De l’immortalité

David Fathi, Sans titre (route et cellule HeLa), série Le Dernier Itinéraire de la femme immortelle, 2017.

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On commence à Arles, avec l’installation photographique et musicale de David Fathi : des cellules de la tumeur cancéreuse d’une femme noire américaine, Henrietta Lacks, morte en 1951, ont été prélevées contre son gré, sans informer ses descendants, et ont été à l’origine de nombreuses cellules utilisées pour la recherche dans des laboratoires de biologie. Or ces cellules cancéreuses sont immortelles : si on les laissait prospérer, elles recouvriraient en trois mois la terre entière. Un biologiste a même estimé qu’il s’agissait là d’une espèce nouvelle, différente de l’espèce humaine. Fathi explore cette histoire en suivant la route menant de l’hôpital Johns Hopkins jusqu’au cimetière où cette femme est enterrée, tout en fournissant maintes informations sur cette histoire (y compris tous les artistes qui se la sont appropriée, sans respect pour sa famille : Pierre Huyghe, David Altmejd, Vik Muniz,…) et en mettant en perspective le racisme et la ségrégation en face de cette appropriation biologique. C’est un obscur labyrinthe, ponctué de photographies très sombres sur lesquelles se détachent des images de tumeur. L’élément le plus marquant est sans doute que, à l’approche du cimetière, David Fathi a renoncé à aller jusqu’au bout, ne voulant pas être un prédateur blanc de plus dans cette histoire.

Alain Fleisher, L’Apparition du Monstre

L’exposition Le Rêve des formes, au Palais de Tokyo (jusqu’au 10 septembre) explore les relations entre art et science : comme souvent avec Le Fresnoy (qui a organisé l’exposition) la science ou la technique étouffent quelque peu la création artistique et on se trouve en face de pièces très savantes, difficiles à expliquer à qui n’a pas fait Polytechnique (selon la formule consacrée), mais d’un assez faible intérêt esthétique. Parmi les heureuses exceptions, il y a bien sûr une vidéo d’Alain Fleisher qui, constatant un jour une croissance anormale de son cactus, décida de la modéliser, de l’étendre et d’appliquer ce modèle de croissance visuelle cancéreuse à une tour, à un serpent et à un fauteuil, qui se multiplient à l’infini.

SMITH et Hoang, Saturnium, vue d’expo

L’autre pièce marquante de cette exposition est celle de SMITH (que j’ai du mal à ne plus appeler Dorothée Smith) qui, avec la complicité du musicien Antonin Tri Hoang, nous conte l’histoire rocambolesque d’un nouvel élément atomique, le Saturnium, découvert par Marie Curie et dissimulé pendant un siècle au fond d’un puits de l’Institut Curie, le tout étayé de force documents pseudo-scientifiques (un des chercheurs se nomme Bogdan Joe Liu-Khury…) quant à l’origine (un météore ayant traversé les anneaux de Saturne au début du XXème siècle) et aux propriétés de cet élément doté de 666 protons. Une de ses propriétés est de stopper le temps : les modèles androgynes ou ambigus que SMITH affectionne depuis ses débuts, exposés au Saturnium, ne vieillissent plus. Une belle histoire (dans le livre) pour des photographies assez similaires à son travail initial; mais c’est toujours plus distrayant et plus créatif que les modèles mathématico-biologiques des autres artistes de l’exposition.

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Mes stars à moi (Arles 4 et fin)

Dune Varela, Temple d’après musée, aluminium, tirage photographie, impact de balles, photo de l’auteur

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Un des intérêts des Rencontres d’Arles, à mes yeux, c’est d’y découvrir des personnalités fortes, des expositions marquantes de photographes inspirés, des stars d’aujourd’hui ou de demain, quoi. Certains sont des gloires connues, et, par rapport à l’image que l’on a déjà d’eux, on peut être séduit (la rétrospective très complète des premières années d’Annie Leibovitz) ou un peu déçu (les images trop anecdotiques de Joel Meyerowitz à ses débuts, toujours prêt à trouver le détail qui amuse, sans plus), voire très déçu (la mise en scène grotesque de Roger Ballen). Mais les découvertes sont bien plus intéressantes, ces noms qu’on connaissait vaguement, dont on avait vu ici ou là une reproduction, et dont on découvre soudain la force. Et d’abord Dune Varela, lauréate du Prix BMW (bien meilleur que les deux années précédentes). Son exposition explore la matérialité de la photographie et son lien avec la décadence, la décrépitude, la ruine. Photographiant des vestiges de temples antiques ou récupérant d’anciennes photographies, elle désacralise ses images en les tirant sur des supports fragiles comme le plâtre ou incongrus comme la céramique, et elle les détruit, les brisant en morceaux ou tirant (oui, bien sûr, polysémie) sur elles au pistolet. Les trous dans l’image, tout comme ses images très courbétiennes de grottes profondes, donnent le vertige : quel infini y a-t-il derrière, au fond du fond ? C’est à la fois un travail mélancolique sur la ruine et un travail iconoclaste sur l’image et sa profanation. Si l’artiste évoque Niki de saint-Phalle, je suis plus enclin à penser à ceux qui créent la photographie en tirant, comme Jean-François Lecourt, ou à ceux qui annoncent la mort de la photographie comme Valter Ventura ou Mr. Pippin (dont l’exposition à Pompidou fera l’objet d’une prochaine critique ici). C’est en tout cas une des meilleures expositions cette année, tant par sa densité que par son originalité.

