Sommaire juin-juillet 2022 et quelques livres

13 billets ce bimestre

4 juin : L’émir Abd el-Kader

5 juin : Marronage

6 juin : Sérénité arlésienne (Lee Ufan)

7 juin : Allemagne, années 20

22 juin : Marcel Mariën, surréaliste oublié

4 juillet : Arles 1 : le grand écart de Lee Miller, et autres expositions

6 juillet : Arles 2 : répétitions d’Estefanía Peñafiel Loaiza, et autres expositions

7 juillet : Arles 3 : les regards noirs de Frida Orupabo, et autres expositions

7 juillet : Arles 4 : la rigueur épurée de Lukas Hoffmann, et autres expositions

9 juillet : Arles 5 (et fin) : 12795 fois Barbara Iweins, et autres expositions

12 juillet : Arles 6 : les livres

17 juillet : Le périzonium, entre rigueur et poésie (Jacqueline Salmon)

18 juillet : Eugène Leroy, magique

Quelques livres

Couverture du livre, avec Hans Holbein, Vanitas, 1543, huile sur panneau, coll. part.

Michel Thévoz, Hans Holbein, Maniérisme, anamorphose, parallaxe, postmodernité, etc. , 2022, L’Atelier contemporain (Studiolo), 192 pages, 48 illustrations en noir et blanc). On connait Michel Thévoz surtout pour ses écrits sur l’art brut, mais sa bibliographie montre que ses intérêts sont plus larges. La collection Studiolo édite de petits livres passionnants (même s’il vaut mieux avoir un livre bien illustré à côté pour consulter les images détaillées des oeuvres en couleur), et j’en ai encore plusieurs à lire et commenter. Thévoz a écrit un texte abordant Holbein sous plusieurs angles, chacun des 22 chapitres étant une excellente vignette (Anachronisme, Gaucherie, Putain, Idiotie, Tumescence, Jouissance, …). On en retient quelques idées fortes, la distanciation de Holbein par rapport à ses sujets, son goût pour la perturbation dans l’image, voire la tricherie ou la résistance au sens, et, plus sujets à controverse, son postmodernisme et sa parenté avec Warhol.

Gustave Courbet, L’Atelier du peintre; 1855, huile sur toile, 361x598cm, Musée d’Orsay

Werner Hofmann, L’Atelier de Courbet, Macula, 2018 (éd. originale en allemand 2010), 172 pages, 31 illustrations (la plupart en couleur), préface de Stéphane Guégan. Face à cette immense toile de Courbet, l’historien d’art viennois Werner Hoffmann ne se contente pas d’en faire une analyse stylistique et historique, mais il replace la toile, ses protagonistes et son « allégorie réelle » dans l’histoire culturelle du XIXème siècle. Il y voit une inquiétude, un vacillement, et pour mieux les cerner, il part sur des chemins de traverse, des retables médiévaux à Marx et Proudhon, et aux surréalistes.

Couverture du livre, avec Joan Fontcuberta, Glitch, 2019

Joan Fontcuberta, Manifeste pour une post-photographie, Actes Sud, 2022, 80 pages, traduit de l’espagnol. Fontcuberta est non seulement un photographe toujours prêt à déconstruire la réalité, c’est aussi l’auteur de plusieurs livres théoriques de réflexions sur la photographie. Dans ce court manifeste, il questionne l’originalité et l’autorat de l’image, désormais dématérialisée et modifiable à volonté. Que penserait Walter Benjamin de Photoshop ? La profusion des images, leur immatérialité et transmissibilité, et leur résonance sociale constituent pour lui les fondations d’une post-photographie, qui ne joue plus de rôle mémoriel, ni de représentation véritable du réel, mais qui est marquée par l’excès et l’accès. L’information est devenue un bruit, il n’y a plus de bonnes ou mauvaises images, mais seulement de bons et mauvais usages de l’image.

Livres reçus en service de presse

Sommaire mars-avril 2022, et quelques livres

en espagnol

10 billets ce bimestre

7 mars : A la recherche du génie de Graciela Iturbide

10 mars : Retour à Bagdad ? (Michael Rakowitz)

14 mars : L’image sans l’Homme (BAL books)

21 mars : Le paradoxe portugais à Tours

31 mars : Gérard Fromanger à Lisbonne

4 avril : Double silence américain (Robert Adams)

19 avril : Images d’exil (Maurice Fréchuret)

26 avril : Munch en dialogue

28 avril : Quelques livres de photographie (Mathieu Pernot, The NY School, Saul Leiter, Terri Weifenbach, Stéphanie Solinas)

29 avril : L’occultation de René Leichtnam au MUCEM


ET QUELQUES LIVRES

en espagnol

La curieuse cabine d’Edith, artiste et collectionneuse (éditions Arnaud Bizalion, Arles, 2021; 112 pages, 48 illustrations pleine page) présente le travail d’Edith Laplane, gynécologue et artiste, autour de la vulve, à l’occasion d’une exposition au Pangolin (lieu fondé par Edith Laplane et Michael Serfaty), dont la commissaire était Elisabeth Chambon. De manière plus poétique, moins clinique que Jean-Jacques Lequeu et moins systématique qu’Henri Maccheroni, et avec évidemment une empathie féminine, Edith Laplane dessine, brode et sculpte des vulves, qui sont aussi des barques, des navettes, des masques, des origamis, des mandorles. Elle les collectionne aussi (Paul-Armand Gette, Annette Messager, …). Très intéressant entretien entre l’artiste et la commissaire sur le féminisme, la gynécologie, la broderie.

