Sommaire août – septembre 2021 et livres

8 billets ce bimestre

31 août : Romans d’un chef d’oeuvre (suite)
7 septembre : Giacometti l’Égyptien ?
21 septembre : L’image et son double
23 septembre : Anni Albers (et son mari)
24 septembre : Orphée, « Vénus », Bastet (Deroubaix)
25 septembre : Alicia Penalba (ma première sculptrice)
29 septembre : Ceija Stojka
30 septembre : Georgia O’Keeffe, une peinture libre, neuve et sensuelle

Quelques livres

Orazio Gentileschi, Le Repos de la Sainte Famille pendant la fuite en Égypte, vers 1628, huile sur toile, 157x225cm, Musée du Louvre

La maison de négoce littéraire (pour ne pas dire éditeur) Malo Quirvane, qui semble avoir un pedigree intéressant, a lancé une collection « XVIIème » où des auteurs sont invités à écrire une courte nouvelle (ça se lit en moins de 30 minutes) autour d’un tableau du Louvre de ce siècle-là. L’idée est alléchante, mais quatre des cinq auteurs de la collection utilisent ce tableau comme un simple prétexte, un ornement accessoire, et les histoires qu’ils content (certaines fort bien écrites, comme celle autour du Portrait d’Alof de Wignacourt, d’autres fort convenues autour de La Sainte Face) ont peu à voir avec le tableau, voire rien du tout. La seule nouvelle qui m’ait intéressé, car la seule à conjuguer peinture et littérature, est « L’Oeil d’Artemisia » d’Emmanuelle Favier … et il ne s’agit pas d’un tableau d’Artemisia, mais de son père Orazio Gentileschi, Le Repos de la Sainte Famille pendant la fuite en Égypte : l’auteure nous conte qu’Artemisia aurait repeint l’oeil de l’Enfant Jésus tétant sa mère, oeil qu’elle ouvre et qui regarde le spectateur. C’est une belle occasion pour opposer la peinture du père et de la fille, et, bien sûr pour évoquer le viol d’Artemisia par Tassi, au prix de quelques anachronismes : le viol a lieu en 1611, le procès pour refus d’épouser la victime en 1612, mais la toile Judith décapitant Holopherne date au plus tôt de 1614, mais peu importe, affirmer sa concomittance avec le viol est une license créative, un peu facile, mais très parlante. J’ai un peu tiqué quand j’ai lu « les bondieuseries caravagesques », mais cette nouvelle est intéressante, audacieuse, rythmée, au vocabulaire riche (parfois trop : ainsi le mot « pétrichorien » a besoin d’une note de bas de page …)

En couverture : Paul McCarthy, Basement Bunker: A Painted Queen Small Green Room, 2003, coll. privée

Arty est un roman policier du collectionneur Louis Nègre, paru chez Cohen & Cohen, un roman sur le milieu de l’art contemporain, qui campe fort bien les travers et les excès de ce petit milieu, avec des portraits à charge fort divertissants, certains à clef : le galeriste international, la directrice de la FIAC, la journaliste franco-iranienne. On voit que l’auteur connaît ce monde, pour lequel il n’éprouve guère de tendresse, et avec lequel il semble parfois règler ses comptes (qu’a-t-il donc contre le Guggenheim Bilbao ?). L’intrigue est secondaire, ce qui distrait ici, c’est la peinture sans concession de ce petit monde « arty ». Livre reçu en service de presse.

En couverture : Piero di Cosimo, Portrait de Simonetta Vespucci, vers 1480, huile sur bois, 57x42cm, Musée Condé, Chantilly

Les éditions L’Atelier Contemporain publient une collection « Studiolo » autour de l’art (plutôt classique). J’ai déjà mentionné le livre de Jérôme Thélot sur Géricault. Parmi les autres titres lus cet été, le Manet de Georges Bataille, aussi révélateur sur l’auteur que sur le peintre, tous deux des « accoucheurs », l’auteur cherchant une nouvelle manière d’écrire sur l’art, le peintre bourgeois un peu falot mais dépassé, transcendé par la révolution picturale qu’il accomplit ; Dürer , Le Burin du Graveur de l’écrivain Alain Borer, très érudit et rendant compte des diverses facettes de l’artiste, de sa personnalité et de son talent ; et le petit bijou Piero di Cosimo ou la forêt sacrilège du poète Alain Jouffroy, une biographie romancée, qui, à partir de quelques données historiques (Vasari surtout) et d’un regard aiguisé sur ces tableaux (les profanes, surtout, bien plus originaux), nous retrace un portrait de ce mystérieux « marginal » de talent, « extraordinairement ex-centrique », en opposition tant aux pouvoirs civils et ecclésiastiques qu’aux néo-platoniciens, et que Jouffroy relie à André Breton. Il me reste encore quelques livres à lire dans cette collection… Livres reçus en service de presse.

Sommaire de juin-juillet 2021

11 billets ce bimestre, de nouveau des expositions.

4 juin : Les exclus nous accusent (Luciano D’Alessandro)

5 juin : De l’imagination préventive (C. Bonfili et W. Schoerle)

6 juin : La Vraie Croix (Luigi Presicce)

5 juillet : Femmes, peintres et reconnues

6 juillet : Une inquiétante étrangeté (Raymond Galle)

7 juillet : Femmes, artistes et noires

8 juillet : Atget et Cartier-Bresson

10 juillet : Par qui est « faite » l’abstraction ? Une histoire genrée

11 juillet : Kentridge à Luxembourg, arbre et procession

14 juillet : Femmes artistes : le paradoxe portugais

20 juillet : Magritte 1940-1948 : Contre-malheur ou suicide pictural ?

Sommaire de mai 2021 et quelques livres

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9 billets ce mois-ci

4 mai : Les ANGES sont des adultes, les CHÉRUBINS des enfants, il y a aussi des CUPIDONS (Taryn Simon)
7 mai : La rétine photographique : le mythe de l’optogramme (1. Histoire)
8 mai : La rétine photographique : le mythe de l’optogramme (2. Fiction et Art)
9 mai : La rétine photographique : le mythe de l’optogramme (3. Critique)
17 mai : Louise Bourgeois, masculin-féminin
18 mai : Les Portugais(es) n’ont pas de corps
19 mai : Photographier les sculptures ? (Giacometti et Lindbergh)
20 mai : Les bons sentiments ne font pas nécessairement de bonnes photographies (Biennale photo de Porto)
24 mai : Les femmes de Raphaël

Et quelques livres

Ilyes Griyeb, portrait de Rahma bent L’Khel, Aït Ouallal, Meknès, 2018.

Morocco, par le jeune photographe Ilyes Griyeb (autoédité, 120 pages, avec un court texte FR/EN de Myriam Ben Salah) présente une autre vision du Maroc, pas celle du photographe étranger, blanc, curieux de couleur locale (lire ce texte de Griyeb), ni celle du photographe marocain ou arabe bourgeois cultivé, mais celle d’un jeune homme franco-marocain resté très proche des réalités du peuple. De son pays d’origine, il montre les failles, les stigmates, les à-côtés, l’inachevé, le délaissé, le négligeable. Des jeunes désoeuvrés (voir cet article qui m’a incité à acheter son livre), mais aussi des travailleurs agricoles, dont les formes du corps et les traits du visage disparaissent dans leur vêtements, dans des portraits tout de dignité et d’honneur. Dans ses photographies aux couleurs chaudes, baignées de lumière, j’ai vu aussi une esthétique de l’empilement : tas de pneus, de bois, de plastiques, d’ordures, comme un trop-plein sans destination. Une force inhabituelle se dégage de ces images.

André Gill, À la foire aux pains d’épice. Un amateur distingué (portrait-charge de Jules Ferry dans La Petite Lune, avril 1879, nº 42), Musée Carnavalet, page 196 de Les iconophages.