Masahisa Fukase, Hibi, 1990, photo de l’auteur

Autre découverte, bien plus étrange, Masahisa Fukase , dont la vie tragique l’oblige presque à empreindre son oeuvre d’autobiographie : obsession de l’autoportrait, identification au chat, au corbeau, autodestruction et dérision. Incurable égoïste, je ne sais, mais narcissique désabusé et ironique sans aucun doute. Ses portraits de famille décalés traduisent une facette de sa psyché, son rapport ambigu avec son père et sa culpabilité, et aussi la mort de son père et la photo de ses ossements. Pour oublier cette angoisse, la fête, les femmes, l’alcool, embrasser Araki (et bien d’autres) sur la bouche, et chuter, ivre, dans l’escalier d’un bar pour passer ensuite 20 ans dans le coma avant de mourir. Mais, au-delà de ces photographies humaines, trop humaines, il y a aussi de petites merveilles formelles, comme ces fissures du bitume, négatifs repeints à l’aquarelle. Cela a-t-il à voir avec la divination traditionnelle sur carapace fêlée de tortue ? Je ne sais, mais incongrûment m’est venue à l’esprit la phrase christique de Michel Audiard : « Bienheureux les fêlés car ils laissent passer la lumière ». Qui sait ?

Karlheinz Weinberger, Swiss Rebels, photo de l’auteur

Autre forte personnalité cachée sous les habits sages de magasinier à l’usine Siemens, le Zurichois Karlheinz Weinberger donna libre cours (photographique) à sa passion pour les éphèbes, de préférence populaires et musclés. Ce ne serait qu’une resucée helvète de von Gloeden (il va même à Lampedusa, plus sauvage que Taormina) si l’exposition ne montrait aussi, à côté des plastiques homo-érotiques, son côté rebelle (sur papier photo), son intérêt pour les marginaux, les déclassés, les blousons noirs, les motards, les loubards, tous ces amants de liberté dans le carcan suisse. Quand marginalité sexuelle et déclassement social se rejoignent, on a un cocktail révolutionnaire à la Genet, entre audace de l’affirmation de soi et refus des normes. Plutôt que le pompiste Esso vu partout cet été, à l’endroit comme à l’envers, je vous offre une moto en feu : serait-ce un rite funèbre comme chez les Gitans de Mathieu Pernot ?

Michael Wolf, vue d’exposition (Architecture of density, Hong-Kong), photo de l’auteur

Autre figure, Michael Wolf, photographe d’immeubles et de villes, qui bénéficie d’une mise en scène spectaculaire (peut-être un peu trop ?) dans l’Église des Frères Pêcheurs . Moins séduit par son installation un peu convenue de jouets en plastique made in China, j’ai par contre apprécié son regard sur la ville : les immenses tours de Hong-Kong, présentées en très grand format, les détails indiscrets volés aux habitants de Chicago, les passagers hébétés du métro de Tokyo, les chaises rafistolées récoltées dans les rues de Hong-Kong. C’est un peu stéréotypé, mais sa photographie et son propos sont parfaitement cohérents, et une force certaine se dégage de ces installations. Au détail prés que ce natif de Munich dit avoir été « saisi par l’absence de signes de vie dans les rues de Paris », une « ville qui montre peu de signes de modernité à sa surface », et que ce contresens l’a conduit à faire des photos des toits de Paris, lesquelles ne dépareraient pas le présentoir de cartes postales d’une boutique de souvenirs à Montmartre. De quoi enrager, mais le reste vaut la peine.

David Hornillos, Vous les vivants, photo de l’auteur

Enfin, pour conclure les fortes individualités, une personnalité collective, le groupe madrilène Blank Paper, qui présente les travaux d’une dizaine de ses membres et amis : j’y ai admiré une justesse de ton, une intelligence du rapport à la ville et une créativité rafraîchissante. Les cartels étant un peu confus (ou le visiteur un peu fatigué…) , j’espère ne pas faire d’erreurs d’attribution. Les plongées sur les passants d’Antonio Xoubanova, les hommes égarés cheminant entre ciel bleu et terrain vague de David Hornillos et le théâtre de rue de Julian Baron (et son utilisation de la photocopie) m’ont particulièrement intéressé, car témoignant le mieux de cette vision du monde.

