L’occultation de René Leichtnam au MUCEM

Dessin de René Leichtnam

René Leichtnam est né en 1920 en Algérie alors française. Il a été diagnostiqué schizophrène et interné dans des hôpitaux psychiatriques à partir de 1943. En 1962, sa famille, rapatriée, l’a laissé à Blida (Joinville). En 1963, avec d’autres malades ainsi abandonnés, il a été transféré en France, à l’hôpital de Picauville en Normandie ; il est mort en 1993 dans une maison de retraite près de l’hôpital. L’historien Philippe Artières a découvert dans les décombres de l’hôpital, aujourd’hui abandonné et qu’il explora avec Mathieu Pernot, plus d’une cinquantaine de dessins et des lettres de René Leichtnam, abandonnés dans un coin du dortoir. C’est le sujet d’une exposition au MUCEM (jusqu’au 8 mai) et d’un livre (reçu en service de presse), titrés tous deux « Histoire(s) de René L. Hétérotopies contrariées ».

Couverture du catalogue (détail), avec dessin de René Leichtnam

On note tout d’abord la disparition du nom, la réduction du nom (qui apparaît clairement dans la signature des dessins et des lettres) à une simple initiale. Dans le contexte de l’art brut, cette pratique peut se justifier quand les patients sont encore vivants, mais elle les réduit à leur condition de patients et nie leur existence artistique, leur qualité d’auteur. C’est d’ailleurs pour cela que, en 1965, le docteur Navratil fut, je crois, le premier à publier des dessins d’un patient (Walla) sous son nom, le faisant ainsi passer du statut de simple malade á celui d’auteur. Cette disparition du nom en soi ne serait pas si grave si elle n’était le premier symptôme de l’occultation de René Leichtnam qui est ici à l’œuvre.

Vue de l’exposition (photo François Deladerrière; scénographie Freaks); les dessins de René Leichtnam sont à la rangée supérieure. Au premier plan, Germaine Richier, Le Coureur, bronze, vers 1955.

Dans l’exposition il y a deux possibilités de regarder les dessins de René Leichtnam. À l’entrée ils défilent en diaporama sur un petit écran, chacun pendant 3 secondes, ce qui ne vous laisse évidemment pas le temps de les bien regarder, ni surtout de lire les textes qui les ornent. Et dans l’exposition, venez avec des échasses ou votre escabeau personnel, car ils sont tous affichés à une hauteur de deux mètres : vous pouvez certes les regarder à loisir en tordant le cou, mais n’espérez pas là non plus les lire. Reste le catalogue : si vous déboursez 19 euros, vous pourrez en voir une trentaine (dont un que la mise en page a coupé en deux sur deux pages non attenantes, p. 84 et 87), ainsi qu’un extrait de sa lettre au Dr. Achallé. Voilà un étrange manque de respect pour un artiste.

Dessin de René Leichtnam, courtesy du service presse du MUCEM

La raison en est simple : René Leichtnam n’est pas ici considéré comme un artiste, mais comme un patient, patient qui sert de matériau, de « fil rouge » aux théories de Philippe Artières. Ces dessins, dit la co-commissaire Béatrice Didier, ne sont pas des oeuvres d’art, mais de simples documents. Certes, Artières le replace dans l’Histoire, mais ce faisant, il le fait entrer de force dans une démonstration scientifique sur l’hétérotopie, et ne semble l’utiliser que dans la mesure où il peut servir d’exemple pour un discours théorique. Non que ce discours soit débile ou erroné, bien au contraire ! Basé sur Michel Foucault (Artières fut directeur des Archives Foucault), mobilisant Georges Perec, Le Corbusier ou Frantz Fanon (qui exerça dans la section indigène de l’hôpital de Joinville, quand René Leichtnam était interné dans la section des Européens), il décline les hétérotopies auxquelles Leichtnam fut plus ou moins exposé : l’asile, bien sûr, la colonie, mais aussi, de manière plus indirecte, les grands ensembles, le stade, la plage, l’exposition, le paquebot France.