Les iconophages, de Jérémie Koering (Actes Sud, 352 pages, 115 illustrations N&B dans le texte, 16 planches couleur) est un livre fort érudit sur l’ingestion d’aliments portant une image au fil de l’histoire, mais il couvre en fait un champ bien plus large, allant de la boisson d’un liquide ayant ruisselé sur une statue (Horus enfant sur les crocodiles) ou dans lequel une relique a baigné, jusqu’au fait d’ingérer, réellement (Artémise, veuve du roi Mausole) ou symboliquement (ossa dei morti en Calabre et Sicile), le corps des morts ou leurs cendres, en passant par la nourriture spirituelle que peuvent constituer le lait de la Vierge (le fameux tableau d’Alonso Cano, mais aussi une Vierge à l’Enfant du XVIIIe en Haute-Autriche avec un tuyau dans le sein pour abreuver les fidèles) ou le sang du Christ (la messe de Saint Grégoire ou Sainte Catherine buvant à la plaie du Christ). Toutes pratiques rituelles, religieuses, thérapeutiques, auxquelles on peut ajouter l’ingestion de poussière grattée sur une statue ou une fresque. Mais les cas stricto sensu d’iconophagie sont plus rares : des hosties gaufrées avec une figure sainte, des pains d’épice ludiques ou caricaturaux; la caricature ci-dessus de Jules Ferry anticlérical est réjouissante. Enfin quelques exemples en art contemporain : Meret Oppenheim (Das Frühlingsfest) ou Jasper Johns (Painting bitten by a Man). Un livre dense qui touche à l’histoire de l’art (avec un important développement sur l’iconoclasme), à celle des religions et à l’ethnologie. Très importante bibliographie. Livre reçu en service de presse.

Couverture du livre.

Paperboard. La conférence performance : Artistes et cas d’étude, aux éditions T&P Work Unit (208 pages) reprend des éléments présentés lors de journées d’étude sur ce sujet à Rennes en 2013 et 2016 avec le Musée de la Danse, le Frac et l’École d’art de Bretagne. Le livre, à la mise en page originale (comme souvent chez T&P) reprend des textes théoriques, des monographies sur des artistes et des brèves documentations de quelques conférences /performances, après un avant-propos lumineux de Boris Charmatz sur les danseurs et le discours. Ce champ est au confluent de deux courants : d’abord, les artistes plasticiens qui parlent de leur travail en dépassant le formalisme de la simple conférence ; le meilleur exemple en est la conférence d’Yves Klein en Sorbonne le 3 juin 1959, brillamment et éruditement analysée et décortiquée par Denys Riout. S’y rattachent les essais sur les discours, conférences illustrées ou projections commentées d’artistes aussi divers que Joshua Reynolds, Robert Smithson, Thomas Huber ou Yves Chaudouët (qui certes, joue avec les règles « laissez vos téléphones allumés », mais bon …). Bien plus intéressants, car déplaçant le propos, sont les artistes qui font de la conférence l’objet même de leur travail : l’inénarrable Éric Duyckaerts (qui n’a hélas droit qu’à deux petites pages, quel dommage !), Rabih Mroué (s’interrogeant sur le médium ; mais pourquoi avoir omis Walid Raad ?), Esther Ferrer se dénudant progressivement au fil de sa conférence, Xavier Le Roy (racontant sa vie entre science et danse). Et aussi la remarquable Encyclopédie de la Parole de Joris Lacoste et ses compères, présentée par Nicolas Fourgeaud. Sur ce deuxième volet, on aurait aimé plus de recherches; ce n’est pas l’ouvrage définitif sur le sujet, mais c’est un élément intéressant sur un sujet peu étudié (manquent une bibliographie, qui aurait été très utile, et un index). Livre reçu en service de presse.

Couverture du livre, avec Kandinsky, Composition VIII, 1923, détail.

À la suite des deux excellents petits livres pour enfants sur les formes et les couleurs parus chez Hazan (que j’avais loués là), les deux mêmes auteurs, Didier Baraud et Christian Demilly, sortent deux nouveaux ouvrages « En chemin avec », l’un avec Frida Kahlo et l’autre avec Kandinsky, chacun de 32 pages avec 14 ou 15 oeuvres reproduites pleine page (plus 2 ou 3 photographies). Inévitablement les textes explicatifs sur Kahlo parlent autant de sa vie que de son art, et lient fort bien les deux, ce qui sera aisément accessible aux jeunes lecteurs sensibles aux histoires tragiques. Les textes sur Kandinsky, tout en restant clairement écrits, mettent davantage l’accent sur l’esthétique et les questionnements qui se font jour dans ses oeuvres, ouvrant l’intérêt pour l’abstraction et la réflexion sous-jacente : pas nécessairement pour des enfants plus âgés, mais bien dans la lignée de l’ouvrage sur les formes. Livres reçus en service de presse.

Sommaire mars-avril 2021, et quelques livres

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13 billets ce bimestre (dont 5 expositions)

1er mars : Trois livres de photographes (Barbey, Neusüss, Heinisch)
18 mars : Charles Jones, l’Atget ou le Sander des légumes
21 mars : Romans d’un chef d’oeuvre (à suivre) (Manet, Hopper, Klimt)
23 mars : Laurence Aëgerter, l’infiltrée au musée
24 mars : Taysir Batniji : effacements, arrachements
4 avril : Du Caravage à Poussin : contemporanéité des tableaux (Tal Sterngast)
7 avril : Voyages avec un photographe (Albers, Mulas, Basilico)
10 avril : La reprise des images (Jean-Marc Cerino)
11 avril : Dialogue de deux Maîtres ? (Rodin Arp)
16 avril : Bricoler, braconner, saboter (AntiDATA)
19 avril : Vivian Maier, à travers deux filtres
21 avril : Le Diable est dans les détails (Josefa de Óbidos)
24 avril : Détruire les images pour sauver les âmes

Berna Reale, Paloma, 2012, p. 157 de Revista Zum nº 17.

Parmi la dizaine de revues sur la photographie que je lis, la meilleure, à mes yeux, est la revue brésilienne ZUM, publiée par l’Institut Moreira Salles. Dans l’avant-dernier numéro, entre autres, une longue interview (7 pages de texte et 13 de photographies) par Marta Gili de la photographe palestinienne Ahlam Shibli (qui fut menacée de mort lors de son exposition au Jeu de Paume), et un important article sur l’artiste brésilienne Berna Reale, photographe, performeuse et criminologue (6 pages de texte et 20 pages de photographies), que j’avais découverte en 2014. Et aussi un beau texte de Zadie Smith sur les images rêvées de Deana Lawson, un portefeuille des photographies de Lebohang Kganye avec sa mère (au passage, ces quatre photographes sont absentes de l’Histoire supposée mondiale des Femmes Photographes), et un excellent article de Eyal et Ines Weizman (les fondateurs de Forensic Architecture) sur la documentation de l’architecture du désastre. Mais il faut lire le portugais.