De la forte exposition de David Fathi, je parlerai bientôt, dans un billet plus thématique. Pour être exhaustif, j’ai aussi vu les expositions suivantes et n’en dirai qu’un mot :
Levitt France, une documentation sociologico.architecturale
La Sibérie vue par les portes du train
Accidents de la route, voyeurisme sériel de la mort des people sur la route
Lénine déboussolé, anecdotes
Transports Davignon, un film romantique fantasmé, riche châtelain, servante rebelle, érotisme discret
– Une amusante et dérangeante collection de nains et de géants, exotisme et monstruosité
– La théâtralisation documentaire d’Alex Majoli
– Les trois meilleurs étudiants de l’ENSP, et l’exposition des élèves WIP dans une église à la scénographie déroutante
Et je n’ai vu ni Audrey Tautou (Dieu m’en garde, mais c’est bon pour le box-office, je présume), ni Kate Barry, ni les Luxembourgeois, ni la réalité virtuelle. J’oublie quoi ? Le off, sans doute, mais guère eu le temps, hélas. À l’année prochaine !

 

La servante idéale, l’aménagement du territoire, et Mme Michu surréaliste (Arles 3)

Jean Dubuffet, Élément bleu XI, photomontage, 1967

Jean Dubuffet, Élément bleu XI, photomontage, 1967

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Trois expositions aux Rencontres d’Arles avec une dimension historique, voire scientifique. Je passerai vite sur celle consacrée à Dubuffet et à la photographie, très complète et documentée, mais exclusivement consacrée à l’usage que l’artiste fit de la photographie, « servante idéale » destinée à documenter l’oeuvre, finie ou en cours, à la montrer par des projections (sans doute son utilisation la plus originale), à aider la mémoire du peintre en notant telle impression visuelle qui servira plus tard à construire une oeuvre, à glorifier l’artiste au travail, à aider à la conception de ses œuvres (comme le montage des sculptures dans l’espace public, ci-dessus), mais qui, à aucun moment, n’est oeuvre en elle-même, mais un simple outil (comme le dit le titre de l’exposition) : il est symptomatique que Dubuffet ait exclu la photographie du champ de l’art brut, car, conçue avec un appareil, elle ne pouvait y être acceptée. Il faudra attendre 2004 pour que la photographie soit enfin reconnue comme pouvant faire partie de l’art brut lors d’une première exposition à San Francisco, Photography on the Edge.

Tom Drahos, vue d'exposition, photo de l'auteur

Tom Drahos, vue d’exposition, photo de l’auteur

L’exposition sur la Mission photographique de la DATAR est remarquable à pluseurs titres : d’abord parce qu’elle représente un travail historique trés abouti sur cette mission, ensuite parce que, à côté de Doisneau, Fenoyl, Koudelka, Ristelhueber ou Basilico, elle remet à l’honneur des photographes un peu oubliés comme Tom Drahos et ses grandes compositions/déconstructions d’objets photographiques, François Hers et ses horizons conceptuels, ou Holger Trülzsch et ses réseaux de psychophotographies quasi situationnistes, en faisant dialoguer œuvres d’époque et pièces plus actuelles, mais surtout parce qu’elle analyse de manière critique intelligente la culture photographique du paysage, la représentation du monde physique qui nous entoure. En prime, une vidéo de Christian Milovanoff sur sa série des bureaux, mais surtout sur la manière dont se fait un livre de photographie, sur tous les secrets de mise en page et d’agencement que photographes (et maquettistes) révèlent rarement : une belle leçon.

Anne Métayer, Le lien, 1974

Nicole Métayer, Le lien, photocopies, 1974

La troisième exposition savante, celle sur le surréalisme hier et aujourd’hui, présentée par le Centre Pompidou, n’est hélas pas très convaincante: La partie historique est certes intéressante, même si ces photographies ont été maintes fois vues, en particulier à Pompidou même, lors de la grande exposition de 2009, mais aussi et  . Mais la curatrice a voulu aussi montrer les prolongements contemporains du surréalisme, en le défaisant de son contexte historique et en rassemblant des photographies contemporaines qui relèvent du bouleversement de l’image, de l’anti-positivisme, de la théâtralisation, pour reprendre les termes des cartels de présentation: Et c’est là pousser le bouchon un peu loin : classer Dayanita Singh, Sophie Calle ou Alix Cléo Roubaud comme surréalistes, c’est abolir toute définition historique et se satisfaire d’appellations attrape-tout, manquant de cohérence et se limitant au bizarre, à l’étrange, au « surréalisme » selon Madame Michu. On y rencontre certes des œuvres intéressantes, on y fait de belles découvertes (dont des compatriotes de la curatrice, peu connus en France, comme Aneta Grzeszykowska, qui avec la Tchéque Eva Kotátková, est un peu plus dans la lignée surréaliste que les autres). J’ai surtout découvert les six portraits à la photocopieuse datant de 1974 de Nicole Métayer (artiste sur qui je trouve fort peu d’informations, et qui est absente de cette liste), c’est sans doute une des premières représentations du corps dans ce nouveau médium  du Xerox Art (elle inspira le Copy-Art de Jef Aérosol) ; ce détournement d’un médium, cette exploration d’une image autre du corps, qui plus est du visage, me paraissent bien plus proches des idées surréalistes que la plupart des autres photographies contemporaines montrées ici. En somme, cette exposition, et le livre qui l’accompagne, m’ont paru un peu capillotracté et manquant de rigueur pour une exposition se voulant scientifique. Dommage !

