À la recherche du génie de Graciela Iturbide

Graciela Iturbide, Sardaigne, 2010.

en espagnol

C’est comme s’il y avait deux Graciela Iturbide dans l’exposition à la Fondation Cartier (jusqu’au 29 mai), une bonne photographe et une photographe géniale. L’étage inférieur est essentiellement consacré à des portraits (plus une amusante mais pas indispensable évocation de son studio, un bunker de briques, Calle Heliotropo 37, d’où le titre de l’exposition). Et les sujets qu’elle photographie sont, en eux-mêmes, très intéressants : des Amérindiens le plus souvent, les Séris dans le désert (pour lesquels elle note, étrangement : « j’ai fait leurs portraits car leur vie dans la Sierra est très réduite, très austère ») et les femmes de Juchitán, fières, corpulentes, émancipées, des rituels indigènes également. Et on admire aussi sa capacité à se faire accepter dans ces communautés, à gagner leur confiance. C’est encore plus vrai avec les Cholos, chicanos sourd-muets renfermés sur eux-mêmes, mais qui l’acceptent. Mais, si ces portraits sont intéressants de par leur sujet, il est rare qu’ils le soient par leur facture : ce sont, pour la plupart, des portraits évidemment bien faits, évidemment réalisés en confiance (ce qui n’est pas si fréquent, il faut quand même le dire), mais sans grande originalité formelle, sans recherche esthétique particulière.

Graciela Iturbide, Petit Ange, Dolores Hidalgo (Mexique), 1978.

Il y a, en bas, deux exceptions à mon jugement trop tranchant. D’abord, les images liées à la mort, aux cérémonies funéraires, sans doute parce que Graciela Iturbide, comme elle le dit, vient de perdre sa fille, et que ce travail photographique est aussi un travail de deuil. Et puis quelques photographies où le personnage photographié disparaît derrière un objet : une femme de Juchitán dissimulée derriére une toile tendue sur un cadre, un homme marchant avec un cadre vide sur l’épaule, trois nonnes équatoriennes portant une Véronique, patronne de la photographie.

Graciela Iturbide, Khajuraho, Inde, 1998

Mais c’est au rez-de-chaussée que ce talent explose et qu’on peut la qualifier de géniale : là, pratiquement plus d’humains, ou alors seulement leur ombre au sol, et Iturbide qui entre dans la ronde des ombres elle aussi (en haut). Pas d’humains, mais des matériaux, des textures, des atmosphères. Des vues du ciel en contre-plongée : nuages, certes, mais aussi poutrelles, poteaux, fils électriques, antennes, linge qui sèche, veste suspendue à une branche, nuées d’oiseaux tourbillonnant, toutes sortes d’échappées vertigineuses vers le ciel.

Graciela Iturbide, Benarés, 2010

Des images un peu mystérieuses aussi, comme celle-ci qui ne se laisse pas décrypter d’emblée : on croit voir une fenêtre ouverte vers on ne sait quoi, mais c’est un bloc de glace enveloppé dans un tissu. Et aussi des tissus froissés, des trous dans du béton (je crois, mais ce pourrait tout aussi bien être des marmites du diable), des plaques de marbre contre un mur, des ronces dans le sable. Peut-être qu’à côté de cette symphonie en noir et blanc, les récentes images en couleur d’onyx et d’albâtre ne font pas le poids, trop jolies, trop évidentes.

Graciela Iturbide, Jardin botanique de Oaxaca (Mexique), 2005.

Mais à côté, l’hôpital des cactus d’Oaxaca enchante : ces cactus aux formes étranges sont photographiés comme des personnes, avec la même attention. Les voiles qui les enveloppent, les cordages qui les soutiennent évoquent un étrange bondage exotique.

Graciela Iturbide, Un petit cheval pour (Gunther) Gerzso, Acadie, Louisane, 1997.

Et, dans un ciel strié de câbles électriques, ce cheval solitaire du bout du monde, tragique et mystérieux, est pour moi le frère du chien de Goya : une image qui ne se laisse pas déchiffrer, que sa composition décentrée rend plus forte et plus poignante.

Couverture du catalogue, avec Graciela Iturbide, Bolivie, 2013.

Le catalogue de 300 pages comprend plus de 200 reproductions en pleine page, plus des photographies de son studio par Pablo López Luz. Il y a une longue et intéressante interview de Graciela Iturbide par Fabienne Bradu, datant de 2002, mais revue et mise à jour; et aussi une nouvelle de l’écrivain guatémaltèque Eduardo Halfon, apparemment autobiographique, mais écrite autour de quatre photographies de Graciela Iturbide (catalogue reçu en service de presse). On regrettera toutefois que, ni dans l’exposition, ni dans le livre, les légendes ne soient traduites (tout le monde ne sait pas ce que signifie « zacate », par exemple).

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