Hito Steyerl, I will survive, couverture du catalogue

Espérant encore pouvoir voir l’exposition Hito Steyerl au Centre Pompidou d’ici au 5 juillet (et ne l’ayant pas vue à Düsseldorf), je ne ferai pas maintenant une critique détaillée du catalogue (qui le mérite bien), mais seulement quelques notes sur le fond et la forme. Sur la forme, c’est un livre à double entrée : d’un côté, on commence par ses vidéos historiques documentaires dans les années 1990, avec en particulier l’épopée d’Andrea Wolf, proche de la RAF, cheffe d’une bande de filles cassant la figure à tous les mecs qu’elles rencontrent, puis combattante de la guérilla du PKK et tuée par l’armée turque (November, Lovely Andrea). De l’autre côté, c’est son intérêt pour l’espace virtuel qui prédomine, avec des pièces plus récentes, dont SocialSim, une « chorégraphie sociale ». Il y a aussi ses installations vidéo sur le musée et la place de l’art dans la société (Guards, Is the Museum a Battlefield, Duty Free Art). Chaque moitié du livre (chacune avec sa numérotation de pages) comprend des essais (5 dans une moitié, 7 dans l’autre plus une discussion de l’artiste avec Trevor Paglen) et des présentations de ses films (11 dans une moitié, 8 dans l’autre), en français et en anglais, mais avec parfois des légendes en allemand et en turc. Les préfaces et introductions sont au centre du livre. C’est un catalogue très complet, mais assez malaisé à utiliser : cette volonté de traduire dans la maquette du livre la dualité de Hito Steyerl est un peu grossière et absconse. Mais les textes (que je n’ai pas encore terminé de lire) sont très intéressants (au détail près de l’erreur d’un traducteur qui, page 93, place la documenta et le Fridericianum à Hanovre au lieu de Kassel dans le texte de Thomas Elsaesser). Steyerl est passée d’un style plutôt documentaire et militant, avec des vidéos sur un seul écran, sur des sujets ponctuels (antisémitisme, racisme, féminisme) et discrets (au sens mathématique du mot), à des installations multimédias plus complexes, plus intellectuellement critiques que purement documentaires, et questionnant davantage en profondeur la société contemporaine (rôle de l’art, intelligence articifielle, surveillance de masse). Vu le nombre et la longueur des vidéos (il n’est pas très clair quelles sont les vidéos présentées seulement à Düsseldorf ou seulement à Paris, l’information, incertaine, est cachée au milieu d’une des introductions, page 266), je doute que l’exposition puisse être vue en un seul jour. Livre reçu en service de presse.

Leticia Zica, My Body is, 2020, performance vidéo, 4’57 », p. 73 du catalogue Précipité.

Les 31 diplômés 2020 du Master Photographie et art contemporain de Paris 8 ont présenté leurs travaux dans une exposition titrée Précipité, que je n’ai pas vue, à Mains d’Oeuvres quelques jours fin mars et ont édité un petit catalogue de 80 pages. J’y ai discerné trois thèmes principaux : les souvenirs de familles et en particulier, à plusieurs reprises, d’une aïeule (avec, entre autres, Paula Petit, Inès Bouchaud ou Amélie Cabocel), mais aussi la nostalgie de la maison disparue de Rose Durr; une recherche sur la matérialité photographique, avec, par exemple, les étranges et fascinants scans de pare-brises brisés d’Émilie Bolou, les résurgences cartographiques spectrales de la Franco-Tunisienne Rima Rabai ou les broderies cicatricielles de Mathilde Dubillot; et une exploration de l’intime et du corps de l’artiste avec les ombres occupantes de Hugo Henry, la plongée dermique de la Libano-Canadienne Helen Karam, et l’orgueilleuse affirmation sexuée de la Brésilienne Leticia Zica. Des jeunes photographes à suivre.

Couverture du livre Les Formes, Hazan Jeunesse

Deux livres très bien faits pour jeunes enfants chez Hazan Jeunesse, Les Couleurs et Les Formes, par Didier Baraud et Christian Demilly, chacun illustré de dix tableaux accompagnés d’un court texte en forme de poème soulignant les mots clés, forme ou couleur, et d’une énigme sur un rabat (par ex. « Dans ce tableau de Vasarely, quel zèbre est devant l’autre ? »). Le livre sur les couleurs, du Douanier Rousseau à Delaunay en passant par les couleurs fondues d’une Meule de foin de Monet, est le plus accessible; celui sur les formes, de Kandinsky à Juan Gris en passant par les bandes de losanges noirs sur le manteau recouvrant tant Guido Riccio da Fogliano que son cheval, demande un peu plus de connaissances géométriques et de perspicacité (« Combien de chapeaux dans Parade de cirque ? »). De quoi tôt éduquer et encourager le regard. Livres reçus en service de presse.

Jo Terrien, Emma #2, « Inside the Fold of Thought », 2018, p. 222 & 223 de Le Tirage à Mains nues de Guillaume Geneste.

Le tireur Guillaume Geneste parle de son métier dans Le Tirage à Mains nues (La maindonne, 2020, 264 pages, une quarantaine de photographies en N&B pour la plupart). C’est un livre qui navigue entre plusieurs niveaux : les techniques de tirage, beaucoup d’anecdotes sur ce petit monde, et, plus intéressantes, des vues plus esthétiques sur le rôle du tireur, davantage traducteur qu’interprète du photographe. Cela fait un livre très riche et un peu décousu, avec une longue (70 pages) interview de Geneste par l’éditeur David Fourré, des entretiens de Geneste avec des photographes, où leur complicité enrichit l’entretien (Ralph Gibson, Arnaud Claass, Sid Kaplan, Gabrielle Duplantier – chez le même excellent éditeur-,Duane Michals, Valérie Belin et la jeune Jo Terrien– image ci-dessus) et aussi son entretien avec le galeriste Howard Greenberg dans lequel ce dernier justifie les tirages modernes de Vivian Maier (p. 210/211, avec cette justification commerciale : il faut « tenir compte de la réaction enthousiaste d’un public international, telle qu’elle n’a jamais eu lieu pour aucun photographe » et cela justifie donc nos choix en matière de tirage, différents de ceux de l’artiste. Hmmm …). Il y a aussi une préface alambiquée de Marc Donnadieu (on aurait préféré Michel Frizot sur ce sujet mariant technique et esthétique), des petits textes de Geneste sur Alix Cléo Roubaud, Henri Cartier-Bresson et Martine Franck, Bernard Plossu, Édouard Boubat, … et des courts textes d’autres auteurs. Une mine d’informations à explorer patiemment. Livre reçu en service de presse

Sommaire de janvier-février 2021 et quelques livres

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10 billets ce bimestre (la plupart sur des livres)

14 janvier : Femmes Photographes
15 janvier : Musée de la gentrification et droit au retour (Nikolaï Nekh)
16 janvier : « Humble servante des arts » (Bacon et d’Agata)
19 janvier : « Je croyais devenir Victor Hugo, je suis devenu Delacroix » (Frédéric Bruly Bouabré)
4 février : « J’est me cette tenue plus esthétique » (Marcel Bascoulard)
22 février : Comment regarder Blossfeldt
24 février : Pedro S. Lobo: l’effacement des images
25 février : Pourquoi l’autoportrait ? (Vivian Maier)
26 février : Mort du papier, mort de l’auteur (Alison Rossiter)
27 février : Maurice Denis, peintre et/ou théoricien


DES LIVRES (beaucoup, fautes d’expositions) :

Sur Edvard Munch, deux livres ;
– Le catalogue de l’exposition (vue en ligne) sur ses photographies au Musée Munch: Je ne vais pas revenir ici sur ce que j’écrivais alors sur ses autoportraits, sur l’érotisme des photos avec les soeurs Meisner, et sur sa technique délibérément approximative, mais seulement commenter le catalogue The experimental Self. The Photography of Edvard Munch (Oslo, Musée Munch, 2020, 120 pages, 122 illustrations dont 105 photographies de Munch sur les 183 recensées, en anglais; existe aussi en norvégien). Trois essais : Patricia Berman montre le lien entre certaines de ses photographies et ses toiles; Tom Gunning se penche sur ses expérimentations photographiques; Marie-Claire Pappas analyse ses autoportraits et ses « selfies ». Manque une bibliographie. Reçu en service de presse.
– Le livre pour enfants Réveille le Munch en toi ! de Dominika Lipniewska (Oslo, Musée Munch, 2020, 66 pages, en français; existe aussi en anglais, en allemand et en norvégien) est une manière amusante d’éveiller la créativité d’un enfant; mais ça ne fonctionne que si on lui montre à côté les toiles de Munch qui doivent l’inspirer, car elles n’ont malheureusement pas été reproduites dans ce livre. Reçu en service de presse.