Des périls de la photographie documentaire (Arles 1)

Ester Vonplon, Sans titre, Arctique, 2016. Avec l’aimable autorisation de l’artiste et de la galerie Stephan Witschi.

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Et voici donc quelques articles sur les Rencontres d’Arles, même si j’y fus aussi occupé à d’autres choses. Tout d’abord, il m’a semblé que, davantage que dans les précédentes éditions, il y avait cette année une profusion d’expositions à dominante documentaire, plus qu’on n’en attendrait dans un festival de photographie pas spécialement axé sur ce sujet. Ce n’est pas critiquable en soi, mais bon nombre de ces travaux documentaires étaient des reportages, parfois fort intéressants, mais sans grande distance avec leur sujet, sans réflexion critique, sans originalité créative. Ce fut par exemple le cas de la plupart des propositions pour le Prix Découverte (auquel, désormais, les galeries sont associées : est-ce un signe de marchandisation ? En tout cas, cela va exclure des artistes non commerciaux – le lauréat du prix 2005 n’aurait pas été éligible, par exemple – mais je ne suis pas sûr que cela ait un impact sur le penchant documentaire).  Une réflexion intelligente sur un sujet donné, que ce soit les lieux de pouvoir, les mosquées turques, les nomades du Sahel, ou les anciennes bases soviétiques, ne suffit pas, à mes yeux, à fonder un travail photographique de qualité. Se distinguaient dans le lot les paysages célestes de Juliette Agnel, peut-être un peu trop travaillés, et les très belles images arctiques  d’Ester Vonplon, pleines d’un infini vertige et d’un spleen austère, pour qui j’ai voté.

Carlos Ayesta et Guillaume Bression, Retracing our steps, Fukushima Exclusion Zone, 2011 2016, photo de l’auteur

Le lauréat a été le plus créatif des documentaristes, le duo Carlos Ayesta et Guillaume Bression, qui avait l’avantage de ne pas seulement interviewer et photographier (assez banalement) des déplacés de Fukushima, mais aussi de montrer des murs de sacs plastique emplis de terre contaminée et surtout ces barrières de film plastique entre des arbres, comme une frontière dérisoire entre les deux territoires, comme une poésie de la distance.

Eleonore Lubna, Jambe artificielle de Olexandr Konyonov, Desyakin, 2017

Nombreuses sont les autres expositions, où les bons sentiments, politiques, écologiques, ethnologiques ne suffisent pas à transcender un travail de reportage bien fait, mais sans mise à distance créative : c’est le cas par exemple, du travail sur Monsanto, où la dénonciation de cette société devenue emblématique de tous les crimes contre la nature est faite de manière scolaire, didactique, plate : un réalisme sans souffle, une photographie qui ne va pas au-delà de son discours convenu (un peu comme les paradis fiscaux il y a deux ans). Un peu plus travaillés dans ce registre sont la documentation de Gideon Mendel sur les inondations (on y voit aussi des images délavées, bien plus recherchées que les portraits pieds dans l’eau), et le travail de reportage de Samuel Gratacap sur les réfugiés en Libye, mais surtout le dialogue sur l’Ukraine entre le (relatif) vétéran Guillaume Herbaut et la (jeune) photographe Éléonore Lubna, à peine sortie de l’école, dans le cadre des « conversations Olympus », souvent excellentes. Chaque image de Herbaut, aussi apparemment paisible paraisse-t-elle, contient un détail rappelant la guerre : trou d’obus, vitre brisée, filet de camouflage, ferraille, traces violentes d’un conflit dont les personnes déplacées de Lubna portent en elles-mêmes le souvenir, les empreintes douloureuses, invisibles ou tangibles.

Mathieu Pernot, Les Gorgan, vue d’exposition, photo de l’auteur

Mais, parmi toutes ces expositions qui nous parlent du monde tel qu’il est, une seule se détache vraiment du lot, car elle interroge la forme même du documentaire, elle est la trace d’une évolution, depuis la distance initiale face à un « bon sujet » intéressant jusqu’à la relation quasi fusionnelle aujourd’hui entre le photographe et son sujet, c’est celle de Mathieu Pernot sur une famille gitane, les Gorgan, qu’il photographie depuis ses années à l’ENSP il y a 22 ans. Bien sûr, on peut rester en surface et ne parler que de cette famille gitane, de son histoire, de son présent, de ses anecdotes et de son pittoresque, et c’est déjà un sujet intéressant, séduisant même pour qui ne connaît rien de la culture gitane:  Mais le talent de Mathieu Pernot (à la différence de la quasi-totalité de ceux cités ci-dessus) est d’aller au-delà de ce côté documentaire en interrogeant son propre rapport à son sujet, et en traduisant son interrogation en images: Un panneau consacré à chaque membre de la famille regroupe ses premières photographies (avec en particulier les photomatons des gamins), ses séries plus récentes (comme les crieurs devant la prison), des photos prises par les membres de la famille eux-mêmes sans qu’il y ait la moindre indication, la moindre distinction, des images intimes, une naissance, un deuil, la filleule du photographe. C’est bien sûr un travail sur le passage du temps, mais c’est surtout une réflexion sur la place du photographe face à son sujet, sur la distance et sa dissolution, et c’est cela qui en fait, à mes yeux, la meilleure exposition d’Arles cette année. De ce point de vue, c’est un travail plus limité, mais plus abouti que ce qu’il montrait au Jeu de Paume en 2014. Pernot présente aussi à Toulon un travail sur l’histoire des Gitans en France, que je n’ai pas pu voir, hélas.

