Arles 5 (et fin) : 12795 fois Barbara Iweins, et autres expositions

Barbara Iweins, Katalog, vue d’exposition

en espagnol

C’est un tout petit espace, l’antichambre des éditions Photosynthèses, en face du merveilleux lieu de Lee Ufan, et dans cet espace tient toute la vie de Barbara Iweins. Toute sa vie, non, mais tous les objets de sa maison, tous, absolument tous, qu’elle a méticuleusement préparés et photographiés, puis catalogués selon des règles précises. En ressort une classification rigoureuse, selon la matière, la couleur, l’utilité, la fréquence d’usage, voire l’embarras (le moulage de ses dents fut l’objet, dit-elle, le plus gênant à montrer, plus que la bouillotte de son amant qu’elle déchiqueta quand il la quitta ; et moi ? quel serait l’objet le plus gênant dans un tel exercice ?). Et donc 16% des objets sont bleus, 4% en verre, 56% ne sont jamais utilisés, et bien d’autres statistiques tout aussi utiles. L’ensemble est accompagné de petites histoires sur le frère, le mari ou l’amant. Mais l’essentiel est bien cette investigation systématique, d’où ressort une certaine forme d’angoisse : c’est cela qui me touche le plus. La scénographie intime de l’exposition recrée un espace domestique, une forme d’enfermement dans le casanier. Quand j’aurai lu le livre, je vous en reparlerai sans doute.

Gaëlle Delort, Aven des Offraous, Causse Méjean, 2021

Les deux élèves de l’ENSP qui ont été sélectionnées pour une attention particulière explorent toutes deux les profondeurs : Cassandre Colas, un tunnel sous une route à Fos, lieu de passage, de transition, qui attire et inquiète à la fois. Et Gaëlle Delort, les gouffres des avens karstiques du Causse Méjean, espaces mystérieux, bouches des enfers, lieux d’exploration et de transgression, entre deux mondes, les vivants et les morts, les hommes et les sorciers ; ses photographies rendent fort bien l’inquiétante étrangeté qui s’empare de nous dans cet entre-deux matriciel. À côté, une dizaine de photographes du sous-continent indien (et un iranien) explorent de manière inégale la photographie-tableau et la mise en scène d’histoires.

Vanessa Winship, Richmond VA, série She dances on Jackson, 2012

Il faut aller jusqu’au musée Arles Antiques pour voir ce concentré d’Amérique, au titre déconcertant (qu’a la résistance obstinée de Galilée à faire avec ces visions parcellaires ? peut-être le regard désabusé) : neuf photographes (dont un duo) content en images la vie de communautés, pas toujours homogénes, parfois séparées en deux par les inégalités et la race (Brutti & Casotti à St Louis), parfois au contraire cohésives et solides (Les Noirs de l’Alabama de RaMell Ross), parfois en symbiose étroite avec la nature (Kristine Potter au Colorado) et parfois flottant dans une banalité déconcertante et solitaire (Richard Choi). Ci-dessus une photographie de Vanessa Winship, lauréate du Prix HCB qui lui permit de voyager pendant un an à travers le pays en 2012, en retraçant la mélancolie, la nostalgie et la solitude omniprésentes : la beauté tragique de cette jeune femme noire serre le coeur.

Et pour conclure en revenant sur mon 1er billet, ce n’est pas Seif Kousmate qui a gagné le Prix Découverte, mais Rahim Fortune pour le prix du jury et Mika Sperling pour le prix du public. Conclusion de mes cinq jours : une édition assez moyenne, un peu trop conventionnelle, peu de surprises ou de « WAW! », mais avec néanmoins quelques expositions de qualité (car sortant des sentiers battus, ce qui n’est pas si fréquent ici).