Couverture avec Gustave Moreau, Oedipe et le Sphinx, 1864

Alain Le Ninèze, Moi, Oedipe … (ateliers Henry Dougier, 2022, 128 pages, 12 illustrations pleine page et deux rabats illustrés) est le premier volume d’une nouvelle collection, Autobiographie d’un mythe, qui donne la parole à des figures légendaires. C’est donc, à la première personne, le récit de la vie d’Oedipe, qui, aveugle, proche de la mort, accompagné de sa fille Antigone, la conte au berger Démétrios. Au-delà du récit bien connu et écrit ici de manière vive et prenante, l’intérêt vient de la richesse des illustrations (Gustave Moreau, Ingres, Michel-Ange, Füssli, d’autres peintres, un sculpteur et Pasolini), dont chacune à sa manière aurait pu moduler et infléchir le récit. La section finale présente des textes de Freud, Jean-Pierre Vernant, René Girard et Lévi-Strauss qui éclairent le mythe d’Oedipe : on peut regretter que ces deux sections, le récit et les réflexions, soient comme deux fleuves séparés, et que les concepts de la seconde partie n’irriguent pas davantage le récit.

Henry Dougier, La quête éperdue d’un éditeur impatient, amoureux du beau et du vivant (ateliers Henry Dougier, 2022, 160 pages) est l’autobiographie lucide et franche de l’éditeur qui fonda Autrement en 1975, livres/revue qui marqua durablement toute une génération par son originalité et son indépendance. La première partie raconte la vie assez classique d’un jeune bourgeois, qui obtint le « prix du mouvement perpétuel » à l’école primaire pour son agitation, et fut toujours prêt à tracer son propre chemin (y compris ) ; elle a parfois un parfum sartrien, mais n’aurait donné matière qu’à un récit un peu conventionnel si elle n’avait été la fondation de sa vie singulière d’éditeur. Plus qu’un éditeur, Dougier est un passeur, un médiateur, un lanceur d’idées, un perpétuel curieux, et c’est bien cette effervescence qui lui est propre (une angoisse existentielle, dit-il) qui a été le moteur de ses aventures éditoriales et de sa volonté constante de dialogue et de confrontation des différences. Note déontologique : un livre de l’auteur de ce blog va être publié par les ateliers Henry Dougier en juillet.

Livres reçus en service de presse

Sommaire Janvier-Février 2022, et quelques livres (sur des femmes photographes)

Une immobilisation intempestive a fait que la majorité des billets de ce bimestre concerne des livres. Étant de nouveau ingambe, je vous promets des critiques d’expositions très bientôt.

13 billets ce bimestre

4 janvier : Polytechnicien, économiste, comment j’ai fini historien de la photographie (La Jaune et la Rouge)
8 janvier : Autodidacte ? (Musée de Saint-Étienne)
21 janvier : Taking off. Henry my neighbor (Mariken Wessels)
25 janvier : Trois romans d’un chef d’oeuvre : Michel-Ange, Garouste et le Caravage
31 janvier : Goya forever
1er février : Afropéen ? (The Eyes)
9 février : Des corps (Ernest Pignon-Ernest)
11 février : Le simplisme de Shonibare
12 février : Quelques livres : Skulls, L’image et son double, Alison Lapper & Zineb Sedira
14 février : Poétique et Politique (vidéos de Francis Alÿs)
17 février : Recentrage méditerranéen (Monaco – Alexandrie)
21 février : Meret Oppenheim : une exposition, et une expérience (avec Susanna Pozzoli)
23 février : Nelly, la « Leni Riefenstahl » grecque ?

ET DES LIVRES, encore

Christian Bouqueret, Les Femmes photographes de la Nouvelle Vision en France, 1920-1940, Marval, 1998. Avec Ilse Bing, Autoportrait au Leica, 1931

J’ai fait une erreur en écrivant ici que la première exposition de femmes photographes en France fut celle de la Fondation Gulbenkian à Paris en 2009 (six ans avant Orsay), et je m’en suis rendu compte en achetant récemment aux enchères le catalogue de l’exposition « Les Femmes photographes de la Nouvelle Vision en France, 1920-1940 » organisée par Christian Bouqueret en 1998 à l’Hôtel de Sully, au Musée Nicéphore Niépce et à l’Évêché à Évreux (mais à ma décharge, je n’ai pas souvenir d’en avoir vu mention dans le livre et les catalogues cités ci-dessus; je vérifierai [Vérification le 7 mars : le catalogue Gulbenkian mentionne cette exposition comme pionnière page 32; le catalogue d’Orsay l’ignore totalement; l' »Histoire mondiale » la traite avec condescendance, en disqualifiant d’emblée Bouqueret : « un homme, historien non universitaire » page 14]. Même si le champ est limité à une période et à une école, ce semble être la première, non seulement en France mais, semble-t-il en Europe (après San Francisco, mais dix ans avant Munich). Ce livre présente 24 photographes, de Berenice Abbott à la magyaro-yougoslave Ylla (que je ne connaissais pas), nées entre 1890 et 1912 excepté les deux pionnières Laure Albin-Guillot et Madame d’Ora; 7 sont françaises, 5 allemandes, les autres hongroises, américaines, autrichiennes, suisses. Quatre-vingt photographies dans les pages centrales, la plupart en pleine page, et une quarantaine d’autres en plus petit format. Le texte de Bouqueret (pages 5-48), fort bien documenté, met l’accent sur cette « revanche » de la photographie féminine après la 1ère guerre mondiale (qui se fanera avec la seconde) et analyse les démarches sociales et économiques de ces femmes bourgeoises, souvent non mariées, qui trouvent là un revenu et une position sociale dans un environnement où le travail féminin non ouvrier ou agricole est rare et peu considéré, la photographie étant une des seules exceptions. Il décrit le rôle du studio, de la presse, de la publicité, mentionne l’école Publiphot de Gertrude Fehr. Enfin il met l’accent sur le nu (surtout féminin) avec le « cas Assia », témoin du goût nouveau pour le plein air, le naturisme et la liberté du corps. Un livre excellent (Marval, 1998, 140 pages) pour une exposition précurseure.