Arles, suite et fin (6)

Joao Pina, Condor, vue d'exposition

Joao Pina, Condor, vue d’exposition

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Après la paresse estivale, une petite liste des autres expositions arlésiennes qui m’ont intéressé (et aussi quelques déceptions).

William Kentridge, More Sweetly Play The Dance, 2015, vue d'exposition

William Kentridge, More Sweetly Play The Dance, 2015, vue d’exposition

D’abord, l’installation de William Kentridge (je sais, c’est LUMA, pas les Rencontres, mais bon), comme toujours fascinant : une procession lente sur huit écrans, une scansion de l’espace, des personnages étranges et attachants, qui, parfois, disparaissent dans les fentes entre les écrans pour renaître quelques secondes plus tard, des fanfares, des têtes coupées sur des piques, des squelettes qui dansent, la révolution.

Sid Grossman, ST, 1947-1948

Sid Grossman, ST, 1947-1948

 

Ensuite la remarquable (re) découverte de Sid Grossman, photographe censuré, occulté du fait de ses positions politiques, si doué pour retranscrire l’énergie de la ville, mais qui, à la fin de sa vie, persécuté par le FBI, se retire du monde et devient plus contemplatif et moins percutant.

Joao Pina, Série "Absurde". Esteban Echeverría, Argentine, septembre 2011

Joao Pina, Série « Absurde ». Esteban Echeverría, Argentine, septembre 2011

Et enfin le travail de Joao Pina sur l’Opération Condor : dès l’entrée (en haut), une double rangée de victimes vous prend à la gorge, des portraits en pied de Brésiliens pourchassés de pays en pays, une haie d’honneur tragique. « Un cri figé dans le temps » dit l’artiste, qui revisite les lieux de torture, les procès et les tortionnaires encore en liberté, jusqu’à l’absurde de l’avion d’où on jetait les prisonniers à la mer, aujourd’hui reconverti en objet publicitaire pour un magasin de matériaux de construction dans la banlieue de Buenos Aires.

Claude Schwartz, D'où viens-tu Johnny ? 1963

Claude Schwartz, D’où viens-tu Johnny ? 1963

Ensuite des endroits où on rit : Sarkozy et Johnny à cheval en Camargue, aussi mauvais cavaliers l’un que l’autre, au milieu d’une exposition très documentaire sur le western en Camargue.

Barry van der Rijt, Erreurs exquises (glitch numérique) 2015

Barry van der Rijt, Erreurs exquises (glitch numérique) 2015

Les habituelles collections de bizarreries d’Erik Kessels, présentées comme des curiosités ou des gadgets illusionnistes, alors que certains travaux montrés là (Joachim Schmid, Barry van der Rijt, Timm Ulrichs) auraient mérité des développements plus sérieux.

Le Professeur Choron jouant au bilboquet, vue d'exposition

Le Professeur Choron jouant au bilboquet, vue d’exposition

Et l’ineffable exposition Hara Kiri, où on rit du début à la fin. Quand Hollande l’a visitée, les photographes du cortège officiel furent interdits de photo dans ces salles, de crainte qu’un rapprochement Flamby-Choron ne soit trop explosif.

Le visage de la statue de la Liberté, 17 juin 1885

Le visage de la statue de la Liberté, 17 juin 1885

Bien d’autres expositions de qualité, je ne peux parler de tout (mais, en bon stakhanoviste, j’ai TOUT vu, sauf une) : les superbes tirages Fresson couleur de Bernard Plossu dans l’Ouest américain, la belle histoire de Lady Liberty (dommage que l’extraordinaire travail de Danh Vo ne soit pas évoqué), la collection de photos de travestis en tout genre (j’ai aimé les travestissements des acteurs amateurs dans les camps de prisonniers, tension entre virilité militaire et distraction féminine).

Eric Baudelaire, série Of Signs and Senses, 2009, (Paradise Magazine n3 p.71, Yokohama, 2008)

Eric Baudelaire, série Of Signs and Senses, 2009, (Paradise Magazine n3 p.71, Yokohama, 2008)

J’ai été un peu déçu par l’exposition sur la réutilisation des images : certaines œuvres posent des questions non seulement esthétiques mais politiques, comme l’excellent critique David Campany analysant le rôle du figurant à partir de l’image de plateau d’un film du jeune Hitchcock, Eric Baudelaire questionnant la censure morale japonaise à partir d‘images de magazines où le sexe et la pilosité ont été soigneusement grattés par les employés de la censure, et la trame de l’image ressort, ou Broomberg & Chanarin recomposant l’image d’une exécution en Iran. Mais l’exposition ratisse large, trop large sans doute, et la pertinence du travail de Malik Ohanian ou d’Artavzd Pelechian, des cartes postales (très à la mode) de Mrs Merryman et de quelques autres, reste à démontrer.

