Ne visitez pas l’exposition « Décadrage colonial » !

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Photomontage d’Alexandre Liberman en couverture de VU, numéro spécial hors-série, 3 mars 1934, 37x27cm, coll. part.

en espagnol

J’emprunte le titre (provocateur) à un billet d’Olivier Auger, qui a une connaissance bien plus étendue que la mienne dans le domaine des photographies autour de l’orientalisme et de la prostitution coloniale, et qui n’épargne pas ses critiques envers cette exposition. En effet, cette exposition de photographies sur le « décadrage colonial » (au Centre Pompidou jusqu’au 27 février) a comme point de départ la contre-exposition des Surréalistes en 1931 titrée « Ne visitez pas l’exposition coloniale », laquelle se tient alors dans le Bois de Vincennes. C’est une petite exposition gratuite au sous-sol, uniquement à partir des collections du Centre, d’où quelques lacunes. Et c’est surtout une exposition assez décousue.

Man Ray, « Exposition Coloniale Internationale, Reportage par Man Ray, Paris », cahier composé de trois pages, 1931, 29.4x23cm, coll. Centre Pompidou

Sans doute y a-t-il peu d’éléments dans les collections sur cette exposition surréaliste, qui ne connut guère de succès. Mais on aurait aimé un regard plus critique et plus inquisiteur. La curatrice elle-même ne semble trop guère savoir ce que signifie ce sèche-cheveux planté dans l’origine du monde que Man Ray inclut dans son « reportage » sur l’Exposition coloniale (le cartel dit : « image pas aisée à interpréter pour un regard extérieur », « inconscient sexuel et violence sous-jacente de l’entreprise coloniale », « illusions d’une idéologie impérialiste fondée sur le progrès technique et matériel » : pauvre Man Ray !).

Man Ray, Adrienne Fidelin, vers 1938-40, 8.6×6.3cm, coll. Centre Pompidou (image dans l’exposition, mais pas dans le catalogue)

Ceci confronté à cet archétype du regard sexualisé blanc sur un corps de femme noire qu’est son portrait d’Adrienne Fidelin, sa maîtresse antillaise qui faisait tout pour lui « cirer mes chaussures, apporter mon petit-déjeuner, peindre l’arrière-plan de mes grandes toiles, le tout sur un air de biguine ou de rumba » (et que Man Ray, fuyant Paris, abandonnera en 1940). Nombreuses sont les images dans l’exposition faisant ressortir de tels fantasmes sexuels coloniaux : André Steiner (qui privilégie souvent le pittoresque homoérotique), Roger Parry, Pierre Verger (même lui !), Laure Albin-Guillot (le fantasme n’est pas l’apanage des hommes…) y succombent ; seul le dessinateur Fabien Loris réussit un travail critique et ironique sur cette exploitation sexuelle. Quelques photos de Bousbir, lieu emblématique de cette domination sexuelle (et, comme le note Olivier Auger, sans précision sur ce lieu : « une indifférenciation des aires et de leurs habitants »).

Thérèse Le Prat, Femme Moï, Indochine, 1936, 36×35.5cm, coll. Musée des Arts Décoratifs

Plus intéressante politiquement (mais pas nécessairement d’un point de vue photographique) est la partie de l’exposition consacrée à la critique de l’exposition coloniale par le Parti Communiste, qui veut dire la vérité sur les colonies et déconstruire le mythe de la mission civilisatrice de la France. La couverture de VUen haut (photomontage d’Alexander Liberman) est à ce titre révélatrice. L’exposition dénonce aussi la dimension crypto-coloniale de l’ethnographie, où l’exotisme et l’orientalisme supplantent souvent la rigueur scientifique : cette image curieusement détourée de Thérèse Le Prat, oscillant entre ethnographie et promotion touristique, en est un exemple. Michel Leiris est un des seuls à s’en démarquer. Avec lui, Boiffard et Lotar sont parmi les seuls à articuler une dimension sociale critique dans leurs photographies.

Catalogue, Éditions Textuel, 2022, avec photomontage de John Heartfield paru en couverture de Social Kunst, nº8, 1932

On en ressort avec un sentiment de confusion, de bric-à-brac. Le catalogue (192 pages, reçu en service presse ; pas d’index, bibliographie succincte) ne fait rien pour dissiper ce malaise : beaucoup d’images, certes, mais réparties en tant de thèmes qu’on s’y perd : l’exposition coloniale, le spectacle ethnographique, un nouvel ailleurs photographique, exotisme de papier, corps modèles, érotisme et imaginaire colonial, empire et drapeau. Beaucoup d’inserts, certains pertinents, d’autres moins, sur des livres (de Leiris, Frobenius, Seabrook, Viot, les sœurs Nardal, les revues de charme) et des photographes (Pierre Ichac, Titaÿna). On est loin de la rigueur de l’exposition d’Orsay sur le modèle noir. Enfin, point de passage obligé, une double page 160-161 sur une supposée « Internationale féministe » (?), alors que, page 44, figure le texte d’une chanson de Louis Bonin (Lou Tchimoukov), « Sauvez les nègres de Scotsborough » en oubliant de mentionner que les neuf de Scottsboro dans l’Alabama furent condamnés à mort sans preuves, uniquement sur la base de dénonciations de deux femmes blanches prétendant avoir été agressées et que la justice avait crues sur parole : on se demande ce que ça fait là.

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