le 7 mars : le catalogue Gulbenkian mentionne cette exposition comme pionnière page 32; le catalogue d’Orsay l’ignore totalement; l' »Histoire mondiale » la traite avec condescendance, en disqualifiant d’emblée Bouqueret : « un homme, historien non universitaire » page 14]. Même si le champ est limité à une période et à une école, ce semble être la première, non seulement en France mais, semble-t-il en Europe (après San Francisco, mais dix ans avant Munich). Ce livre présente 24 photographes, de Berenice Abbott à la magyaro-yougoslave Ylla (que je ne connaissais pas), nées entre 1890 et 1912 excepté les deux pionnières Laure Albin-Guillot et Madame d’Ora; 7 sont françaises, 5 allemandes, les autres hongroises, américaines, autrichiennes, suisses. Quatre-vingt photographies dans les pages centrales, la plupart en pleine page, et une quarantaine d’autres en plus petit format. Le texte de Bouqueret (pages 5-48), fort bien documenté, met l’accent sur cette « revanche » de la photographie féminine après la 1ère guerre mondiale (qui se fanera avec la seconde) et analyse les démarches sociales et économiques de ces femmes bourgeoises, souvent non mariées, qui trouvent là un revenu et une position sociale dans un environnement où le travail féminin non ouvrier ou agricole est rare et peu considéré, la photographie étant une des seules exceptions. Il décrit le rôle du studio, de la presse, de la publicité, mentionne l’école Publiphot de Gertrude Fehr. Enfin il met l’accent sur le nu (surtout féminin) avec le « cas Assia », témoin du goût nouveau pour le plein air, le naturisme et la liberté du corps. Un livre excellent (Marval, 1998, 140 pages) pour une exposition précurseure.

Frida Orupabo, Kunsthall Tronheim / Sternberg Press, 2021

Frida Orupabo est une photographe norvégienne, de père nigérian, dont une récente exposition en solo fut au Kunsthall de Trondheim en 2021 (une nouvelle exposition vient d’ouvrir à Winterthur). On a pu voir ses collages au dernier Paris Photo (en particulier dans cette galerie), des grands fragments de corps noirs, la plupart du temps féminins, assemblés avec des rivets, composant des êtres hybrides et inquiétants, qui nous regardent frontalement, fixement, créant un effet hypnotique devant lesquels nul ne peut rester indifférent. Formées à partir de son archive d’images d’Africains et d’esclaves américains et de vues provenant des réseaux sociaux, ces images projettent une violence, une colère, une résistance et une dignité impressionnantes. Ces images, sorties de leur contexte d’origine et ainsi assemblées, racontent des contre-histoires, et interrogent la manière dont nous les regardons. Orupabo nous parle bien sûr de race, de famille, de genre, de sexualité et d’identité, mais il est aussi question ici de composition, de collage, de structuration de l’image (voir aussi). Outre la reproduction d’environ 70 oeuvres et 28 pages d’images de ses archives, le catalogue (150 pages, en anglais) comprend trois essais sur son utilisation de l’archive (Stefanie Hessler), ses « fantômes » (Lola Olufemi) et son compte Instagram (Legacy Russell). En attendant une exposition en France …

Marjolaine Vuarnesson, Apparitions, Bessard, 2022

Marjolaine Vuarnesson vient de publier, aux éditions Bessard, Apparitions, un trés beau petit livre de photographies, prises entre 2012 et 2020 : c’est le rêve d’une femme espérant le prince charmant et se réveillant dans sa triste solitude, et qui fait le choix de vivre seule plutôt que d’être déçue. Un travail personnel et sans doute thérapeutique. Des négatifs fantômes de Polaroid (après le transfert de l’émulsion) se mêlent à des photogrammes et des tirages couleur, et créent un récit visuel aux tons doux, au clair-obscur maîtrisé, dans lequel les courbes sensuelles des corps répondent à des fleurs, un chien, des objets et des formes abstraites plus énigmatiques. Petit texte poétique de la photographe, qui a enthousiasmé Fabien Ribery.

Susanna Pozzoli, Venitian Way, Marsilio / Michelangelo Foundation, 2021

Susanna Pozzoli, dont je viens de louer le livre sur Meret Oppenheim, est aussi une photographe de métiers d’art, comme elle l’avait montré dans un précédent livre sur les maîtres-artisans coréens. Son livre qui vient de sortir, Venetian Way (édité par Marsilio et la Fondation Michelangelo, bilingue italien anglais, 176 pages, reçu en service de presse) présente 21 artisans vénitiens, des tisseurs, des potiers, un sculpteur sur bois, un fabricant de masques, des verriers, un tailleur, un fabricant de gondoles, une brodeuse (une des rares femmes), un typographe, et d’autres encore. Pour chacun, des photographies au plus près, entrant dans les machines, décryptant les gestes, tout près des matériaux, avec le portrait du maître au travail, et un texte sensible de l’artiste racontant sa rencontre : là comme dans ses autres ouvrages, le rapport entre texte et image est essentiel. Au-delà de la beauté des photographies et de la sensibilité des textes, c’est un regard nostalgique sur un monde préservé, conservant ses idéaux de beauté et de qualité à l’abri de la modernité : pour combien de temps encore ? Trois courts textes introductifs : un inscrivant Pozzoli dans l’histoire de la photographie par Federica Muzzarelli, un sur l’histoire des artisans vénitiens par Toto Bergamo Rossi, et un sur la beauté poétique de ces photographies par Franco Cologni. Si vous allez à Venise d’ici fin avril, allez sur l’île San Giorgio dans le cadre de Homo Faber.

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