Original, copie, série (Daniel Blaufuks)

Daniel Blaufuks, Copia original, 2019, (gal. Vera Cortes), coupe et sa reproduction, 18x38x32cm

En espagnol

Copie, dit-il. C’est même le titre de l’exposition, « Copie originale « , de Daniel Blaufuks à la galerie Vera Cortes (jusqu’au 14 septembre). Et il y a bien une copie, à l’identique, celle d’une petite coupe en céramique de style chinois, posée sur une étagère à côté de l’original (et d’aileurs, quelle est la copie et quel est l’original ?). Le reste, ce sont cinquante photos de cette coupe (ou de sa copie ?), toutes ou presque dans la même position, toutes ou presque sous le même éclairage latéral (avec parfois une image grossière de la fenêtre, comme un J plus clair sur les rayures verticales de la coupe), toutes, présume-t-on, faites avec le même appareil et la même pellicule (mais peut-être est-ce du numérique, je ne sais), mais toutes différentes du fait de l’intensité de la lumière, allant de l’éblouissement total à l’obscurité quasi complète, et entre les deux, toutes les phases du visible. Aucun ordre ne semble présider à leur accrochage, à leur numérotation, et on passe en un pas d’une coupe claire (si j’ose dire) à une coupe sombre.

Daniel Blaufuks, Copia original, 2019, (gal. Vera Cortes), vue d’exposition

La photographie est-elle une copie ? Mais une copie de quoi ? de l’objet initial ainsi reproduit (un pas vers la théorie de l’indexialité) ? Mais, nul besoin d’appeler les Brillo Boxes à la rescousse (comme le fait l’auteur du texte de présentation, Joël Vacheron), chacun sait bien que la représentation n’est pas l’objet. Alors la photographie ne serait-elle que la copie d’une image originelle, le négatif ou le fichier électronique ? Mais quid de l’inversion positif /négatif (Michel Frizot est un des rares historiens/théoriciens de la photographie à s’être intéressé au négatif et à son statut), quid des effets de tirage (et de la science du tireur), quid de la post-production ?

Daniel Blaufuks, Copia original, 2019, (gal. Vera Cortes), photographie, 30x45cm

Ces images forment une série (et Blaufuks sait faire des séries), et une série, c’est bien plus qu’une copie, c’est une déclinaison en fonction de paramètres qui varient, lumière, temps, technique. Ca peut être aussi simple que les recherches conceptuelles de John Hilliard, ça peut être aussi linéaire et dépouillé que la lumière sur la cathédrale de Bourges de Laurence Aegerter, ou ça peut être aussi complexe que des Monet, Meules de foin ou Portail de la cathédrale de Rouen à toute heure du jour, en toute saison. La question n’est pas tant ce qu’est une oeuvre originale, et en quoi un déplacement dans un espace culturel fait d’un objet ordinaire (Duchamp) ou de sa représentation (Warhol) une oeuvre d’art, la question n’est pas la perfection d’une copie à l’identique et comment l’exploration d’un facsimilé peut renforcer l’aura de l’oeuvre original (comme l’évoque cet essai de Latour et Lowe, cité par Vacheron). Non, la question ici, à mes yeux, est, une fois de plus, l’épuisement de l’image, la manière dont un artiste va jusqu’au bout de l’indexialité, en se battant contre l’impossibilité de la représentation.

Le vide aspirant de l’oculus (Daniel Blaufuks)

Daniel Blaufuks, Houve um tempo em que estàvamos todos vivos, 2018

en espagnol

La dernière exposition de Daniel Blaufuks (à la galerie Carlos Carvalho, jusqu’au 19 mai) semble indiquer une évolution intéressante, que sa série Tentative d’épuisement avait déjà initiée. On peut en effet la percevoir sur trois plans différents. Le premier serait, conformément au discours de l’artiste, de la voir en effet comme la suite d’un cauchemar où il a rêvé que nombre de ses amis sont morts, et qui donne son titre à l’exposition : « Il y eut un temps où nous êtions tous vivants ». On est bien là dans le registre du temps, de la mémoire, du deuil, de la mélancolie et de la méditation, dont nous sommes familiers dans son oeuvre.

