Quelques livres de photographie

Lisen Stibeck, Undertow, Max Ström, 2021, avec un court texte d’Amanda Svensson. Un travail inspiré par les rêves de la photographe suédoise, son inconscient, les traces mémorielles de ses blessures et de ses joies. Des photographies noires, blanches et ocre, dans lesquelles l’image se dissout, se défait, où apparaissent des textures étranges qui déforment et occultent la représentation, sur lesquelles des griffures, des marques, des taches ont laissé leur empreinte, au point de parfois leur faire perdre toute référence au réel, tendant vers l’abstraction. Des photographies au collodion humide et des polaroids retravaillés. Enchâssé dans le livre, un tirage original titré Reborn montre une jeune femme nue, de dos, avec une massive tresse blonde, confrontant deux autres femmes de face, vêtues, dont les visages sont occultés par des coulures de l’émulsion photographique : réel face à la fiction, vérité face à l’illusion, nature face à la culture peut-être.

Joel Meyerowitz, Reheads, Damiani, 2022. Si vous aimez les rouquins, et surtout les rouquines, les taches de rousseur et les yeux verts, ce livre vous enchantera : près de 70 portraits faits il y a une quarantaine d’années, individuels ou en duos, de rouquines et rouquins, la plupart en maillot de bain, à la plage (principalement Cape Cod et Provincetown): on tolère toutefois la perruque rouge d’une drag queen, la teinture violette d’un jeune homme ambigu, et le petit ami noir de Patricia. Un dépliant central montre une trentaine de jeunes rousses et quelques roux sur une plage : accès aux non-roux interdit, mais on peut se teindre ou porter une perruque. Meyerowitz explique comment il a été séduit par l’exotisme sensuel des roux au soleil, mais surtout, dans un texte très personnel, il dit ce qu’est un portrait pour lui : non pas une bonne photographie, mais la « fraîcheur temporaire d’une expérience vitale au bord de l’inconnu ». Il ne fait d’ordinaire qu’une seule photo du sujet, ce qui lui évite de choisir ensuite (« dans celle-ci le sourire est chouette, mais dans celle-là, les cheveux sont mieux ») : si l’unique photographie ne fait pas ressortir la vérité du moment de la rencontre, il n’y aura pas de portrait.

Tendance Floue, Fragiles, Textuel, 2022, avec une préface très littéraire de Wajdi Mouawad; catalogue d’une exposition collective à Sète. 14 ensembles, plus un dédié à Caty Jan, photographe du collectif victime d’un accident cérébral, et deux cahiers collectifs où les auteurs ne sont pas identifiés. Pas vraiment d’unité entre ces différents travaux : des reportages sur des gens (migrants, Roumains, membres d’Extinction Rebellion) ou des lieux (Chili, Lens, une île du Rhône), des travaux plus personnels (la mère de Pascal Aimar, la famille de Bertrand Meunier pendant le confinement), des fantaisies (les chamans de Flore-Aël Surun, les funambules de Meyer). Mes trois préférés : la nuit à Saint-Louis-du Sénégal de Gilles Coulon, la Mer Morte et les dispositifs sécuritaires de la colonisation d’Alain Willaume et les glaciers de Grégoire Éloy, des images quasi abstraites de glace et de rochers, à la fois formellement superbes et alertant sur le désastre qui vient.

Terri Weifenbach, Giverny, une année au jardin, Atelier EXB, 2022, avec une introduction du directeur du Musée. Terri Weifenbach, dont j’avais apprécié le précédent livre, a photographié en six épisodes (Juin, Septembre, Novembre, Janvier, Mars et Avril) les fleurs, les plantes et les arbres du jardin du Musée des Impressionnismes à Giverny (avec, parfois, un insecte, un oiseau, un jardinier, un bâtiment). Au début, les images sont en gros plan, avec des effets de flou et un champ visuel coloré très « impressionniste », puis, à partir de Janvier, la photographe prend du recul, cadre des troncs d’arbre, des échappées vers la prairie, des plans plus larges. Au-delà de ces images fort belles, on aurait pu attendre un travail plus conceptuel : chaque mois, même jour, même heure, même point de vue, par exemple. Une autre démarche.

Stefan Gonert, The Düsseldorf School of Photography, Prestel, 2022, en anglais. Voilà enfin un ouvrage de référence sur cette école. L’auteur analyse la pré-histoire et l’histoire de l’école, les intentions des Becher et le fonctionnememnt de l’école. Il décrit ensuite le travail de six des stars de l’école en consacrant 4 à 5 pages à chacun (Candida Höffer, Axel Hütte, Thomas Struth, Thomas Ruff, Andreas Gursky et Jörg Sasse), puis des textes plus courts à quatre autres photographes moins célébres (Petra Wunderlich, Simone Nieweg, Laurenz Berges et Elger Esser) et la mention de deux abandons (Tata Ronkholz et Volker Döhne). Il n’est pas toujours évident de dégager des convergences esthétiques entre ces artistes, mais Gonert le tente pour ce qui concerne le format de présentation des photographies. Ensuite, de la page 73 à la page 301, chaque artiste, y compris les Becher, a droit à un portfolio conséquent (sans texte). C’est un livre qui laisse un peu sur sa faim, et on va alors revoir les monographies de chacun ou relire des analyses plus denses.

Sylvain Besson, Une Histoire de la Photographie à travers les collections du Musée Nicéphore Niépce, Textuel, 2022, avec une préface de Michel Frizot. Parcourant l’histoire technique, l’histoire de la diffusion, l’histoire sociale et l’histoire artistique, ce livre offre, par le biais de la visite des riches collections de ce musée (et en particulier de ses fonds de photographes) une histoire quelque peu hétéroclite, une forme de contre-histoire, à rebours des idées reçues. Un livre de référence, richement illustré.

Christian Gattinoni & Yannick Vigouroux, Les Fictions documentaires en photographie, Scala, 2021. Face au déclin de la diffusion de la photographie documentaire, de nombreux photojournalistes se reconvertissent en photographes artistiques, s’insérant dans des mécanismes économiques bien différents de ceux de la presse et des médias (Luc Delahaye en étant sans doute l’exemple le plus emblématique). À l’opposé, de nombreux photographes considérés comme « artistiques » tiennent un discours politique engagé et développent eux aussi une pratique entre fiction et document (Allan Sekula ou Akram Zaatari en étant deux exemples parmi bien d’autres). Ce livre explore la convergence entre ces deux pratiques, de manière plus informative que théorique, avec de nombreux exemples (certains très pertinents, d’autres moins, à mes yeux) détaillés au fil des pages.

Le dernier livre de Michel Poivert mérite un article à lui seul, bientôt.

Livres reçus en service de presse

Publicité

Votre commentaire

Entrez vos coordonnées ci-dessous ou cliquez sur une icône pour vous connecter:

Logo WordPress.com

Vous commentez à l’aide de votre compte WordPress.com. Déconnexion /  Changer )

Image Twitter

Vous commentez à l’aide de votre compte Twitter. Déconnexion /  Changer )

Photo Facebook

Vous commentez à l’aide de votre compte Facebook. Déconnexion /  Changer )

Connexion à %s