Jeux de mains, un livre précieux de Cécile Poimboeuf-Koizumi et Stephen Ellcock (Marseille, Chose commune, 2021, 360 pages, en français et anglais) est cela même, un recueil de mains (mais pas de lignes de vie, comme eux), une anthologie. L’auteure et éditrice dit : « Quand je contemple une oeuvre d’art figurative, je regarde les mains » (je m’y étais prêté pour Rembrandt et Caravage). Ce livre présente dessins, tableaux, sculptures et beaucoup de photographies, allant de l’antiquité à Louise Bourgeois, en passant par, dans le désordre, Egon Schiele, Francesca Woodman, Alberto Giacometti, Edgar Degas, Claude Cahun, Man Ray, Jared Bark, Hans Holbein, Dóra Maurer et bien d’autres. Ce livre a été relié à la japonaise, c’est-à-dire qu’une feuille sur deux n’est pas découpée et ne doit pas l’être : il faut les entrouvrir délicatement pour découvrir le titre des oeuvres. Une préciosité amusante, mais qui entraîne immanquablement quelques déchirures, aussi précautionneux soit-on. Reçu en service de presse.

Quiconque a été touché par l’exposition de Ceija Stojka et par sa relation en images du génocide tant négligé des Tziganes par les nazis lira avec émotion le livre The Paper is Patient (168 pages, 105 illustrations, en anglais avec la transcription des textes en allemand de Stojka, catalogue d’une exposition au Malmö Konsthall, publié par Paraguay et diffusé par les presses du réel). En effet ce livre (pour la première fois ?) reproduit, outre les peintures de Ceija Stojka, les textes qu’elle écrivait au verso (et parfois aussi au recto) dans un allemand approximatif, en fac-similé, en transcription et en traduction. Outre les reproductions, le livre comprend un essai de Noëlig Le Roux sur le rapport de Stojka à l’écriture, une biographie par Paula Aisemberg et un texte de Irka Cederberg sur le Porajmos, le génocide négligé, relégué au second plan. Le titre est une citation de Stojka, mais on pense aussi à Anne Frank, victime de l’autre génocide, qui, n’ayant pas d’amis, ne pouvait se confier qu’à son journal, y écrivant : « Paper is more patient than man ». Un exemple, un seul, des poèmes de Ceija Stojka : « noch Bevor / Der Tot komt / Leben mit Qual » (Avant la mort, une vie d’agonie). Reçu en service de presse.

Nino Migliori reste, pour moi le jeune homme que je rencontrais à Bologne il y a bientôt dix ans, il a aujourd’hui 94 ans et, dans sa jeunesse (en années), il photographia les habitants du Delta du Pô. Gente del Delta 1958 est un petit livre de Humboldt Books (Milan, 2020, 72 pages, 50 photographies en N&B, distribué par les presses du réel, essais en italien et en anglais de Vasco Brondi sur son expérience du Delta, Mauro Zanchi sur Migliori et le néo-réalisme, et Corrado Benigni sur le regard de Migliori). Dans cette zone, alors une des plus pauvres du Nord de l’Italie, Migliori, alors plus documentaire qu’expérimental (il fera des séries similaires sur l’Émilie, le Nord et le Sud, la plus belle à mes yeux), capture l’omniprésence du fleuve, l’humilité des maisons, la détresse digne des paysans, femmes voilées en noir, hommes sombres, enfants rêvant de jouets en vitrine; sur une page, face à une jolie jeune femme avenante, fait irruption une Vespa montée par un jeune homme souriant, symptome d’un futur plus aisé. Reçu en service de presse.

Ces quelques lignes ne sauraient rendre justice à la longue et magnifique bibliographie de Susan Sontag par Benjamin Moser (Penguin, 2020, 818 pages (!), 60 photographies, en anglais; traduit en allemand, en néerlandais, en portugais, en espagnol, mais pas en français …) qui a obtenu le Prix Pulitzer pour les biographies. C’est un travail très (trop ?) détaillé, très bien documenté (l’auteur a eu accès aux archives personnelles de Sontag), fruit d’une recherche extensive, qui relate les faits, vus sous une diversité d’angles suite à ses très nombreuses interviews. Mais il a soulevé quelques controverses. C’est aussi une analyse fine de la pensée de Susan Sontag, et de comment cette pensée s’est construite, à la fois dans sa jeunesse et par ses confrontations. Je suis un peu moins convaincu par l’analyse psychologique, la volonté d’expliquer sa personnalité ambivalente essentiellement par l’alcoolisme de sa mère, et la description un peu simpliste de son angoisse devant son succès. J’y reviendrai, j’espère. Reçu en service de presse

Les secrets des tirages alternatifs par Anaïs Carvalho et Rémy Lapleige (association Dans Ta Cuve) est un livre (Paris, Eyrolles, 2021, 184 pages) bienvenu au moment où tous ces tirages non-standard reviennent en force : l’omniprésence du numérique amène ainsi des photographes résistants à revisiter les techniques du XIXe siècle, anthotype, cyanotype, papier salé, platinum, etc. Le livre s’ouvre sur une section historique, certes sommaire, mais néanmoins très utile pour recontextualiser ces démarches, puis explore, de manière plus technique, le laboratoire, l’internégatif, le tirage contact, les supports (pas que le papier …), et huit différents procédés. Même si c’est un livre plutôt pour ceux qui font, il est aussi très intéressant pour ceux qui, comme moi, regardent. Et si la problématique du tirage vous intéresse, écoutez ce colloque. Reçu en service de presse

Un joli petit livre de dix collages sensuels de l’artiste néerlandais Frits Wiggers (récemment disparu), à compte d’auteur : neuf ou seize photographies identiques d’un bout de corps féminin vu de tout près, assemblées en grille, une conceptualisation graphique d’une sensualité abstractisée. Acheté aux enchères chez Ader.

Enfin, un passionnant ouvrage sur Arthur Rimbaud et la photographie, Arthur Rimbaud Photographe par Hugues Fontaine (Paris, Textuel, 2019, 216 pages, très nombreuses illustrations). D’une part une analyse très fine des portraits de Rimbaud, enfant, chez Carjat, puis en Abyssinie (trois autoportraits en très mauvais état) et à Aden (un portrait de groupe, qui fut controversé). D’autre part le récit de l’entreprise de Rimbaud comme photographe à Harar, avec bon nombre d’images à lui attribuées. C’est un livre basé sur une recherche approfondie tant sur la vie de Rimbaud et sa correspondance, que sur l’Éthiopie et Aden à la fin du XIXe siècle et les gens qu’il y croisa. Et, surtout, c’est un récit passionnant, pas linéaire, mais fait d’une suite de vignettes, qui se lit comme un roman. On peut aussi lire Rimbaud à Aden (Paris, Fayard, 2001, 168 pages, une centaine de photos), à partir de la « fameuse » photo de Rimbaud, mêlant photos anciennes et revisite de ces lieux à Aden par le photographe Jean-Hughes Berrou (textes de Pierre Leroy et Jean-Jacques Lefrère). Livres achetés au merveilleux Espace de la Reine de Saba, un antre empli de richesses sur la Corne de l’Afrique et le Yemen.

Bilan 2020

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Pendant cette étrange année, voyant moins d’exposition depuis Mars (une soixantaine au total cette année), j’ai beaucoup écrit sur des livres (près de 50, dont une vingtaine en billets spécifiques, les autres dans les sommaires récapitulatifs) et, à Paris en décembre, sur des oeuvres d’art dans des églises (Périples parisiens tala), faute de musées, fermés.

Meilleure exposition de l’année, indubitablement, celle de David Brognon et Stéphanie Rollin au MAC VAL.