Daniel Blaufuks, Houve um tempo em que estàvamos todos vivos, 2018

Une seconde approche serait plutôt historique : ce que nous voyons là, c’est l’oculus du Panthéon romain, ce trou de 8.7 mètres de diamètre, à 43.3 mètres du sol, prouesse architecturale inégalée et endroit symbolique à plus d’un titre. C’est ici que Romulus disparut dans les cieux, c’est ici qu’Agrippa édifia un temple à tous les dieux. Hadrien en fit un monument au syncrétisme, tout en y rendant la justice, et « la prière s’échapperait comme une fumée vers ce vide où nous mettons les dieux » lui fait dire Marguerite Yourcenar. Devenu église chrétienne, il accueille des reliques (un sacrilège aux yeux des anciens Romains), Raphael s’y fait enterrer, Annibal Carrache aussi, et deux rois d’Italie (ce qui en fit parfois un lieu de manifestations monarchiques). C’est un lieu plein de symboles, cube et sphère, carré et cercle, perfections pythagoriciennes et nombre parfait; c’est aussi une sorte de cadran solaire inversé (car c’est la lumière et non l’ombre qui marque les heures), comme le montre cet ensemble photographique en couleur négative (il en est deux autres identiques, en couleur et en noir et blanc), et le soleil illumine la porte le 21 avril, jour de la fondation de Rome. On comprend bien en quoi cette densité historique peut intéresser l’artiste et comment un songe sur la mort et l’immortalité peut s’inscrire dans cet endroit chargé de mémoire.

Daniel Blaufuks, Houve um tempo em que estàvamos todos vivos, 2018

Mais, plus que tout, je vois là une recherche de cinéma expérimental : sur trois écrans juxtaposés, la même image de l’oculus pris dans l’objectif d’une caméra virevoltante. Un film est en couleur, un autre en noir et blanc et le troisième, d’angle, est en couleur inversée (l’oculus y est donc noir). L’oculus et les rangées de caissons de la coupole sont le seul objet filmé, et on l’oublie presque, se concentrant bientôt sur la seule construction de l’image. Non seulement les mouvements de la caméra ne cessent de perturber et de bousculer la vision, mais l’image se dédouble, se multiplie, en symétries horizontales et verticales, créant un tourbillon visuel hypnotisant. Ainsi travaillé, l’oculus devient mandorle, pupille, obturateur, il est une ouverture au delà de l’écran, un vide aspirant. Et le son, fait du brouhaha des visiteurs, enveloppe le tout dans un bourdonnement lancinant. On peut oublier, et le rêve de l’artiste, et l’histoire du Panthéon, et se laisser prendre par cette oeuvre formelle, abstraite et pure, qui ne conte plus une histoire, mais qui existe en elle-même.

Photos 1 & 2 courtesy de l’artiste; photo 3 de l’auteur

Un photographe de notre temps (Daniel Blaufuks)

Daniel Blaufuks, from the series Attempting Exhaustion, 2016

Daniel Blaufuks, from the series Attempting Exhaustion, 2016

John Berger a eu 90 ans le 5 novembre. Ce jour-là son éditeur anglais a fait une vente flash à 50%. Du coup, je n’ai pas encore la totalité des œuvres complètes de cet homme que j’admire, mais je m’en approche. J’étais en train de lire son premier livre, un roman de 1958, A Painter of Our Time (traduit chez Maspero en 1978). C’est le journal d’un peintre hongrois, Janos Lavin, exilé à Londres, journal commenté par son ami John, un critique. Janos peint des sportifs, des nus, des mouettes, Janos, dit sarcastiquement le directeur de l’école d’art où il enseigne, est notre lien avec la tradition picturale. Quand il connaît enfin le succès, Janos disparaît : il part début octobre 1956 pour la Hongrie, son pays qu’il avait quitté en 1919 après l’échec de Béla Kun et où il retourne juste avant le soulèvement anti-soviétique. On n’en saura pas plus.