Daisuke Yokota, ST, 2016, vue d'exposition

Daisuke Yokota, ST, 2016, vue d’exposition

Un peu déçu aussi par les sélections du Prix Découverte : j’ai voté pour Daisuke Yokota, déjà remarqué l’an dernier, pour son travail sur le médium photographique, sa création d’un monde flottant et fantasmatique, tout en sachant bien que mon intérêt pour ce domaine n’est pas mainstream. C’est l’Ougandienne Sarah Waiswa qui a gagné, un beau travail sur une femme albinos et ses tentatives de s’affirmer dans un monde hostile, où les objets (lunettes, perruque, etc.) sont présentés à côté des photos, effet un peu gadget. Plus intéressants étaient les deux artistes sélectionnés par Florian Ebner, Frank Berger et Stephanie Kiwitt, car tous deux travaillaient sur le temps, sur l’avant et l’après, sur l’intemporel et l’évanescent. Le reste était assez moyen, et parfois noyé dans un baratin qu’on croyait banni à jamais de ces lieux, et qui dessert l’œuvre plus qu’autre chose.

Yann Gross, The Jungle Show, vue d'exposition

Yann Gross, The Jungle Show, vue d’exposition

Il est donc temps d’en venir aux déceptions… Je suis tout à fait pour la créativité scénographique et ne crois pas qu’une exposition doive nécessairement consister en un triste alignement de cadres toujours identiques, mais quand la mise en scène est telle qu’elle empêche de voir les photographies correctement et qu’il faut se rabattre sur le livre (par ailleurs excellent), ce qui est le cas de l’exposition de Yann Gross sur l’Amazonie, c’est bien dommage. Mais il y a pire : c’est quand la scénographie (musique incluse) semble n’être là que pour nous empêcher de voir la médiocrité des photographies, banales images de rue à Dublin, et c’est le cas d’Eamonn Doyle : de la poudre aux yeux, rien de plus.

Phil Degginger, Girl with braces, 2016, exposition de Elad Lassry

Phil Degginger, Girl with braces, 2016, exposition de Elad Lassry

Et je ne dirai rien sur le reste, musiques maliennes, studios de Nollywood, Ovnis et monstres divers, appareils dentaires et discours abscons, et autres pittoresques. Mais, dans l’ensemble, c’est quand même une très bonne édition, équilibrée, diverse, stimulante et audacieuse.

Photos Condor (Joao Pina), Sid Grossman et Western Camarguais (Claude Schwartz) provenant du site des Rencontres. Photos Eric Baudelaire et Yann Gross provenant des sites des artistes. Autres photos de l’auteur.

Des femmes (Arles 5)

Vue de l'exposition de Laia Abril, histoire de la misogynie, chap.1 De l'avortement, reproduction d'une fresque orthodoxe montrant le Christ se lamentant avec un fœtus avorté dans la main, photo Suzanna Pozzoli

Vue de l’exposition de Laia Abril, histoire de la misogynie, chap.1 De l’avortement, reproduction d’une fresque orthodoxe montrant le Christ se lamentant avec un fœtus avorté dans la main, photo Suzanna Pozzoli

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Nombreux furent ceux qui reprochèrent aux Rencontres l’an dernier de présenter si peu de photographes femmes, une seule en fait en exposition individuelle (hors Découvertes), et en plus pas très bonne, avec un thème têêêllement féminin, le coup de foudre. Le message semble avoir été entendu, et il y avait même cette année un Prix Madame Figaro pour l’une des femmes exposées (y compris certaines au Prix Découverte, dont je parlerai plus tard, et d’autres dans des expositions collectives). L’effort était donc bien là ; quant au résultat (tout comme avec les hommes), des expositions moyennement intéressantes, et une seule qui sortait du lot : d’ailleurs personne ne s’y trompa et c’est celle-ci qui eut le prix haut-la-main (paraît-il).

Objet signé Katarina Jebb en vente à la boutique du Musée Réattu, photo de l'auteur

Objet signé Katarina Jebb en vente à la boutique du Musée Réattu, photo de l’auteur

Commençons donc par les moins convaincantes (même si la liste Madame Figaro n’est pas exactement la même) : les scans de Katarina Jebb au Musée Réattu ne semblent pas être beaucoup plus que des prouesses techniques gadgétisées : la pièce la plus intéressante de son travail est le scan du cendrier de Balthus, reproduit dans un cendrier multiple et vendu 250€ à la boutique du Musée, c’est dire. En face, la lauréate du Prix BMW, Alinka Echeverria, a réalisé en tout et pour tout un vase orné d’une image de Serena Williams ; même avec tous les discours du monde (et en citant Flusser sans le nommer), ça ne va pas très loin, pas beaucoup plus loin que les coups de foudre de la lauréate de l’an dernier.  Quant aux collages de Maud Sulter, je n’y ai pas compris grand-chose.