Frida Orupabo, Kunsthall Tronheim / Sternberg Press, 2021

Frida Orupabo est une photographe norvégienne, de père nigérian, dont une récente exposition en solo fut au Kunsthall de Trondheim en 2021 (une nouvelle exposition vient d’ouvrir à Winterthur). On a pu voir ses collages au dernier Paris Photo (en particulier dans cette galerie), des grands fragments de corps noirs, la plupart du temps féminins, assemblés avec des rivets, composant des êtres hybrides et inquiétants, qui nous regardent frontalement, fixement, créant un effet hypnotique devant lesquels nul ne peut rester indifférent. Formées à partir de son archive d’images d’Africains et d’esclaves américains et de vues provenant des réseaux sociaux, ces images projettent une violence, une colère, une résistance et une dignité impressionnantes. Ces images, sorties de leur contexte d’origine et ainsi assemblées, racontent des contre-histoires, et interrogent la manière dont nous les regardons. Orupabo nous parle bien sûr de race, de famille, de genre, de sexualité et d’identité, mais il est aussi question ici de composition, de collage, de structuration de l’image (voir aussi). Outre la reproduction d’environ 70 oeuvres et 28 pages d’images de ses archives, le catalogue (150 pages, en anglais) comprend trois essais sur son utilisation de l’archive (Stefanie Hessler), ses « fantômes » (Lola Olufemi) et son compte Instagram (Legacy Russell). En attendant une exposition en France …

Marjolaine Vuarnesson, Apparitions, Bessard, 2022

Marjolaine Vuarnesson vient de publier, aux éditions Bessard, Apparitions, un trés beau petit livre de photographies, prises entre 2012 et 2020 : c’est le rêve d’une femme espérant le prince charmant et se réveillant dans sa triste solitude, et qui fait le choix de vivre seule plutôt que d’être déçue. Un travail personnel et sans doute thérapeutique. Des négatifs fantômes de Polaroid (après le transfert de l’émulsion) se mêlent à des photogrammes et des tirages couleur, et créent un récit visuel aux tons doux, au clair-obscur maîtrisé, dans lequel les courbes sensuelles des corps répondent à des fleurs, un chien, des objets et des formes abstraites plus énigmatiques. Petit texte poétique de la photographe, qui a enthousiasmé Fabien Ribery.

Susanna Pozzoli, Venitian Way, Marsilio / Michelangelo Foundation, 2021

Susanna Pozzoli, dont je viens de louer le livre sur Meret Oppenheim, est aussi une photographe de métiers d’art, comme elle l’avait montré dans un précédent livre sur les maîtres-artisans coréens. Son livre qui vient de sortir, Venetian Way (édité par Marsilio et la Fondation Michelangelo, bilingue italien anglais, 176 pages, reçu en service de presse) présente 21 artisans vénitiens, des tisseurs, des potiers, un sculpteur sur bois, un fabricant de masques, des verriers, un tailleur, un fabricant de gondoles, une brodeuse (une des rares femmes), un typographe, et d’autres encore. Pour chacun, des photographies au plus près, entrant dans les machines, décryptant les gestes, tout près des matériaux, avec le portrait du maître au travail, et un texte sensible de l’artiste racontant sa rencontre : là comme dans ses autres ouvrages, le rapport entre texte et image est essentiel. Au-delà de la beauté des photographies et de la sensibilité des textes, c’est un regard nostalgique sur un monde préservé, conservant ses idéaux de beauté et de qualité à l’abri de la modernité : pour combien de temps encore ? Trois courts textes introductifs : un inscrivant Pozzoli dans l’histoire de la photographie par Federica Muzzarelli, un sur l’histoire des artisans vénitiens par Toto Bergamo Rossi, et un sur la beauté poétique de ces photographies par Franco Cologni. Si vous allez à Venise d’ici fin avril, allez sur l’île San Giorgio dans le cadre de Homo Faber.

Bilan 2021

en espagnol

80 articles cette année (dont 50 sur des expositions et 19 exclusivement sur des livres)

65 livres recensés (hors catalogues d’exposition vues)

318 500 visiteurs

Billet le plus lu, 24 000 fois en une semaine : La supercherie Vivian Maier

Meilleure exposition à Paris : Taysir Batniji au MAC VAL

Meilleure exposition en province : Mahjoub Ben Bella à Tourcoing

Meilleure exposition à l’étranger : Les artistes femmes portugaises

Meilleur livre recensé : The Color of a Flea’s Eye. The Picture Collection de Taryn Simon
Mention spéciale : la collection Roman d’un chef d’oeuvre aux Ateliers Henry Dougier (et aussi là)

Sommaire Novembre-Décembre 2021 et livres

en espagnol

9 articles ce bimestre

8 novembre : Les fantômes d’Henri Foucault

19 novembre : Archives vendues, archives volées, et la société du spectacle (Sanguinetti, Kambalu)

20 novembre : La critique de livres de photographie (The PhotoBook Review)

21 novembre : Les lignes de Bernar Venet

22 novembre : Nature et culture (Éva Jospin)

22 décembre : La supercherie Vivian Maier

23 décembre : Anselm Kiefer, l’overdose

28 décembre : Air et eau, haut et bas (Andreas Müller-Pohle)

30 décembre : Ombres et lumières

Et le bilan de l’année

ET DES LIVRES

Animaux : Encore un très joli petit livre chez Hazan Jeunesse, sur les animaux dans l’art, par Didier Baraud et Christian Demilly : cochon d’Andy Warhol, cheval de Géricault, bien sûr, vache jaune de Franz Marc, pigeon de Magritte, chat de Appel, et d’autres, avec un court texte poétique, l’élément pertinent du tableau, et dans le rabat, le tableau complet : une belle voie d’entrée dans la peinture pour des tout petits.