Si le livre, sous la plume de John, dépeint remarquablement bien le studio du peintre, l’univers des galeries londoniennes ou l’ambiance d’un vernissage, Janos, dans les entrées de son journal, ne cesse de s’interroger sur la peinture (Berger fut peintre dans sa jeunesse), il parle remarquablement bien de ses luttes avec la toile, de ses frustrations, de ses espoirs ; de ce point de vue, c’est un livre que je classe dans mon panthéon aux côtés du Giacometti de James Lord. Et Janos parle des rapports de l’art et de la politique, du socialisme dans l’art : quelle est l’utilité de l’art, son sens, sa mission ? Vu l’époque, il est beaucoup question de réalisme socialiste et d’art au service du prolétariat, mais ce n’est là qu’un prétexte. Janos cite le sculpteur allemand Gerhard Marcks : « L’art n’est pas là pour soulager l’ennui de ceux qui n’ont pas d’idéal ».

Oui, mais quel idéal ? Comment faire ? L’artiste peut être militant révolutionnaire avec des pierres ou un fusil, ou bien il peut mettre son art au service de la révolution et produire de la propagande. Ou bien, écrit Janos, certains rares artistes peuvent simplement suivre leur vocation et être prêts à mourir pour elle. Delacroix, Cézanne, van Gogh se sont battus pour leur vision, ils ont mis toute leur énergie à trouver les formes visuelles pour la traduire, et, ce faisant, ils ont contribué à construire un monde meilleur, plus vrai, plus riche.  Et ceux-là sont de vrais révolutionnaires, même, dit-il, après que leurs œuvres aient été congelées dans les musées. Berger, que j’ai croisé il y a quelques années du côté de Ramallah, est un homme de convictions et qui s’engage pour elles, mais c’est avant tout un des rares critiques sachant aussi bien faire entrer le monde réel au sein de la critique.

Daniel Blaufuks, from the series Attempting Exhaustion, 2016

Daniel Blaufuks, from the series Attempting Exhaustion, 2016

C’est ce livre que je lisais le jour où je suis allé voir l’exposition de Daniel Blaufuks (jusqu’au 14 janvier) dans le nouvel espace de la galerie Vera Cortes (un White Cube fonctionnel dans un quartier fade mais efficace, après des années dans un charmant appartement au bord du Tage : professionnalisation). Blaufuks, photographe de la mémoire, du souvenir, de l’histoire, du génocide des Juifs, photographe hanté par le passé. Mais ici, quasiment un seul objet photographié, objet trivial et quotidien au possible : la table de sa cuisine et la fenêtre qui l’éclaire. Il y boit du lait ou du café, il y lit le journal, il y mange un fruit, rien que de très banal.

Daniel Blaufuks, Jornal,, from the series Attempting Exhaustion, 2016, 29x41cm

Daniel Blaufuks, Jornal,, from the series Attempting Exhaustion, 2016, 29x41cm

La vingtaine de photographies exposées, la centaine d’images du petit journal de l’expo (ci-dessus), le millier de clichés faits, sont d’abord, évidemment, une tentative d’épuisement. Mais, à la différence de Perec, le temps est illimité et le point de vue est univoque : aucune distraction, aucun être humain ou chien errant ou bus 93 n’entre dans le champ de vision. Là où Perec absorbait le monde environnant en trois jours, Blaufuks ne s’intéresse, en plus de trois ans, qu’à ce petit espace désert et habité par lui seul. On pense au Voyage autour de ma chambre de Maistre, mais un voyage bien fermé sur lui-même.

Daniel Blaufuks, from the series Attempting Exhaustion, 2016

Daniel Blaufuks, from the series Attempting Exhaustion, 2016

Cette incessante répétition, déclinée sur différents modes photographiques (analogue et numérique, noir et blanc et couleur, polaroid et films classiques) ne semble guère obéir à un protocole précis, conceptuel, mais plutôt aux humeurs de l’artiste. Ce désir d’épuisement, d’absorption en devient quasi pathologique : Blaufuks cite le borgésien Ireneo Funes qui mourut d’une indigestion de mémoire, plus savante que visuelle ; j’ai plutôt pensé à la mémoire eidétique de l’artiste anglaise Lindsay Seers, que l’absorption compulsive d’images rendit muette jusqu’à l’âge de huit ans, et qui, une fois la parole maîtrisée, n’eut de cesse que de continuer à ingérer des photographies par la bouche.