Meilleure exposition hors de Paris (et c’est aussi un livre), celle d’Ariella Aïsha Azoulay à Barcelone (deuxième billet).

Moins bonne exposition, car j’en attendais davantage, celle du Louvre sur la figure de l’artiste, pas vraiment mauvaise, mais décevante.

Meilleur « gros » livre recensé, celui sur Kirchner chez Prestel, son génie et ses ambiguïtés, catalogue de l’exposition à la Neue Galerie.

Meilleur « petit » livre recensé, Éros et Vertu d’Alberto Maria Banti, chez Alma.

Pire livre, le catalogue de l’exposition Masculinities au Barbican, chez Prestel.

Et, entre les deux, un livre dont l’intention était excellente, mais la réalisation imparfaite, l’Histoire mondiale des femmes photographes, chez Textuel.

315 000 visiteurs cette année.

Article le plus lu cette année, plus de 8000 fois, mon billet de 2019 sur Charlotte Salomon.
Et article de 2020 le plus lu en 2020, celui sur l’exposition « Notre monde brûle » au Palais de Tokyo, lu près de 2000 fois (je ne m’y attendais pas).

Pour les obsédées de la parité, au total 29 billets consacrés à des femmes (dont 20 expositions) et 31 billets à des hommes (dont 22 expositions) : or je n’y fais même pas attention au quotidien, mais seulement en récapitulant au moment du bilan annuel. Comme on ne peut pas dire que le monde de l’art ne soit plus inégalitaire, c’est donc que, inconsciemment, mon regard est biaisé. Par contre, l’art dans les églises, c’est autre chose.

Sommaire de décembre 2020, et quelques livres

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17 articles ce mois-ci, dont 11 sur des églises parisiennes

1er décembre : Cristina Ataide, en rouge et noir
3 décembre : Trois expositions à Lisbonne (Filipa Ventura, Catarina Marto & Raquel Pedro, et Elisa Pône)
6 décembre : Le régime israélien d’occupation, une archive photographique (1967-2007), Ariella Aïsha Azoulay
14 décembre : Le flipper situationniste (Jacqueline de Jong)
15 décembre : Christo et les faucons crécerelles (Cahiers d’Art)
16 décembre : Temps fantôme, temps gratuit (Raphaël Dallaporta)
17 décembre : Périples parisiens tala 1 : Saint-Denys-du-Saint-Sacrement (Delacroix)
18 décembre : Périples parisiens tala 2 : Saint-Paul-Saint-Louis (Delacroix)
19 décembre : Périples parisiens tala 3 : Saint-Sulpice (Delacroix)
20 décembre : Périples parisiens tala 4 : Saint-Germain-des-Prés (Restout et Heim)
21 décembre : Périples parisiens tala 5 : Saint-Germain-l’Auxerrois
22 décembre : Périples parisiens tala 6 : Saint-Gervais-Saint-Protais (Préault)
23 décembre : Périples parisiens tala 7 : Saint-Louis-en-l’Île (Lehmann)
24 décembre : Périples parisiens tala 8 : Saint-François-Xavier (Tintoret, Giordano, Gennari)
25 décembre : Périples parisiens tala 9 : Saint-Michel-des-Batignolles (Morgan Snell et Chicotot)
26 décembre : Périples parisiens tala 10 et dernier : Saint-Séverin (Bazaine, Brueghel, Schneider)
27 décembre : Périples parisiens tala : petit bilan

Quelques livres

Note déontologique : Comme je vois moins d’expositions, j’écris beaucoup sur des livres depuis quelques mois. Je souhaite donc expliciter les règles que je me suis fixées. J’écris systématiquement quelque chose sur les livres que j’ai sollicités auprès de l’éditeur (ou du diffuseur, ou du musée), parfois quelques lignes, parfois un article entier, selon mon intérêt et mon inspiration. J’écris presque toujours sur les livres qui m’ont été envoyés sans que je les ai sollicités, sauf s’ils ne m’intéressent vraiment pas du tout. Et, dans ces deux cas, je mentionne « reçu en service de presse ». J’écris aussi sur des livres que j’ai achetés moi-même, selon mes envies, y compris sur des livres que j’avais sollicités, mais que, craignant peut-être ma critique, on ne m’a pas envoyés, et que j’ai donc achetés (et, perfide, j’en indique alors le prix). Et, comme j’espère vous l’avez remarqué, ici par exemple, ce n’est pas parce que j’ai reçu un livre gracieusement que ça influence mon jugement.

Yves Klein, Les éléments et les couleurs, Paris, Arteos, 2020, 248 pages, plus de 120 reproductions en couleur d’oeuvres d’Yves Klein plus de nombreux documents en noir et blanc. Ouvrage accompagnant l’exposition éponyme (que je n’ai pas vue, mais je en suis pas le seul : je n’ai trouvé qu’une seule critique; jusqu’au 29 janvier) au Domaine des Etangs à Massignac (hôtel de luxe avec un espace d’exposition), commissaires Daniel Moquay et Philippe Siauve. Essai bilingue français anglais de Klaus Ottmann, notices de Ottmann sur certaines oeuvres. Ce n’est pas vraiment un catalogue de l’exposition, mais plutôt un ouvrage de référence sur Yves Klein, organisé en six parties : les quatre éléments alchimiques, feu, eau, terre et air (chacune avec les oeuvres se rattachant à un de ces éléments), plus l’immatériel (avec en particulier, les Zones de sensibilité picturale immatérielle), et un chapitre un peu bancal sur les couleurs (dont l’ex-voto de Santa Rita de Cascia), plus quelques images de réactivation de certaines de ses installations (et des vues du parc du château …). L’essai de Ottmann met l’accent sur la spiritualité de Klein, catholique et rosicrucien, utopiste sans être mystique, influencé par Fourier et par Bachelard; c’est plus une histoire intellectuelle de Klein (son précédent livre avait pour titre Yves Klein le philosophe) étayée par de nombreuses citations de l’artiste. Dans ce contexte, plus philosophique, on aurait pu souhaiter un peu plus de référence à l’alchimie et à la Rose-Croix, voire à la pensée des Archers de Saint Sébastien, mais c’est une démonstration intéressante et originale par rapport à la plupart des écrits plus classiques sur l’artiste, même si elle peut dérouter. Livre reçu en service de presse.

Manifesta 13 Marseille, Le Grand Puzzle, Berlin, Hatje Cantz, 2020, 336 pages (existe aussi en anglais). A l’occasion de Manifesta, le cabinet d’architecture hollandais MVRDV et l’université de Delft (The Why Factory), sous la direction de Winy Maas ont réalisé une étude urbanistique de Marseille. Marseille, ville française la plus ouverte sur le monde, ville rebelle, multiculturelle, créative, fière et accueillante à tous les exils. Après des entretiens de notables (préface de Jean-Claude Gaudin, c’était avant …), d’universitaires, de cultureux, mais aussi d’un agent d’entretien et de deux dirigeants de l’OM, le livre présente 35 cartes statistiques, comparant Marseille avec six autres villes portuaires européennes (Oslo, Copenhague, Rotterdam, Valence, Naples et Athènes; curieusement, pas Barcelone) : Marseille est n°1 en habitat insalubre, en vote d’extrême-droite, en nombre de quartiers fermés, en nombre de SDF, n°2 en homicides (après Athènes), n°3 en pauvreté, mais n°4 en nombre de mosquées et n°6 en proportion d’habitants étrangers (non citoyens), contrairement à bien des idées reçues. Enfin, une trentaine de propositions plus ou moins utopistes, comme un brumisateur géant devant la Major, un pont vers Alger (752 km) et un colosse à l’entrée du Vieux Port (pour remplacer le pont-transbordeur). Mais peu de choses pour améliorer la vie dans les Quartiers Nord … Livre reçu en service de presse.