Alter Ego, une Histoire du Portrait en Photographie, de Phillip Prodger, chez Textuel. Contrairement à son titre, ceci n’est pas une histoire du portrait en photographie, mais une réflexion personnelle sur le portrait par l’auteur, directeur du département de photographie à la National Portrait Gallery de Londres. Après une préface assez drôle rendant compte d’une réunion du comité d’acquisition de son musée (posant d’emblée la question du rapport peinture/photographie), le livre s’organise en huit chapitres thématiques autour du selfie, de l’émotion, du studio, de la mode, de la mise en scène ou de l’anthropologie. Outre ces analyses, environ un tiers des portraits présentés sont accompagnés de notices à dominante iconographique (parfois tirées par les cheveux, tentant par exemple de tirer une leçon du fait que tel portrait de Dijkstra a été fait au Tiergarten et le 1er juillet 2000). Environ 70% des artistes mentionnés sont anglo-saxons (et sa connaissance de la photographie française contemporaine semble s’être arrêtée à Valérie Belin …). Les notices sont empreintes d’un parfum rétroactif politiquement correct de bon aloi (le principal commentaire, à propos du portrait de Lee Miller par Man Ray, est que les hommes surréalistes « freinaient des quatre fers dès que les femmes partenaires prétendaient jouir elles aussi des libertés qu’ils s’octroyaient » p. 113) et surtout elles évitent soigneusement tout discours politique inconvenant pour l’Occident : dans le portrait p. 213 par le Nord-Vietnamien Lê Minh Truong d’une combattante vietcong en 1973, la notice parle de la « violence explicite » de la présence d’une kalachnikov et d’un foulard khan ran dans l’image, et évoque « quelqu’un à qui on a volé son innocence », sans que les mots « libération », « indépendance » ou « communisme » soient mentionnés, sans que les raisons de cette violence et de cette perte d’innocence soient explicitées.

Sur un sujet sans doute encore plus délicat pour l’auteur, un portrait p.126-127 issu du studio El Madani à Saïda au Sud Liban, et réinvesti par Akram Zaatari, montre une petite fille amputée d’une jambe : sans mentionner une seule fois le nom du pays voisin qui a maintes fois bombardé Saïda, l’auteur se focalise sur deux portraits de Al-Bakr et de Saddam Hussein épinglés à la robe de la fillette et a l’impudence d’écrire « Nous ignorons si l’enfant est irakienne, libanaise ou d’une autre nationalité » (ainsi que « certains civils libanais étaient armés »…) ; cette pirouette malhonnête lui permet ainsi d’éviter toute réflexion politique sur cette image, qui, pourtant, est chargée de sens. Un livre donc très « subjectif ».

Maurice Allemand, ou comment l’art moderne vint à Saint-Etienne (1947-1966), de Cécile Bargues, Éditions du MAMC+ : J’avais rendu compte de l’excellente exposition de Cécile Bargues au MAMC+ à Saint-Étienne sur l’homme qui avait fait de ce musée un des meilleurs musées d’art contemporain de province. Ce livre complète et enrichit l’expérience de l’exposition avec de nombreuses illustrations, des documents (au sujet de Gaston Chaissac, Otto Freundlich, Marcelle Kahn, …), une interview de sa fille Claude Allemand, elle aussi conservatrice de musée. Je reprends ce que j’écrivais lors de l’exposition : « Avec trés peu de moyens et bien des contraintes, mais avec ténacité et intelligence, il a su construire une collection extraordinaire et monter des expositions qui ont fait date. C’était un esprit ouvert et curieux, passionné par l’abstraction, mais ne s’y limitant pas, refusant de se laisser cantonner à l’École de Paris ou d’ailleurs à la peinture française, et dépourvu du chauvinisme anti-boche de bien de ses confrères, il était toujours prêt à explorer, á découvrir, et à montrer, à expliquer aussi (car la dimension pédagogique du Musée était remarquable, et indispensable dans cette ville ouvrière dénué des codes culturels des métropoles). »

Ce même musée vient de copublier un livre très documenté sur la collection d’art précolombien des époux Durand-Dessert, à l’occasion de l’exposition qui leur est consacrée dans ce même musée, mais que je n’ai pas proprement visitée.

Ce qu’il se passe. Lesbos 2020, de Mathieu Pernot, Éditions GwinZegal : Mathieu Pernot est un photographe à l’écoute du monde, de manière modeste et tenace. Il s’est rendu à Lesbos, au camp de réfugiés de Moria, en janvier puis en septembre 2020 (après l’incendie du camp le 9 septembre). Intercalant entre ses deux séries d’images des captures de vidéos réalisées par des migrants, il compose un ensemble qui dit en quelques chapitres (chacun ponctué d’un beau portrait, étonnamment paisible) la vie des réfugiés : Sur le chemin, Traverser la passerelle, Construire un abri (où, au-delà de la misére et de la précarité, on est saisi par la forme même des objets/abris photographiés), Faire un feu, Attendre, Occuper ses journées, puis, en septembre, Devoir partir, Quand il ne reste rien, Sauver ce qui peut l’être, Tout recommencer. De manière un peu surprenante, la violence, la révolte (ce sont les réfugiés qui ont incendié eux-mêmes le camp pour protester contre leur condition) ne sont guère visibles dans les photographies de Pernot, mais seulement dans les vidéos dont il a intégré des images : manifestations, meurtres, incendies. Un livre poignant, mais aussi une réflexion sur le travail photographique et la position du photographe face aux migrants.

On Alinari: Archive in Transition, dirigé par Costanza Caraffa, chez a+mbookstore (en italien et en anglais): Actes d’un colloque tenu à Florence en octobre 2020, sous les auspices du Kunsthistoriches Institut in Florenz (Max Planck Institut). Les archives photographiques de la fameuse Fondation Alinari sont transférées au secteur public et plusieurs chercheurs et historiens se penchent sur cette mutation. Le livre comprend aussi des photographies de Armin Linke documentant cette transition.

