Gilles Caron, un autre regard

Gilles Caron, Le Lanceur, 6 mai 1968, détail

en espagnol

Encore une exposition sur Mai 68, me suis-je dit en allant voir Gilles Caron à l’Hôtel de Ville*, ça va être une visite rapide. Et je suis ressorti deux heures plus tard, enchanté. Il y a bien sûr les images iconiques de Caron, le fameux lanceur et Cohn-Bendit. Mais la première est remise dans son contexte, une parmi d’autres photographies du même, et sa construction comme élément d’un théâtre photographique est analysée avec intérêt. Dans une d’elles, on voit un panneau « Cours de Danse » : humour involontaire sans doute, mais on ne peut s’empêcher d’y voir un clin d’oeil prémonitoire, tant seront nombreuses les références futures au lanceur-danseur et à sa chorégraphie.

Gilles Caron, Daniel Cohn-Bendit devant la Sorbonne, 6 mai 1968

La seconde est commentée dans un petit film encore inédit de Mariana Otero qui analyse les planches contact de Caron ce jour-là : comment il se positionne à l’entrée de la Sorbonne pour attendre les étudiants de Nanterre appelés à comparaître devant le conseil de discipline, mais dans un premier temps sans faire de « bonnes photos », comment, seul de tous les photographes présents, il voit passer le préfet Grimaud incognito, comment, revenu dans l’attroupement devant l’entrée, il est reconnu par Cohn-Bendit (qu’il a photographié à Nanterre deux mois plus tôt), lequel décide de lui offrir une « belle photo ». On voit Cohn-Bendit le regarder avec complicité (ci-dessus), se tourner, présenter son profil et rire, étant certain que Caron saura alors prendre LA photo. Si la manifestation est un théâtre photographique, Caron en est aussi un acteur et pas seulement un témoin.

Gilles Caron, Etudiants et ouvriers sur le campus de la faculté de Nanterre lors de sa fermeture, 29 mars 1968

L’intérêt de l’exposition est aussi de ne pas se limiter aux sempiternnelles images du Quartier Latin : certes les grèves sont peu montrées, réduites, comme dans toutes ces commémorations « culturelles », à la portion congrue : quelques images sur la grève à la SAVIEM en février, et quelques ouvriers à Nanterre, un peu méfiants face aux étudiants. Mais c’est normal : le travail de Caron s’inscrit dans un discours historique sur 68 qui est réécrit par le petit bout de la lorgnette, l’épopée libertaire des étudiants occultant la prépondérance réelle des mouvements ouvriers. Seul Krivine le dit : « Il faut donc retenir aujourd’hui non pas une révolution sexuelle ou artistique qui a effectivement existé, mais la plus grande grève générale que le pays ait connue avec des drapeaux rouges sur les usines ».

Gilles Caron, Charles de Gaulle, Roumanie, mai 1968

Plus originales sont les photographies que Caron prend du Général de Gaulle lors de son voyage en Roumanie : un tribun vieillissant, dépassé, sur le visage tourmenté duquel se lisent parfois le doute, la dépression, le prochain suicide politique, sans qu’on y discerne l’énergie qui va enclencher  le sursaut du discours du 30 mai.

Gilles Caron, Jean-Louis Trintignant sur le tournage de La longue Marche, film d’Alexandre Astruc, 2 février 1966

Enfin, au début et à la fin de l’exposition, la vision s’élargit, d’une part sur les « coulisses », la nouvelle vague, la « fabrication » des stars : ici une image de Trintignant (sur le tournage de La longue Marche, mais en février 1966)  maculée de rouge sur la planche contact. La dernière section couvre d’autres combats, Mexique, Guinée-Bissau et surtout Biafra : des images des luttes anticoloniales, loin de l’autosatisfaction du Quartier Latin.

James Nachtwey, Nicaragua, San Juan del Norte, 1984. Counterrevolutionary forces led by former Sandinista hero, Commander Zero, attacked a government held town on the Atlantic coast. While attempting to advance from the surrounding jungle, one of Zero’s personal bodyguards was shot in the stomach and carried away by his comrades, under fire.

Comme le même jour j’avais vu l’exposition à la MEP de James Nachtwey dont le travail est présenté avec une théâtralité presque obscène, et la petite exposition de Sabine Weiss à Pompidou (qui aurait été bien si les commissaires n’avaient pas cru malin d’inviter quatre photographes contemporains à venir polluer l’exposition avec des images totalement incongrues « ah, moi aussi je travaille sur la ville » et n’enrichissant nullement notre vision du travail de Sabine Weiss, qui méritait mieux que ça), j’étais quand même assez content de voir au moins une bonne exposition.

  • Note déontologique : le commissaire de l’exposition est Michel Poivert qui fut mon directeur de thèse et préfaça mon livre.

Photos de Gilles Caron, (c) Fondation Gilles Caron.

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