Nino Migliori, Lumen, Cappella dei Pianeti e dello Zodiaco nel Tempio Malatestiano, San Severino Marche, Quinlan, 2017, 100 pages, 40 photographies noir et blanc. Nino Migliori, qui n’a que 94 ans, est un des plus grands photographes italiens contemporains, trop peu connu en France; son travail va du néoréalisme à l’expérimentation alchimique en passant par une réinterprétation du réel, dont les séries Lumen sont un exemple. Comment les contemporains voyaient-ils les sculptures et bas-reliefs au Moyen-Âge ou à la Renaissance, dans la pénombre des églises ? A la lueur des bougies. Et donc Migliori, éclairé à la bougie, a photographié les lions de la Cathédrale de Modène, la lamentation sur le corps du Christ de Bologne, le Christ voilé de Naples, le Tombeau d’Ilaria à Lucques, le Baptistère de Parme et, ici, la Chapelle des Planètes et du Zodiaque du Temple Malatesta à Rimini, avec les bas-reliefs d’Agostino di Duccio montrant les 12 symboles zodiacaux, mais aussi sept dieux et déesses antiques pour les planètes (ce que Pie II n’apprécia guère : « moins une église chrétienne que le temple d’infidèles adorant le démon »). Les très belles photographies en gros plan, remarquablement imprimées sur fond noir, jouent avec la matière du bas-relief et la fragilité de la lumière. Textes en italien de Moreno Neri et de Roberto Maggiori, commissaire de l’exposition à Rimini en 2017/18. Livre reçu en service de presse.

Plusieurs livres de photographie de cette même maison d’édition italienne Quinlan: Fabio Torre sur le fameux Hotel Chelsea à New York (en anglais et italien); A Macchia do Leopardo de Renato Gasperini (avec un beau texte de Sabrina Ragucci sur la chaise de Vincent, en italien); Populusque, de Pietro de Tilla et Carlo Matteo Golla sur des personnes en costume de centurions romains (texte de Sergio Giusti en italien); une réédition (préfacée par Italo Zannier) d’un livre de 1903 sur les tatouages de criminels (classés par thème : religieux, de vendetta, politiques, érotiques et obscènes, affectifs, contre le mauvais sort, animaliers) avec 42 photographies étonnantes et des textes en italien de Emanuele Mirabella et du fameux Cesare Lombroso; Miss Q Lee de Jacopo Benassi sur un trans; et le catalogue d’une exposition d’une centaine de portraits non conventionnels de 27 photographes italiens, dont Nino Migliori (né en 1926), Guido Guidi, Mario Cresci, Paolo Gioli (Sconosciuti), Fabio Sandri, jusqu’à Fabrizio Bellomo (le plus jeune, né en 1982; des dessins composites au stylo-bille), avec un texte en italien de Roberto Maggiori. Livres reçus en service de presse.

Et enfin, plusieurs livres de photographie publiés par l’Espace Jhannia Castro à Porto : l’Espagnole Ampara Garrido photographie Tiergarten, un jardin romantique au fil des saisons; Juan Rodriguez, dans Nowhere, propose des photos de voyage souvent incertaines et mystérieuses; Igor Sterpin, qui vit à Porto, montre des paysages brumeux, des détails ambigus, des ombres envahissantes; les vues nocturnes de Paris d’Andréas Lang sont très hugoliennes; et les sombres photographies de prostituées philippines de Guy Monnet s’efforcent de redonner une dignité à ces femmes, sans voyeurisme (textes d’Elvira Lindo et de Maité Leal). Livres reçus en service de presse.

Sommaire de Novembre 2020, et quelques livres

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8 billets ce mois-ci

7 Novembre : Hubert Duprat, le grand délégateur
12 Novembre : Cindy Sherman : un point final ?
14 Novembre : La photographie peut-elle être abstraite ?
15 Novembre : L’illusion suprême de David Claerbout
16 Novembre : La sculpture plurielle
18 Novembre : Des sons (et un arbre)
26 Novembre : Une histoire des femmes photographes, écrite par des femmes. Critique par un homme
29 Novembre : Quelques livres de théorie photographique

Et donc trois livres

Jean-François Staszak et Raphaël Pieroni (dirs.), Quartier réservé, Bousbir, Casablanca, Chêne-Bourg (CH), Georg, 2020, 202 pages. Bousbir était le quartier de Casablanca dédié à la prostitution, le plus grand bordel du monde, construit par l’administration coloniale en 1923 et évacué en 1955, avant l’indépendance. Comme le souligne fort bien le géographe JF Staszak dans son essai, Bousbir était au confluent des mécanismes de domination (Foucault) et des fantasmes sexuels orientalistes (Saïd). Avec murailles, dispensaire, poste de police, architecture néo-mauresque, ce quartier hygiéniste, moderne, fonctionnel (lire ce texte sur son urbanisme), hébergeait 800 prostituées « maures » et juives (les européennes exerçaient plutôt en ville) et leurs clients, très « ségrégués » (avec des jours réservés aux Juifs, aux tirailleurs sénégalais, aux Européens), les indigènes n’ayant accès qu’aux prostituées indigènes, mais ni aux juives, ni aux européennes. Tout en analysant en détail le corpus photographique sur Bousbir (commercial, touristique, scientifique, artistique, privé), les éditeurs, instruits des polémiques (et en réponse) autour de Sexe, Races et Colonies (qui mentionne d’ailleurs Bousbir p. 294/295), ont fait un choix iconographique très prudent et prude (et si quelqu’un reconnaissait sa grand-mère sur une photo ?), tout en soulignant bien les relations de pouvoir dans la photographie.

Le livre comprend donc, outre des cartes postales anciennes, quarante photographies (inédites) de Denise Bellon, qui passa quelques jours à Bousbir en 1936 (c’était une destination touristique, mentionnée dans les guides; Simone de Beauvoir y vint aussi en 1938, regardant une prostituée fumer avec son sexe sans trop s’en émouvoir). Ces photographies de Denise Bellon sont fort bien présentées dans un essai d’Anaïs Mauuarin : c’est une photographie humaine, évitant les stéréotypes, valorisant ces femmes, les montrant spontanées, volontaires, fières, jouant des scènes de séduction, se mettant elles-mêmes en scène. Et la forme est, comme toujours chez Bellon, très travaillée : plongée, distance, jeux des lignes architecturales. Une photographie de Denise Bellon montrant deux jeunes femmes la poitrine dénudée sera présentée floutée (ci-dessus) dans l’exposition à la Villa des Arts de Casablanca, pour ne pas choquer les visiteurs. Enfin, le livre parle du Bousbir d’aujourd’hui, et de la négation embarrassée de la mémoire des lieux par les habitants actuels, avec des photographies de Melita Vangelatou (photographe grecque vivant à Casablanca), colorées, retravaillées, aux antipodes de l’esthétique de Bellon. Le livre comprend (p. 105) une reproduction d’une oeuvre de l’artiste marocaine Fatima Mazmouz, autrement pertinente à mes yeux. On peut d’ailleurs regretter que le seul Marocain ayant participé à ce livre, l’architecte Rachid Andaloussi, soit relégué à une courte préface, la parole et l’image étant réservées à des Européens (alors que, par exemple). Et j’ai été choqué par la couverture peu respectueuse du droit d’auteur, un montage fait par les graphistes à partir de deux photographies, de Denise Bellon et de Marcelin Flandrin. Mais sinon, c’est un livre passionnant.