Tous livres reçus en service de presse

Sommaire d’octobre 2021

12 billets ce mois-ci

1er octobre : Photographies du MoMA au Jeu de Paume

3 octobre : Hamburger Bahnhof

4 octobre : Soutine et de Kooning, la peinture au-delà de la forme

5 octobre : C’était au temps …. Boucher et le libertinage

6 octobre : Du sang et des larmes : António Saint Silvestre

11 octobre : Ruines modernes (Nuno Perestrelo)

12 octobre : Brognon Rollin, passeurs de frontières, magiciens du temps (bis)

16 octobre : Botticelli, l’adorer ou l’abhorrer ?

20 octobre : Poèmes industriels de Marcel Broodthaers

21 octobre : Les Détenues de Bettina Rheims

22 octobre : Mahjoub Ben Bella, peintre de la musique, musicien de la peinture

23 octobre : Marlene Dumas, entre impressionnistes, romantiques et Sumériens


Er deux livres pour enfants dans la collection « En chemin avec » chez Hazan Jeunesse, de Didier Barraud et Christian Demilly (chacun 32 pages, 20 oeuvres, service de presse) :

  • Hokusai avec des explications très claires sur son style, sa technique, et aussi le Mont Fuji et la vie quotidienne. Ainsi qu’une incidente sur son influence, de Van Gogh aux mangas.
  • Gustav Klimt, pas trop édulcoré, et mettant bien l’accent sur le trouble qui nous envahit face aux fonds dorés et aux détails chatoyants.

en espagnol

Sommaire août – septembre 2021 et livres

8 billets ce bimestre

31 août : Romans d’un chef d’oeuvre (suite)
7 septembre : Giacometti l’Égyptien ?
21 septembre : L’image et son double
23 septembre : Anni Albers (et son mari)
24 septembre : Orphée, « Vénus », Bastet (Deroubaix)
25 septembre : Alicia Penalba (ma première sculptrice)
29 septembre : Ceija Stojka
30 septembre : Georgia O’Keeffe, une peinture libre, neuve et sensuelle

en espagnol

Quelques livres

Orazio Gentileschi, Le Repos de la Sainte Famille pendant la fuite en Égypte, vers 1628, huile sur toile, 157x225cm, Musée du Louvre

La maison de négoce littéraire (pour ne pas dire éditeur) Malo Quirvane, qui semble avoir un pedigree intéressant, a lancé une collection « XVIIème » où des auteurs sont invités à écrire une courte nouvelle (ça se lit en moins de 30 minutes) autour d’un tableau du Louvre de ce siècle-là. L’idée est alléchante, mais quatre des cinq auteurs de la collection utilisent ce tableau comme un simple prétexte, un ornement accessoire, et les histoires qu’ils content (certaines fort bien écrites, comme celle autour du Portrait d’Alof de Wignacourt, d’autres fort convenues autour de La Sainte Face) ont peu à voir avec le tableau, voire rien du tout. La seule nouvelle qui m’ait intéressé, car la seule à conjuguer peinture et littérature, est « L’Oeil d’Artemisia » d’Emmanuelle Favier … et il ne s’agit pas d’un tableau d’Artemisia, mais de son père Orazio Gentileschi, Le Repos de la Sainte Famille pendant la fuite en Égypte : l’auteure nous conte qu’Artemisia aurait repeint l’oeil de l’Enfant Jésus tétant sa mère, oeil qu’elle ouvre et qui regarde le spectateur. C’est une belle occasion pour opposer la peinture du père et de la fille, et, bien sûr pour évoquer le viol d’Artemisia par Tassi, au prix de quelques anachronismes : le viol a lieu en 1611, le procès pour refus d’épouser la victime en 1612, mais la toile Judith décapitant Holopherne date au plus tôt de 1614, mais peu importe, affirmer sa concomittance avec le viol est une license créative, un peu facile, mais très parlante. J’ai un peu tiqué quand j’ai lu « les bondieuseries caravagesques », mais cette nouvelle est intéressante, audacieuse, rythmée, au vocabulaire riche (parfois trop : ainsi le mot « pétrichorien » a besoin d’une note de bas de page …)

En couverture : Paul McCarthy, Basement Bunker: A Painted Queen Small Green Room, 2003, coll. privée

Arty est un roman policier du collectionneur Louis Nègre, paru chez Cohen & Cohen, un roman sur le milieu de l’art contemporain, qui campe fort bien les travers et les excès de ce petit milieu, avec des portraits à charge fort divertissants, certains à clef : le galeriste international, la directrice de la FIAC, la journaliste franco-iranienne. On voit que l’auteur connaît ce monde, pour lequel il n’éprouve guère de tendresse, et avec lequel il semble parfois règler ses comptes (qu’a-t-il donc contre le Guggenheim Bilbao ?). L’intrigue est secondaire, ce qui distrait ici, c’est la peinture sans concession de ce petit monde « arty ». Livre reçu en service de presse.

