L’invisibilité (Charbel-joseph H. Boutros)

Charbel-joseph H. Boutros, A Day under different Suns, one Year, feuille de calendrier, 365 soleils à Beyrouth, 2017

en espagnol

En 2014, voyant l’exposition de Charles-joseph H. Boutros au Palais de Tokyo, je parlais de naïveté mélancolique, de poésie désarmante, d’humour quasi potache. Visitant son exposition en cours à la galerie Uma Lulik (jusqu’au 10 mars), je reste sur la même impression, en me disant que, si certaines oeuvres sont intéressantes, on retrouve dans d’autres le même « sale gosse » farceur et bébête, qui, en quatre ans ne semblerait guère avoir gagné en densité. Sans parler de la graphie précieuse de son nom, ni du titre débile de son exposition, on ne s’extasiera guère sur le fait que des masses au sol glissées sous un vieux tapis correspondent au poids cumulé du galeriste et de son assistante, ni que l’artiste se sente obligé de préciser que la cire qui recouvre divers objets dans l’exposition a été volée dans des églises maronites. Tout cela est un peu fat et ridicule, et manque de réflexion critique, à mes yeux.

Charbel-joseph H. Boutros, Removed stone, pierre, 2018

Ce n’en est que plus triste car d’autres pièces sont de qualité : une page de calendrier du 1er janvier 2017 qui a été exposée au soleil de Beyrouth pendant 365 jours, et dont le jaunissement photographique évoque une nostalgie, une mélancolie temporelle. Ou, bien (sachant que Boutros signifie Pierre en arabe) une pierre du Mont Liban, transplantée dans la galerie, mais qui, à la fin de l’exposition, retournera dans son lieu d’origine. Que ce soit délibéré ou non, cette pièce me semble subtilement politique : les Syriens chassés par la guerre civile, les Palestiniens expulsés par la Nakba, auront-il un jour un tel « droit au retour » ? Et cette subtilité dans la manière d’aborder de biais les problématiques de sa région d’origine réjouit (et rend plus décevant l’autre versant, dénué lui, de toute légèreté).

Charbel-joseph H. Boutros, No Light in white Light, vidéo, 11 minutes, 2014

La video No Light in White Light est, à mes yeux la pièce la plus intéressante de l’exposition, car c’est elle qui traite le mieux de l’invisibilité. Dans une forêt de la montagne libanaise, un prêtre désigné comme syriaque (mais de quelle église ?) lit la Genèse en araméen. Peu à peu, la nuit tombe, l’obscurité l’empêche de lire, et la vidéo se fond dans le noir. A la fin, on distingue juste l’éclat blanc du livre ouvert. Des légendes anciennes sur la séparation de la lumière et des ténèbres (« Et ce fut le premier jour« ), une langue morte, une église moribonde, un pays en danger de déliquescence, tout cela sombre dans la nuit. Plus rien n’est discernable, plus rien n’est visible. Lire cette intéressante discussion de l’artiste avec Ismail Bahri et Mouna Mekouar.

Photo 1 de l’auteur, photo 2 courtesy de la galerie, photo 3 provenant du site de l’artiste

Publicités