Catherine De Clippel, Photographier les vodous, Togo-Bénin 1988-2019, Paris, Editions de la Maison des Sciences de l’Homme, 2020, 144 pages, 80 photographies noir & blanc, la plupart en pleine page; textes de François Cheval et Jean-Paul Colleyn, interview de Catherine De Clippel par Charlotte Groult. Le travail de Catherine De Clippel est au confluent de la photographie documentaire et de l’anthropologie; elle accompagne des anthropologues sur le terrain depuis 40 ans, d’abord comme cinéaste, puis comme photographe. Ce recueil comprend en fait deux séries (mais qui ne sont pas présentées séparément dans le livre) : une petite moitié des photographies, datant de janvier 2019, est quasi exclusivement consacrée au festival du vodou à Porto-Novo au Bénin. Ces images-ci, assez statiques, montrent le défilé des adeptes du vodou en représentation lors de ce festival, mais comprend aussi une quinzaine d’images de la tribune officielle avec hôtesses d ‘accueil, fauteuils pseudo Louis XV, et dignitaires, ministre, préfet, notables et rois traditionnels avec leurs épouses (il existe au Bénin un Haut Conseil des Rois de la République, bel oxymore). L’autre moitié, à mes yeux plus intéressante, plus discrète, plus dynamique (cinématographique aussi), a été prise en 1988/89 au Bénin et au Togo dans des cérémonies plus rurales, moins touristiques, moins mises en scène : plus grande proximité du sujet, tant physique que mentale. En particulier, une dizaine de scènes de possession, de transe, dans lesquelles la photographe semble être partie prenante plutôt qu’observatrice, et une vingtaine de mystérieuses photographies en gros plan d’objets incarnant le vodou, patinés, à la texture étrange, faits de paille, d’herbe, de bois. Dans son interview, Catherine De Clippel montre son humilité, sa proximité, son intégration (« je participe au rituel, j’en suis la photographe »), son respect des interdits. Texte très réfléchi de François Cheval reliant ontologiquement l’invisibilité du vodou et celle de la photographie, et soulignant dans les deux cas le dévoilement, la révélation, rendre visible ce qui ne l’est pas selon le code d’un rituel (un programme) accepté; il souligne la sensibilité et l’intelligence de ces photographies, tout en étant conscient du « chemin tortueux » du regard blanc sur les Noirs. Qui n’est pas un spécialiste du vodou (comme moi, qui ne connaissais guère que le travail de Pierre Verger, et plutôt au Brésil) aurait pu espérer que le texte de l’anthropologue Jean-Paul Colleyn l’éclaire un peu sur ces rituels et ces divers vodous, dont les noms apparaissent dans les légendes (en couverture « En frappant sur la chaîne au moyen d’une cloche, l’initié appelle le vodou; Ouidah, Bénin, 1988 »); c’est malheureusement un texte décousu, écrit pour des experts, et où les explications utiles sont diffuses, dommage. Mais ce n’est pas l’essentiel, et c’est un très beau livre.

Mahmoud Alkurd, Le Phénomène Gaza, Marseille, Images Plurielles, 2020, 112 pages, 40 photographies, avec trois récits de Mo’men Ashour et une introduction de Xavier Guignard (bilingue français-anglais). Chacun connaît le drame de la bande de Gaza, prison à ciel ouvert, surpeuplée, et régulièrement attaquée et meurtrie. A part la présentation historique de Xavier Guignard, ce livre prend le biais de la fiction et de la fantaisie pour en parler : trois récits sur la Nakba, sur la Marche du Retour et sur les migrants, qui tous trois finissent par la mort du protagoniste. Et des photographies oniriques, où des petites filles s’échappent de leur prison pour rêver et vivre, et où le mur de séparation s’interpose entre les gens et leurs désirs d’études, de soins, de voyages, de vie normale. Un livre explicite et symbolique, pour que nous ne puissions pas dire « Nous ne savions pas ».

Livres reçus en service de presse.

Sommaire d’Octobre 2020, et quelques livres de photographie

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12 articles ce mois-ci


1er octobre : Derrière chaque grande femme artiste se cache un homme (Ana Vidigal)
2 octobre : Les extraordinaires lettres ordinaires d’Adrianna Wallis
3 octobre : Rue de l’Espérance, une impasse ? (Riccarda Montenero)
4 octobre : Macro et micro (Michelangelo Penso, Dove Allouche, Juliana Borinski)
5 octobre : Man Ray et la mode « un divertissement mondain et inutile ? »
6 octobre : Tenir tête : Le Musée d’Art moderne et contemporain de la Palestine
7 octobre : Mémoires partagées, photographies et vidéos d’artistes arabes
11 octobre : Inquiétudes au Chiado (Todd Hido, Antonio Faria, Shahar Marcus)
13 octobre : Résistance, disent-ils
18 octobre : Koudelka : LA ruine
21 octobre : Chirico pendant la Guerre
25 octobre : Victor Brauner : Occultisme et érotisme


Livres reçus

La Maison Bonfils, Une aventure photographique entre Cévennes et Moyen-Orient, Paris, Bernard Chauveau, 2020 (112 pages). Catalogue d’une exposition (interrompue par le confinement) au Musée du Colombier à Alès, sous la direction de Laetitia Cousin et Mathilde Falguière-Léonard, en partenariat avec la MAP. En 1867, Félix et Lydie Bonfils, protestants cévenols, s’installent à Beyrouth et y ouvrent un studio de photographie, qu’ils conserveront jusqu’à la première guerre mondiale. Installés après les pionniers, ils produisent des vues touristiques de la région, Egypte et Turquie incluses, mais surtout de la Terre Sainte, avec aussi des recréations des scènes bibliques et des « types » locaux. Ces images, de qualité inégale, sont destinées aux Européens, touristes, pèlerins ou « voyageurs immobiles ». La Maison Bonfils produit aussi des albums reliés, qui ont beaucoup de succès. Elle est longtemps dirigée par Madame Bonfils seule : son mari rentre en France en 1875, elle reste sur place avec son fils Adrien (qui dirigera la maison entre 1885 et 1901) et peut être considérée comme la première femme photographe dans la région, quand bien même les photographies sont signées Bonfils, sans prénom. Livre bien documenté, avec près de 100 reproductions.

Bruno Fert, avec Elias Sanbar, Les Absents, Marseille, le bec en l’air, 2016 (120 pages). Les absents, ce sont ceux qui ont été chassés, expulsés, épurés ethniquement, qu’on a aussi dénommés, obscènement, « présents-absents ». Ce sont ceux dont l’occupant veut effacer toute trace, mais dont les villages persistent en ruines, témoignant de leur présence passée, malgré les destructions (et parfois aussi les figuiers de barbarie). Pour chaque image (il y en a une cinquantaine, de trente villages ou villes, sur les cinq cents détruits), Bruno Fert donne le nom (ancien, effacé depuis), les coordonnées GPS et la date de la destruction : parfois on ne voit que quelques pierres, parfois des tombes, ou bien un bâtiment en ruines. Les fantômes des morts, des violées, des expulsés rodent parmi les ruines,  » veilleurs obstinés d’une terre vidée de ses enfants « . De même que les descendants des habitants expulsés en maintiennent la mémoire, tache indélébile sur le nouvel état créé sur leurs ruines, de même ces photographies témoignent de l’ineffaçabilité de ces traces et de la résilience des indigènes. Beau texte d’Elias Sanbar ( » Ces photos ne montrent pas. Elles dévoilent et dotent le regard d’une capacité à comprendre. « ) La couverture du livre (bilingue français anglais) est une carte ancienne percée de onze trous qui laissent apparaître le bleu de la première page; un de ces trous est nommé Deir Yesin (ou Yassin).