En couverture : Piero di Cosimo, Portrait de Simonetta Vespucci, vers 1480, huile sur bois, 57x42cm, Musée Condé, Chantilly

Les éditions L’Atelier Contemporain publient une collection « Studiolo » autour de l’art (plutôt classique). J’ai déjà mentionné le livre de Jérôme Thélot sur Géricault. Parmi les autres titres lus cet été, le Manet de Georges Bataille, aussi révélateur sur l’auteur que sur le peintre, tous deux des « accoucheurs », l’auteur cherchant une nouvelle manière d’écrire sur l’art, le peintre bourgeois un peu falot mais dépassé, transcendé par la révolution picturale qu’il accomplit ; Dürer , Le Burin du Graveur de l’écrivain Alain Borer, très érudit et rendant compte des diverses facettes de l’artiste, de sa personnalité et de son talent ; et le petit bijou Piero di Cosimo ou la forêt sacrilège du poète Alain Jouffroy, une biographie romancée, qui, à partir de quelques données historiques (Vasari surtout) et d’un regard aiguisé sur ces tableaux (les profanes, surtout, bien plus originaux), nous retrace un portrait de ce mystérieux « marginal » de talent, « extraordinairement ex-centrique », en opposition tant aux pouvoirs civils et ecclésiastiques qu’aux néo-platoniciens, et que Jouffroy relie à André Breton. Il me reste encore quelques livres à lire dans cette collection… Livres reçus en service de presse.

Sommaire de juin-juillet 2021

11 billets ce bimestre, de nouveau des expositions.

4 juin : Les exclus nous accusent (Luciano D’Alessandro)

5 juin : De l’imagination préventive (C. Bonfili et W. Schoerle)

6 juin : La Vraie Croix (Luigi Presicce)

5 juillet : Femmes, peintres et reconnues

6 juillet : Une inquiétante étrangeté (Raymond Galle)

7 juillet : Femmes, artistes et noires

8 juillet : Atget et Cartier-Bresson

10 juillet : Par qui est « faite » l’abstraction ? Une histoire genrée

11 juillet : Kentridge à Luxembourg, arbre et procession

14 juillet : Femmes artistes : le paradoxe portugais

20 juillet : Magritte 1940-1948 : Contre-malheur ou suicide pictural ?

Sommaire de mai 2021 et quelques livres

en espagnol

9 billets ce mois-ci

4 mai : Les ANGES sont des adultes, les CHÉRUBINS des enfants, il y a aussi des CUPIDONS (Taryn Simon)
7 mai : La rétine photographique : le mythe de l’optogramme (1. Histoire)
8 mai : La rétine photographique : le mythe de l’optogramme (2. Fiction et Art)
9 mai : La rétine photographique : le mythe de l’optogramme (3. Critique)
17 mai : Louise Bourgeois, masculin-féminin
18 mai : Les Portugais(es) n’ont pas de corps
19 mai : Photographier les sculptures ? (Giacometti et Lindbergh)
20 mai : Les bons sentiments ne font pas nécessairement de bonnes photographies (Biennale photo de Porto)
24 mai : Les femmes de Raphaël

Et quelques livres

Ilyes Griyeb, portrait de Rahma bent L’Khel, Aït Ouallal, Meknès, 2018.

Morocco, par le jeune photographe Ilyes Griyeb (autoédité, 120 pages, avec un court texte FR/EN de Myriam Ben Salah) présente une autre vision du Maroc, pas celle du photographe étranger, blanc, curieux de couleur locale (lire ce texte de Griyeb), ni celle du photographe marocain ou arabe bourgeois cultivé, mais celle d’un jeune homme franco-marocain resté très proche des réalités du peuple. De son pays d’origine, il montre les failles, les stigmates, les à-côtés, l’inachevé, le délaissé, le négligeable. Des jeunes désoeuvrés (voir cet article qui m’a incité à acheter son livre), mais aussi des travailleurs agricoles, dont les formes du corps et les traits du visage disparaissent dans leur vêtements, dans des portraits tout de dignité et d’honneur. Dans ses photographies aux couleurs chaudes, baignées de lumière, j’ai vu aussi une esthétique de l’empilement : tas de pneus, de bois, de plastiques, d’ordures, comme un trop-plein sans destination. Une force inhabituelle se dégage de ces images.

André Gill, À la foire aux pains d’épice. Un amateur distingué (portrait-charge de Jules Ferry dans La Petite Lune, avril 1879, nº 42), Musée Carnavalet, page 196 de Les iconophages.

Les iconophages, de Jérémie Koering (Actes Sud, 352 pages, 115 illustrations N&B dans le texte, 16 planches couleur) est un livre fort érudit sur l’ingestion d’aliments portant une image au fil de l’histoire, mais il couvre en fait un champ bien plus large, allant de la boisson d’un liquide ayant ruisselé sur une statue (Horus enfant sur les crocodiles) ou dans lequel une relique a baigné, jusqu’au fait d’ingérer, réellement (Artémise, veuve du roi Mausole) ou symboliquement (ossa dei morti en Calabre et Sicile), le corps des morts ou leurs cendres, en passant par la nourriture spirituelle que peuvent constituer le lait de la Vierge (le fameux tableau d’Alonso Cano, mais aussi une Vierge à l’Enfant du XVIIIe en Haute-Autriche avec un tuyau dans le sein pour abreuver les fidèles) ou le sang du Christ (la messe de Saint Grégoire ou Sainte Catherine buvant à la plaie du Christ). Toutes pratiques rituelles, religieuses, thérapeutiques, auxquelles on peut ajouter l’ingestion de poussière grattée sur une statue ou une fresque. Mais les cas stricto sensu d’iconophagie sont plus rares : des hosties gaufrées avec une figure sainte, des pains d’épice ludiques ou caricaturaux; la caricature ci-dessus de Jules Ferry anticlérical est réjouissante. Enfin quelques exemples en art contemporain : Meret Oppenheim (Das Frühlingsfest) ou Jasper Johns (Painting bitten by a Man). Un livre dense qui touche à l’histoire de l’art (avec un important développement sur l’iconoclasme), à celle des religions et à l’ethnologie. Très importante bibliographie. Livre reçu en service de presse.

Couverture du livre.