Daniel Blaufuks, Panorama,, from the series Attempting Exhaustion, 2016, 46x18x22cm

Daniel Blaufuks, Panorama,, from the series Attempting Exhaustion, 2016, 46x18x22cm

On retient aussi, dans cette tentative formelle d’aller au bout de la représentation, une nostalgie de la matérialité de la photographie et une remise en cause de la vérité photographique. Comme pour mieux le souligner (et nous narguer), trône au centre de la salle une sorte de porte-bouteilles miniature avec des petits viseurs de plastique, mono ou stéréo, outils dérisoires de vision s’il en est, nous forçant à nous contorsionner pour y coller l’œil et revoir les images qui sont au mur derrière nous.

Daniel Blaufuks, 21 de Setembro de 2015 3:06, from the series Attempting Exhaustion, 2016, 100x150cm

Daniel Blaufuks, 21 de Setembro de 2015 3:06, from the series Attempting Exhaustion, 2016, 100x150cm

Ce sont des photographies superbes, avec bien sûr, d’abord, un travail sur la lumière : latérale, venant d’une fenêtre vétuste, aux carreaux parfois colorés, elle ne structure pas l’espace comme chez Vermeer, elle le caresse. Le rendu de la matière est souvent fascinant, ainsi le fondu du lait dans le duralex (ci-dessus) ou la sensualité brutale de la peau des citrons, bien plus Chardin que Cézanne (ci-dessous). Ces natures mortes n’ont pas le jansénisme froid de Cézanne ou des cubistes, elles respirent la gourmandise flamande ou la luxuriance d’un Lubin Baugin.

Daniel Blaufuks, 20 de Julho de 2015 5:38, from the series Attempting Exhaustion, 2016, 110x160cm

Daniel Blaufuks, 20 de Julho de 2015 5:38, from the series Attempting Exhaustion, 2016, 110x160cm

Beaucoup de références artistiques dans ces photographies, de Chardin à van Gogh et de Malevitch à Vermeer, trop peut-être : ces tournesols sont-ils vraiment là par hasard ou à dessein ? Peu de mots, par contre : journaux et livres posés sur la table sont délibérément illisibles, non identifiables. Seul une photo d’angle (ci-dessous) accrochée bien haut (comme une icône tutélaire) laisse voir des livres entassés (van Gogh encore), et c’est là qu’on retrouve, outre Perec, Sebald et Theresienstadt, tous les spectres qui hantent Daniel Blaufuks.

Daniel Blaufuks, 17 de Julho de 2015 6:26,, from the series Attempting Exhaustion, 2016, 60x90cm

Daniel Blaufuks, 17 de Julho de 2015 6:26, from the series Attempting Exhaustion, 2016, 60x90cm

Pour revenir à Janos Lavin (et à John Berger), ce travail formel, bien moins « militant » ou « engagé » que les précédents, est tout autant qu’eux un travail « dans le monde », au-delà des apparences. En allant au bout de son propos, en tentant d’épuiser une situation ou plutôt sa représentation, en s’attaquant à cette impossible tache, Blaufuks nous parle d’impuissance et de résilience, il conte ses efforts, et comment ceux-ci, inlassables, changent la vision du monde : de l’esthétique du banal comme justification que la vie vaut d’être vécue. On peut paraphraser pour lui le titre du livre de Berger (dont le narrateur nous dit d’ailleurs qu’il aurait pu se nommer Portrait de l’artiste en émigré).

Toutes photos : Daniel Blaufuks, from the series “Attempting Exhaustion”, 2016. Courtesy of the artist and Galeria Vera Cortês. Photo: Bruno Lopes
Excepté les photos 5 & 8, de l’auteur.