Stéphanie Solinas, Sans titre (boîte #1), Le Palais de l’esprit, 2016

Stéphanie Solinas, Sans titre (boîte #1), Le Palais de l’esprit, 2016

Plus intéressantes sont Lanqing Zhu et son travail sur l’insularité, hélas assez mal présenté, et Clémentine Roche avec sa traque d’un personnage énigmatique (dans l’exposition consacrée aux trois « meilleurs » diplômés de l’ENSP). Ensuite, Stéphanie Solinas surprend en présentant un travail très documentaire sur une halle métallique, qui passa du noble statut de Grand Palais de l’Exposition Coloniale de Marseille au rôle de magasin à riz à Arles : beaucoup de documentations rassemblées par de nombreuses petites mains et d’autres chercheurs, présentées dans un parcours linéaire assez sec et une vidéo assez bavarde. De cette halle, en fouillant un peu plus, on pourrait faire de multiples lectures sous des angles architecturaux, postcoloniaux, sociaux, ou même botaniques, mais ce qui manque dans le travail documentaire présenté ici, c’est l’obsession catégorisatrice, la volonté de tout cataloguer exhaustivement jusqu’à l’absurde, qui faisaient l’attrait de précédents travaux de Stéphanie Solinas, comme les Dominique Lambert (montrés à Nîmes en marge des Rencontres) ou les tombes du Père Lachaise, qualités qui sont ici absentes, ou en tout cas bien estompées.

Laia Abril, Abortion instruments, including soap and an enema syringe, widely used for termination by introducing into the uterus. This caused a miscarriage, but often the woman's death resulted. Such thick-walled cylinders with plungers were in use from as early as the 15th century to cleanse the intestines. However, the short attachment tube could be replaced with a longer one, making them suitable for rinsing other body openings. At the same time, it satisfied the most important requirement for every tool used to perform abortions: it raised no suspicions. Since abortions were illegal, a variety of items were repurposed—anything too obvious would be noticed during a police search. Abortionists could protect themselves in this way, but the hygienic and medical inadequacies resulting from legal prohibition cost many women their health or even their life. Museum of contraception and Abortion, Vienna, Austria, August 2015. Courtesy Laia Abril / INSTITUTE

Laia Abril, Abortion instruments, including soap and an enema syringe, widely used for termination by introducing into the uterus. This caused a miscarriage, but often the woman’s death resulted. Such thick-walled cylinders with plungers were in use from as early as the 15th century to cleanse the intestines. However, the short attachment tube could be replaced with a longer one, making them suitable for rinsing other body openings. At the same time, it satisfied the most important requirement for every tool used to perform abortions: it raised no suspicions. Since abortions were illegal, a variety of items were repurposed—anything too obvious would be noticed during a police search. Abortionists could protect themselves in this way, but the hygienic and medical inadequacies resulting from legal prohibition cost many women their health or even their life.
Museum of contraception and Abortion, Vienna, Austria, August 2015. Courtesy Laia Abril / INSTITUTE

Il n’est donc guère surprenant que ce fut Laia Abril qui se détacha du lot, avec un travail engagé, passionné, radical, dérangeant sur l’avortement et les difficultés que rencontrent des femmes dans les pays où il est encore interdit ou rendu difficile. Entre portraits de femmes contant leur histoire et documents émanant du Musée de l’Avortement et de la Contraception à Vienne, c’est une exposition exceptionnellement forte que cette jeune photographe présente, non seulement par son discours, mais aussi par son style frontal, direct, sans concession et par son approche dépassant les limites de la photographie. La seule erreur, à mes yeux, est la sculpture de cintres au centre de la pièce : trop anecdotique, trop peu subtile, elle n’ajoute rien, au contraire.

Zanele Muholi, Bester 1, Mayotte, 2015

Zanele Muholi, Bester 1, Mayotte, 2015

Il y a une autre photographe femme de très grand talent à Arles, mais on la voit dans l’exposition de LUMA, et, de ce fait sans doute, Madame Figaro ne l’avait pas retenue dans sa sélection : il s’agit de la Sud-Africaine Zanele Muholi, que l’on connaît jusqu’ici pour son travail sur la communauté LGBT de son pays, et dont on sait qu’elle est par ailleurs une militante très active et qu’elle a souffert de l’homophobie jusqu’à voir ses archives détruites. Elle présente ici des autoportraits avec des coiffures étranges, parfois faites d’instruments de ménage, pinces à linge ou tampons à récurer. Se riant de la fascination blanche pour les coiffures africaines, elle se met en scène dans des stéréotypes exagérés, la peau noircie, la pose fière ; elle évoque sa mère Bester et toutes les domestiques noires du temps de l’apartheid, et aussi les photos d’identité au Polaroid des « dompasses ». C’est la première fois je crois que son travail se dégage du discours étroitement LGBT et devient plus universel, et c’est très fort. Le titre de l’exposition, en zoulou, signifie « Salut Lionne noire ». Il faut absolument lire le petit journal de l’exposition. Avec ces deux artistes, Laia Abril et Zanele Muholi, Arles présente cette année une photographie féministe, toute de fierté et d’affirmation, qui ne peut laisser indifférent. Bravo !

