Marcel Mariën, surréaliste oublié

Scène de tournage de L’imitation du cinéma de Marcel Mariën, 1959

en espagnol

Sans doute parce qu’il ne s’est jamais mis en avant et est resté dans l’ombre de Magritte (dont il fut aussi le complice des activités de faussaire), de Paul Nougé et des autres surréalistes belges autrement plus visibles que lui, Marcel Mariën n’est guère connu. J’avais vu avec délectation son exposition en 2013 à Charleroi, qui n’eut hélas guère d’écho en France. On apprécie d’autant plus l’ouvrage sur lui qui vient de paraître, publié par l’ENSA Limoges et diffusé par les Presses du Réel. Titre curieux : « Il créait des choses désagréables ». C’est que Mariën est difficile à classer : poète autant que plasticien ou photographe, éditeur, mais aussi cinéaste et activiste, et publicitaire un peu escroc ; dans sa biographie, on apprend aussi qu’il fut matelot sur des cargos et, pendant seize mois (en 1963/64), propagandiste maoïste désenchanté à Pékin. Le livre comprend six essais : une vision d’ensemble par Xavier Canonne (qui lui a consacré une monographie de référence), une analyse détaillée des rapports entre Nougé et Mariën par Geneviève Miche, tandis que Marie Godet le situe plus largement dans l’univers surréaliste ; François Coadou, qui est le coordinateur du livre, situe Mariën par rapport aux situationnistes. Ci-dessus une scène du tournage de son film L’Imitation du cinéma qui fit scandale : une jeune homme, ayant trop lu L’Imitation de JC, se fait crucifier.

Marcel Mariën, Le fils du singe, 1975

Mais, pour un amateur d’art, les deux textes les plus intéressants sont les deux derniers. Augustin Nounckele analyse dans l’oeuvre de Marcel Mariën ses objets surréalistes (à l’exclusion donc des photographies et des collages) comme des assemblages poétiques qu’il compare à des figures de style littéraires. Mariën crée des oeuvres à partir d’éléments existants qu’il détourne avec humour, tant des objets que des citations ou des références. Le spectateur doit décrypter les allusions, et s’interroger. Son objet le plus connu est L’Introuvable, fait en 1937 (il a 17 ans) peu après sa rencontre avec les surréalistes. Ci-dessus, Le fils du singe : Darwin contre la Genèse, blasphème et sacrilège.

Marcel Mariën, La femme entrouverte, 1985, p. 104-105

Mais surtout l’essai (en anglais ! non traduit, pourquoi ?) de Mieke Bleyen (qui a déja publié un livre sur les photographies de Mariën) sur son livre Woman Ajar (quasi introuvable aujourd’hui; publié aussi en néerlandais et en français : La femme entrouverte) éclaire d’un jour nouveau le rapport de Mariën à la photographie. Ce livre, qui comprend un peu plus de cent photographies (avec une courte présentation par Patrick Hughes) est un hymne au corps féminin, un blason décalé, du visage jusqu’à la vulve en passant par les seins, le tout orné de divers accessoires dérangeants, cerises, ciseaux, Tour Eiffel, jeu de cartes pornographiques et, ci-dessus, miroir (dont l’un avec son autoportrait). C’est un livre tardif (1985), post-surréaliste, anachronique, dit-elle, d’arrière-garde. Bleyen y applique le concept de « photographie mineure », directement inspiré de la littérature mineure de Deleuze et Guattari, qu’elle a ailleurs aussi relié à Flusser (et, dans le même livre, Gilles Rouffineau l’a appliqué à Miroslav Tichy); ses critères, tirés de Deleuze-Guattari, sont la déterritoralisation, la politisation et la collectivisation de ces photographies.

Couverture du livre

En résumé, ce livre est une série d’essais sous divers points de vue, intéressants, mais à lire en complément de la monographie de Canonne sur Mariën, indispensable pour aborder son oeuvre. Reçu en service de presse.