Robert Capa, La Mort en marche, Paris, Delpire, 2020 [1938] (112 pages). Rien à voir avec le fait que Capa s’était mis au service de la propagande de la colonisation à l’oeuvre dans le livre précédent. Ce livre est une réédition traduite du livre Death in the Making de Capa et du journaliste Jay Allen sur la Guerre d’Espagne en 1938, il comprend aussi des photographies de Gerda Taro, à qui le livre est dédié (peut-être plus que les 25 crédités, car on sait que Capa s’appropria certaines des photographies de sa compagne) et une douzaine de David Seymour / Chim (mais Kertesz, crédité pour la mis en page, n’a pas / plus de photographies). Le livre de 1938 était signé Capa et Taro, mais le nom de cette dernière a disparu en tant que co-auteur principal dans cette réédition et n’apparaît qu’en sous-titre. Des images de guerre et de soldats bien sûr (en couverture, la fameuse image controversée du soldat tué sur le front de Cordoue), mais aussi de civils, paysans, femmes du peuple, curés basques, de scènes de la vie quotidienne malgré tout. Postface de Cynthia Young (curatrice de l’Archive Capa à l’ICP) sur la première édition et cette réédition. Belle initiative que de traduire et réimprimer ce livre introuvable et coûteux (et dont, dit-elle en citant son agent Peter Köster, la qualité d’impression était déplorable). Le livre a aussi été réédité en anglais.

Tendance Floue, Azimut, une marche photographique en France, Paris, Textuel, 2020. Entre mars et octobre 2017 (288 pages), 33 photographes (15 du collectif Tendance Floue et 18 invités par eux; dont 10 femmes) ont marché l’un après l’autre en 31 étapes (deux étapes avec des duos de photographes) de Montreuil à Saint-Jean-de-Luz, parcourant chacun à pied une étape de 80 à 250 kilomètres en une dizaine de jours, soit un périple de 4267 kms en neuf mois, traversant la France du Nord au Sud, puis le Sud de la France d’Est en Ouest à travers la Bourgogne, le Morvan, le Massif Central, les Cévènes, le littoral languedocien, la Catalogne française (où ils s’attardent) et le piémont pyrénéen. Une démarche programmatique où la seule règle est de retouver l’autre tel jour à tel endroit. Ils ont tenu un carnet de route, et ils ont photographié, des paysages, des traces, des personnages, eux-mêmes parfois (Kourtney Roy). C’est un ensemble très varié, assez inégal, une découverte de la France profonde par des  » Parisiens déguisés en hommes des bois  » (Julien Mignot), qui s’étonnent qu’on vive dans une telle précarité (Yohanne Lamoulère), qu’on regarde BFM TV (Bertrand Meunier) et qu’on vote FN (Denis Bourges), un écho du 1er tour dans les carnets, aucun du second tour, et qui découvrent non sans condescendance les ploucs du terroir (Stéphane Lavoué, Clémentine Schneidermann). Comme ils sont passés, par hasard, dans deux villages que je connais très bien, ça fait un peu rigoler. Beaucoup ont voyagé avec un ou une amie, parfois imaginaire (Meyer), ou sont restés en contact quotidien avec leur chamane, leur psy ou leur gourou, et un d’eux a fait des cauchemars car, comme dans les films d’horreur, il a rêvé que les péquenauds allaient le tuer et le manger (Antoine Bruy). Alors, oublions leurs petits textes, à deux exceptions près (très beau texte de Mouna Saboni et poème « sécuritaire » de Yann Merlin), et regardons leurs photos en silence. Le seul à n’avoir pas consigné par écrit ses états d’âme est Thierry Ardouin, qui propose de beaux cyanotypes de plantes et de petits animaux. Si beaucoup des portraits sont assez réussis, et si j’ai bien aimé les détails au sol de Pascal Dolémieux, un travail moins convenu que d’autres, on trouve, à l’autre extrême, la potacherie infantile de Mat Jacob et José Chidlovski, qui refusent de marcher. Par contre, Olivier Culmann ne prend aucune photo, mais fait des dessins à la place (comme Benoît Grimalt : il pleut, pas de batterie, carte effacée) et surtout, rédigeant un petit bréviaire pour ses petits camarades sur quelles photos faire dans ce périple azimuté, il fait, l’air de rien, une critique acerbe de ce programme. Le livre accompagne des expositions aux Photaumnales et au Musée Niepce; ce travail avait été précédemment édité sous forme de cahiers.

Livres reçus en service de presse, excepté le second.

Sommaire de Septembre 2020 et livres (Migrant Mother et Syriens en exil)

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7 billets ce mois-ci

2 Septembre   : Quand la photographie engendre la performance (Elisabetta Catalano)
3 Septembre   : Le dernier des humanistes (Gianni Berengo Gardin)
9 Septembre   : Lina Bo Bardi, talent et ambiguités
12 Septembre : On ne naît pas homme, on le devient (Masculinities)
13 Septembre : Soleils noirs (Louvre Lens)
16 Septembre : Fragments de femmes (Miguel Rio Branco)
29 Septembre : Au théâtre avec Farah Atassi

Deux livres : 

Sally Stein, Migrant Mother, Migrant Gender, Reconsidering Dorothea Lange’s Iconic Portrait of Maternity, Mack Books, 2020. Le titre est un peu ambitieux, mais c’est une analyse détaillée et intelligente de la photographie bien connue de Dorothea Lange. L’auteur évacue le poncif féministe blâmant Lange d’avoir fait le portrait d’une femme mère au lieu d’une femme travaillant, elle met en rapport les photographies que Lange fit de pères avec leur enfant, fort rares à l’époque (rappelant que le pére de Lange abandonna le foyer quand elle était très jeune). Le plus intéressant est l’analyse du fameux pouce effacé par Lange en retouchant la photo : Lange ayant forcé Mrs Thompson à prendre cette pose contournée, celle-ci, en équilibre précaire, se maintient en agrippant le poteau. Ce pouce a été effacé, non parce qu’il était laid, mais parce qu’il témoignait trop manifestement du rapport de domination de la photographe sur Mrs Thompson.

Dunia al Dahan & Corinne Rondeau, Artistes syriens en exil, oeuvres et récits, Médiapop éditions, 2020. L’association Portes ouvertes sur l’art  (représentée ici par Pauline de Laboulaye qui présente le livre) a organisé début 2019 une exposition d’artistes syriens à Malakoff, ainsi qu’une journée d’études à l’ENSBA, mais ce livre n’est ni le catalogue de l’une, ni les actes de l’autre. C’est avant tout une parole donnée à ces 24 artistes, 13 hommes et 11 femmes, qui vivent tous en Occident à une exception près (Azza Abo Rebieh à Beyrouth) et qui répondent aux questions de la commissaire Dunia al Dahan sur les événements publics et personnels qui les ont marqués depuis dix ans, sur comment ils et elles se définissent aujourd’hui et se voient dans dix ans. Questions violentes, auxquelles on craint de se confronter, dit la commissaire dans une très belle et très poignante introduction, sujets auxquels ils ont évité de penser jusqu’alors, et qui entrainent bien d’autres questions, sur l’exil, sur l’engagement, sur la distance (« Profitons-nous des catastrophes ? » demande Khaled Barakeh), sur l’espoir. La plupart des artistes, qu’ils aient vécu la guerre en Syrie ou l’aient observée de l’étranger, ont du mal à distinguer entre public et privé, ils parlent de la mort de leur père et de la naissance de leur fille en même temps que d’Assad et de la Ghouta, et ils hésitent sur leur identité profonde (« Je ne suis ni Français ni Syrien » dit Alaa Abou Shaheen; « Suis-je artiste ou activiste ? » se demande Diala Brisly). La plupart ont entre 35 et 45 ans, seuls 5 sont nés avant 1976, dont la grande Leila Muraywid; deux d’entre eux , Akram Halabi et Randa Maddah (Mdah) viennent du Golan occupé, scène que je connais mieux, (et là aussi), avec une problématique assez différente de ce fait. Pour finir, un texte très personnel de Corinne Rondeau, une interaction émotionnelle avec les oeuvres de l’exposition, mais un peu hermétique et dépourvue d’images de référence.