Photo 1 courtesy de Suzanna Pozzoli qui a réalisé ce très beau reportage

Un mec gonflé (Arles 4)

Ethan Levitas, Cadre 21, Photographie en 3 actes, 2012

Ethan Levitas, Cadre 21, Photographie en 3 actes, 2012

en espagnol

Mon premier soir à Arles, je rencontre à la table d’un café un jeune Américain sympa, qui me dit qu’il expose à la Grande Halle et qu’il se confronte à Garry Winogrand. Gonflé, le mec, me dis-je !

Garry Winogrand, New York, 1965

Garry Winogrand, New York, 1965

Winogrand, ce n’est pas rien, et s’affirmer en marchant dans ses traces tout en prétendant réinventer la street photography, faut le faire. Ensuite je découvre qu’Ethan Levitas a 45 ans et que ce n’est plus un blanc-bec, certes, mais je suis impatient d’aller voir la confrontation.

Garry Winogrand, détail de la plance-contact PC534 posthume, vers 1983

Garry Winogrand, détail de la planche-contact PC534 posthume, vers 1983

Cette double exposition a pour argument que Winogrand, vers la fin de sa vie, commençait à modifier sa conception de la photographie de rue : ce n‘était plus tant une chasse, une rapine, une quête de « à quoi ça ressemble quand c’est photographié », mais plutôt un événement, une rencontre, dans laquelle l’artiste voulait aussi s’affirmer comme protagoniste, comme partie prenante et non plus seulement comme voleur d’images. Si la première salle montre de nombreuses photographies tirées par Winogrand (et, pour certaines, fort connues), c’est au fond, après un long couloir (superbe scénographie, pour une fois au service du propos) qu’on découvre de très grandes reproductions murales de planches-contact (on sait qu’à sa mort, il laissa de très nombreux films non tirés, voire non développés). Sur l’une d’elles, je crois avoir saisi ce « nouveau Winogrand », ou en tout cas ce nouveau rapport entre photographe et sujet photographié : un vieux beau à demi clochard crâne face à l’objectif, dialogue avec Winogrand, le défie ou l’apostrophe avec véhémence, semble-t-il. Ce n’est plus une scène de rue saisie sur le vif, c’est un dialogue. On ne peut que penser au remarquable livre d’Ariella Azoulay, The Civil Contract of Photography, dont les implications sont certes plus politiques, mais qui remet aussi en question la position de pouvoir du photographe derrière son objectif.

Ethan Levitas, Ten-year Study, n.23, 2011

Ethan Levitas, Ten-year Study, n.23, 2011

Et Levitas, alors ? D’abord un mur anguleux de photographies de passants dix ans après le 11 septembre, dans le bas de Manhattan, et déjà un dialogue s’installe entre sujet et photographe, une sorte de communion dans la mémoire de la tragédie peut-être.

Ethan Levitas, In advance of the broken arm, Photograph of the Officer who will not say a word because of this photograph

Ethan Levitas, In advance of the broken arm, Photograph of the Officer who will not say a word because of this photograph

Ensuite un couloir avec un clin d’œil duchampien « In advance of the broken arm » : cette série montre des confrontations entre l’artiste et des policiers new-yorkais, confrontations certes bénignes, désobéissances civiles bien modérées (rien à voir avec les tragédies chez Azoulay, ou même avec Alain Declercq photographiant des zones interdites après le 11 septembre), mais qui entraînent néanmoins une interdiction de photographier, une confiscation de l’appareil, voire un séjour au poste. De cette confrontation, Levitas fait un récit minimal, même pas un récit, juste une apostille quelque peu énigmatique, qu’il tape à la machine dans l’obscurité et dont il reproduit le scan négatif, fautes de frappe comprises : « Photograph of the officers who I will not permit to no now know because of this photograph ». La photographie crée l’événement.

Ethan Levitas, Cadre 230, Photographie en trois actes, 2012

Ethan Levitas, Cadre 230, Photographie en trois actes, 2012

Enfin, quand, au bout du couloir, la vue s’ouvre sur une salle où sont donc aussi les planches-contact de Winogrand en grand format, Levitas présente une troisième série dans laquelle il tient à bout de bras une chambre photographique qu’il positionne devant une caméra de vidéosurveillance : le passant habitué à être constamment filmé, surveillé, localisé, espionné, traqué, et qui ne ‘en émeut plus guère – Patriot Act oblige – se retrouve soudain soumis à un autre regard, tout aussi intrusif, mais d’une essence différente, celui d’un photographe dont l’acte n’est plus tant intrusif que complice. Il réagit avec étonnement, amusement, incompréhension ; peut-être réfléchit-il alors à ce qui advient de son image ainsi captée, peut-être cet événement photographique devient-il la source d’un questionnement politique (et puisque j’ai évoqué Azoulay, me vient à l’esprit le travail de Miki Kratsman sur la vidéosurveillance).

Ethan Levitas, cartel

Ethan Levitas, cartel

C’est en tout cas de la part de Levitas un travail remarquable sur ce que peut être aujourd’hui la street photography, et surtout sur la manière dont elle peut instaurer et traduire des rapports différents entre photographe et « sujet ». Un petit clin d’œil pour finir, la légende de la photo au-dessus.