Paperboard. La conférence performance : Artistes et cas d’étude, aux éditions T&P Work Unit (208 pages) reprend des éléments présentés lors de journées d’étude sur ce sujet à Rennes en 2013 et 2016 avec le Musée de la Danse, le Frac et l’École d’art de Bretagne. Le livre, à la mise en page originale (comme souvent chez T&P) reprend des textes théoriques, des monographies sur des artistes et des brèves documentations de quelques conférences /performances, après un avant-propos lumineux de Boris Charmatz sur les danseurs et le discours. Ce champ est au confluent de deux courants : d’abord, les artistes plasticiens qui parlent de leur travail en dépassant le formalisme de la simple conférence ; le meilleur exemple en est la conférence d’Yves Klein en Sorbonne le 3 juin 1959, brillamment et éruditement analysée et décortiquée par Denys Riout. S’y rattachent les essais sur les discours, conférences illustrées ou projections commentées d’artistes aussi divers que Joshua Reynolds, Robert Smithson, Thomas Huber ou Yves Chaudouët (qui certes, joue avec les règles « laissez vos téléphones allumés », mais bon …). Bien plus intéressants, car déplaçant le propos, sont les artistes qui font de la conférence l’objet même de leur travail : l’inénarrable Éric Duyckaerts (qui n’a hélas droit qu’à deux petites pages, quel dommage !), Rabih Mroué (s’interrogeant sur le médium ; mais pourquoi avoir omis Walid Raad ?), Esther Ferrer se dénudant progressivement au fil de sa conférence, Xavier Le Roy (racontant sa vie entre science et danse). Et aussi la remarquable Encyclopédie de la Parole de Joris Lacoste et ses compères, présentée par Nicolas Fourgeaud. Sur ce deuxième volet, on aurait aimé plus de recherches; ce n’est pas l’ouvrage définitif sur le sujet, mais c’est un élément intéressant sur un sujet peu étudié (manquent une bibliographie, qui aurait été très utile, et un index). Livre reçu en service de presse.

Couverture du livre, avec Kandinsky, Composition VIII, 1923, détail.

À la suite des deux excellents petits livres pour enfants sur les formes et les couleurs parus chez Hazan (que j’avais loués là), les deux mêmes auteurs, Didier Baraud et Christian Demilly, sortent deux nouveaux ouvrages « En chemin avec », l’un avec Frida Kahlo et l’autre avec Kandinsky, chacun de 32 pages avec 14 ou 15 oeuvres reproduites pleine page (plus 2 ou 3 photographies). Inévitablement les textes explicatifs sur Kahlo parlent autant de sa vie que de son art, et lient fort bien les deux, ce qui sera aisément accessible aux jeunes lecteurs sensibles aux histoires tragiques. Les textes sur Kandinsky, tout en restant clairement écrits, mettent davantage l’accent sur l’esthétique et les questionnements qui se font jour dans ses oeuvres, ouvrant l’intérêt pour l’abstraction et la réflexion sous-jacente : pas nécessairement pour des enfants plus âgés, mais bien dans la lignée de l’ouvrage sur les formes. Livres reçus en service de presse.

Sommaire mars-avril 2021, et quelques livres

en espagnol

13 billets ce bimestre (dont 5 expositions)

1er mars : Trois livres de photographes (Barbey, Neusüss, Heinisch)
18 mars : Charles Jones, l’Atget ou le Sander des légumes
21 mars : Romans d’un chef d’oeuvre (à suivre) (Manet, Hopper, Klimt)
23 mars : Laurence Aëgerter, l’infiltrée au musée
24 mars : Taysir Batniji : effacements, arrachements
4 avril : Du Caravage à Poussin : contemporanéité des tableaux (Tal Sterngast)
7 avril : Voyages avec un photographe (Albers, Mulas, Basilico)
10 avril : La reprise des images (Jean-Marc Cerino)
11 avril : Dialogue de deux Maîtres ? (Rodin Arp)
16 avril : Bricoler, braconner, saboter (AntiDATA)
19 avril : Vivian Maier, à travers deux filtres
21 avril : Le Diable est dans les détails (Josefa de Óbidos)
24 avril : Détruire les images pour sauver les âmes

Berna Reale, Paloma, 2012, p. 157 de Revista Zum nº 17.

Parmi la dizaine de revues sur la photographie que je lis, la meilleure, à mes yeux, est la revue brésilienne ZUM, publiée par l’Institut Moreira Salles. Dans l’avant-dernier numéro, entre autres, une longue interview (7 pages de texte et 13 de photographies) par Marta Gili de la photographe palestinienne Ahlam Shibli (qui fut menacée de mort lors de son exposition au Jeu de Paume), et un important article sur l’artiste brésilienne Berna Reale, photographe, performeuse et criminologue (6 pages de texte et 20 pages de photographies), que j’avais découverte en 2014. Et aussi un beau texte de Zadie Smith sur les images rêvées de Deana Lawson, un portefeuille des photographies de Lebohang Kganye avec sa mère (au passage, ces quatre photographes sont absentes de l’Histoire supposée mondiale des Femmes Photographes), et un excellent article de Eyal et Ines Weizman (les fondateurs de Forensic Architecture) sur la documentation de l’architecture du désastre. Mais il faut lire le portugais.