Dessin de René Leichtnam

Sur les onze tables vitrines dans l’exposition, une seule est consacré à Leichtnam, les autres le sont à ces concepts et à ces penseurs. On trouve aussi des sculptures de Germaine Richier (plus haut), de Sol LeWitt, d’Étienne-Martin, un dessin de Fernand Léger, une maquette du Corbusier, tous mobilisés en soutien du propos du commissaire, tous à hauteur d’œil, tous bien visibles à la différence des dessins de René Leichtnam. Une seule œuvre d’art brut, une maquette de bateau d’Auguste Forestier. Et (ce fut le seul moment stimulant de ma visite) un petit film sur des dessins d’enfants algériens pendant la guerre d’indépendance, « J’ai huit ans » d’Yann Le Masson et Olga Baïdar-Poliakoff (avec René Vautier) en 1961.

Dessin de René Leichtnam

Et si on regardait vraiment les dessins de René Leichtnam ? Ce n’est peut-être pas un des papes de l’art brut (page 90, Artières prend bien soin de préciser qu’il n’est ni Lepage, ni Wölfli, ni Séraphine), mais il y a chez lui un mélange de systématisme et de fraîcheur qui est attirant. La majorité des dessins présentés ici sont des dessins au crayon d’architecture, de maisons (individuelles, de village, d’ailleurs, plutôt que de grands ensembles, contrairement à ce qui est théorisé ici), des plans de stades ou d’hôtels : guère de fantaisie, une organisation très structurée de l’espace, une systématisation obsessionnelle, des lignes simples. D’autres dessins apportent la même rigueur classificatrice à des objets divers : j’ai beaucoup aimé la représentation de quinze verres schématiques, chacun légendé d’une marque d’eau minérale (Vichy, Volvic, Badoit, …) ou de boisson (limonade, Selz, ..), une tentative d’organisation du monde. Certains sont plus mystérieux : dans un série de « marines », bateaux, plages et requins, une croix gammée côtoie une croix de Lorraine (ci-dessous). D’autres montrent des oiseaux (tout en haut, la becquée), des fruits, des poissons, motifs multiples avec souvent, très conscieusement, des jeux de couleur graduée ; le plus poétique, à mes yeux, titré « Théologie de la paix dans le monde » (qui n’est pas dans le catalogue, ni dans le dossier de presse et dont je ne peux donc vous offrir que la très médiocre captation ci-dessus) représente un homme et une femme nus, couchés dos à dos, chacun au pied d’un arbre schématisé, elle avec un bébé dans les bras, lui avec un livre où est inscrit « Paix = Pain ». À côté de dessins où Leichtnam tente de s’approprier le monde en y imposant ses schémas organisationnels, ce qui justifie tout à fait une analyse hétérotopique, il en est bien d’autres où il exprime ses utopies poétiques et sensibles, négligées dans cette approche théorique.

Dessin de René Leichtnam

Les artistes bruts sont une proie facile : marginalisés, internés et privés de liberté (pour certains), non intégrés au monde de l’art, ils ne rencontrent que rarement des passeurs qui respectent leur travail, et sont trop souvent l’objet d’appropriations, parfois financières (comme Tichý avec Buxbaum), parfois intellectuelles, comme ici. Ce ne sont pas de « vrais » artistes, leurs dessins ne sont pas de « vraies » oeuvres d’art, et René Leichtnam n’est ici qu’un prétexte pour dérouler une histoire théorisée, une « mémoire parallèle » de la seconde moitié du XXe siècle. C’est dommage, on pouvait espérer mieux, tant du MUCEM que d’un historien réputé comme Philippe Artières.

Une réflexion sur “L’occultation de René Leichtnam au MUCEM

  1. Leb dit :

    Je me suis fait la même réflexion en visitant l’exposition, un accrochage très méprisant, voire stigmatisant pour cet artiste. Le Mucem capable de faire de bonnes propositions a manqué d’horizontalité dans ce parti pris curatorial, on peut se demander quelle mouche a piqué le commissaire.

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