Hito Steyerl, I will survive, couverture du catalogue

Espérant encore pouvoir voir l’exposition Hito Steyerl au Centre Pompidou d’ici au 5 juillet (et ne l’ayant pas vue à Düsseldorf), je ne ferai pas maintenant une critique détaillée du catalogue (qui le mérite bien), mais seulement quelques notes sur le fond et la forme. Sur la forme, c’est un livre à double entrée : d’un côté, on commence par ses vidéos historiques documentaires dans les années 1990, avec en particulier l’épopée d’Andrea Wolf, proche de la RAF, cheffe d’une bande de filles cassant la figure à tous les mecs qu’elles rencontrent, puis combattante de la guérilla du PKK et tuée par l’armée turque (November, Lovely Andrea). De l’autre côté, c’est son intérêt pour l’espace virtuel qui prédomine, avec des pièces plus récentes, dont SocialSim, une « chorégraphie sociale ». Il y a aussi ses installations vidéo sur le musée et la place de l’art dans la société (Guards, Is the Museum a Battlefield, Duty Free Art). Chaque moitié du livre (chacune avec sa numérotation de pages) comprend des essais (5 dans une moitié, 7 dans l’autre plus une discussion de l’artiste avec Trevor Paglen) et des présentations de ses films (11 dans une moitié, 8 dans l’autre), en français et en anglais, mais avec parfois des légendes en allemand et en turc. Les préfaces et introductions sont au centre du livre. C’est un catalogue très complet, mais assez malaisé à utiliser : cette volonté de traduire dans la maquette du livre la dualité de Hito Steyerl est un peu grossière et absconse. Mais les textes (que je n’ai pas encore terminé de lire) sont très intéressants (au détail près de l’erreur d’un traducteur qui, page 93, place la documenta et le Fridericianum à Hanovre au lieu de Kassel dans le texte de Thomas Elsaesser). Steyerl est passée d’un style plutôt documentaire et militant, avec des vidéos sur un seul écran, sur des sujets ponctuels (antisémitisme, racisme, féminisme) et discrets (au sens mathématique du mot), à des installations multimédias plus complexes, plus intellectuellement critiques que purement documentaires, et questionnant davantage en profondeur la société contemporaine (rôle de l’art, intelligence articifielle, surveillance de masse). Vu le nombre et la longueur des vidéos (il n’est pas très clair quelles sont les vidéos présentées seulement à Düsseldorf ou seulement à Paris, l’information, incertaine, est cachée au milieu d’une des introductions, page 266), je doute que l’exposition puisse être vue en un seul jour. Livre reçu en service de presse.

Leticia Zica, My Body is, 2020, performance vidéo, 4’57 », p. 73 du catalogue Précipité.

Les 31 diplômés 2020 du Master Photographie et art contemporain de Paris 8 ont présenté leurs travaux dans une exposition titrée Précipité, que je n’ai pas vue, à Mains d’Oeuvres quelques jours fin mars et ont édité un petit catalogue de 80 pages. J’y ai discerné trois thèmes principaux : les souvenirs de familles et en particulier, à plusieurs reprises, d’une aïeule (avec, entre autres, Paula Petit, Inès Bouchaud ou Amélie Cabocel), mais aussi la nostalgie de la maison disparue de Rose Durr; une recherche sur la matérialité photographique, avec, par exemple, les étranges et fascinants scans de pare-brises brisés d’Émilie Bolou, les résurgences cartographiques spectrales de la Franco-Tunisienne Rima Rabai ou les broderies cicatricielles de Mathilde Dubillot; et une exploration de l’intime et du corps de l’artiste avec les ombres occupantes de Hugo Henry, la plongée dermique de la Libano-Canadienne Helen Karam, et l’orgueilleuse affirmation sexuée de la Brésilienne Leticia Zica. Des jeunes photographes à suivre.

Couverture du livre Les Formes, Hazan Jeunesse

Deux livres très bien faits pour jeunes enfants chez Hazan Jeunesse, Les Couleurs et Les Formes, par Didier Baraud et Christian Demilly, chacun illustré de dix tableaux accompagnés d’un court texte en forme de poème soulignant les mots clés, forme ou couleur, et d’une énigme sur un rabat (par ex. « Dans ce tableau de Vasarely, quel zèbre est devant l’autre ? »). Le livre sur les couleurs, du Douanier Rousseau à Delaunay en passant par les couleurs fondues d’une Meule de foin de Monet, est le plus accessible; celui sur les formes, de Kandinsky à Juan Gris en passant par les bandes de losanges noirs sur le manteau recouvrant tant Guido Riccio da Fogliano que son cheval, demande un peu plus de connaissances géométriques et de perspicacité (« Combien de chapeaux dans Parade de cirque ? »). De quoi tôt éduquer et encourager le regard. Livres reçus en service de presse.

Jo Terrien, Emma #2, « Inside the Fold of Thought », 2018, p. 222 & 223 de Le Tirage à Mains nues de Guillaume Geneste.

Le tireur Guillaume Geneste parle de son métier dans Le Tirage à Mains nues (La maindonne, 2020, 264 pages, une quarantaine de photographies en N&B pour la plupart). C’est un livre qui navigue entre plusieurs niveaux : les techniques de tirage, beaucoup d’anecdotes sur ce petit monde, et, plus intéressantes, des vues plus esthétiques sur le rôle du tireur, davantage traducteur qu’interprète du photographe. Cela fait un livre très riche et un peu décousu, avec une longue (70 pages) interview de Geneste par l’éditeur David Fourré, des entretiens de Geneste avec des photographes, où leur complicité enrichit l’entretien (Ralph Gibson, Arnaud Claass, Sid Kaplan, Gabrielle Duplantier – chez le même excellent éditeur-,Duane Michals, Valérie Belin et la jeune Jo Terrien– image ci-dessus) et aussi son entretien avec le galeriste Howard Greenberg dans lequel ce dernier justifie les tirages modernes de Vivian Maier (p. 210/211, avec cette justification commerciale : il faut « tenir compte de la réaction enthousiaste d’un public international, telle qu’elle n’a jamais eu lieu pour aucun photographe » et cela justifie donc nos choix en matière de tirage, différents de ceux de l’artiste. Hmmm …). Il y a aussi une préface alambiquée de Marc Donnadieu (on aurait préféré Michel Frizot sur ce sujet mariant technique et esthétique), des petits textes de Geneste sur Alix Cléo Roubaud, Henri Cartier-Bresson et Martine Franck, Bernard Plossu, Édouard Boubat, … et des courts textes d’autres auteurs. Une mine d’informations à explorer patiemment. Livre reçu en service de presse