Olympia te regarde, ou « Qui a peur de Deborah De Robertis ? »

Edouard Manet, Olympia, 1863 & Auguste Clesinger, Femme piquée par un serpent, 1847

Edouard Manet, Olympia, 1863 & Auguste Clesinger, Femme piquée par un serpent, 1847

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Le vrai scandale est là, dans le fait qu’Olympia ose nous regarder. Cette femme de rien, faite pour être reluquée dans une vitrine, elle que l’affiche du Musée d’Orsay vous invite à venir regarder avec vos enfants (26 ans après la fameuse affiche des Guerrilla Girls à propos du Metropolitan Museum), cette chair offerte, désirable, passive qui ne devrait pas prendre d’initiative, ne pas racoler, et bien voilà qu’elle ose nous regarder en face, droit dans les yeux, effrontée, impudique, défiante. Certes, peut-être un jour, grâce à notre charme, ou plus probablement à notre argent, la possèderons-nous, comme on dit, mais ce ne sera pas une possession, plutôt une soumission…

Deborah De Robertis, série "Mémoire de l'Origine" © Deborah De Robertis

Deborah De Robertis, série « Mémoire de l’Origine » © Deborah De Robertis

Il n’est pas facile d’approcher correctement le travail de Deborah De Robertis : trop de bruit, trop de scandale, trop de désir, trop de voyeurisme, trop d’envie de possession justement, alors que nous devrions nous laisser posséder. Il est trop facile de se contenter d’admirer la beauté (indubitable) de son corps sans plus réfléchir, trop facile de ne voir là que publicité narcissique, trop facile de s’indigner de cette indécence dans un lieu public, trop facile en somme de la regarder au lieu de l’écouter. Mais c’est qu’il est trop difficile de nous défaire de nos préjugés (moi, en tout cas), d’aller au-delà du désarroi que l’on peut ressentir devant son travail, de poser sur elle, sur sa parole et ses actions, un regard critique aussi respectueux, interrogateur et déconstructeur que celui que nous posons sur Courbet ou sur Gina Pane ; le strabisme mental entre stéréotypes bien ancrés et pièges du désir mal assumés n’est pas chose aisée. Pour ne pas la nier, la réfuter, l’exclure, la censurer, il faut une capacité de recul, de distance, de respect, presque une ascèse dont je ne suis pas sûr d’être capable. Atteins-je ici les limites de la (de ma) critique ?

Deborah De Robertis, capture vidéo " Le modèle à la caméra" © Deborah De Robertis & Marc Guillaume

Deborah De Robertis, capture vidéo  » Le modèle à la caméra » © Deborah De Robertis & Marc Guillaume

Et donc, le samedi 16 janvier 2016, pénultième jour de l’exposition Splendeurs et Misères. Images de la Prostitution, 1850-1910 au Musée d’Orsay, Deborah De Robertis a regardé et filmé ceux qui la regardaient. Devant Olympia, à côté de la Présidente Sabatier se tordant de désir au prétexte d’un serpent (ci-dessus aussi), dos à la première pilosité d’aisselle de l’histoire de la peinture (Nymphe endormie, de Théodore Chasseriau, 1850), laissant dans une alcôve la pose affectée en contraposto de Cléo de Mérode moulée sur le vif (ce qui fut aussi le cas de la Sabatier, comme le révèlent sa cellulite et les craquelures du plâtre à sa hanche, transposées telles quelles dans le marbre), et ne prêtant guère attention, juste à côté, à la seule œuvre de toute l’exposition signée (co-signée à vrai dire, avec Pierre-Louis Pierson) par une femme, la Castiglione (alors que, est-il besoin de le dire, 100% des personnages représentés nus ici sont des femmes), devant Olympia, donc, nous la regardions et elle nous regardait, nous la photographions et elle nous filmait (et on sait quels rapports compliqués ce musée a eus avec le fait de filmer ou photographier dans ses salles ; en tout cas, c’était interdit).

Montage anonyme (Ole Fach ?) à partir d'une photographie de la performance de Deborah De Robertis devant L'Origine du Monde

Montage anonyme (Ole Fach ?) à partir d’une photographie de la performance de Deborah De Robertis devant L’Origine du Monde

Et les gardes tentaient de l’occulter, et la barrière qu’ils avaient installée devant elle la sublimait, faisant d’elle une œuvre d’art à ne pas approcher, et le Directeur en fin de mandat du Musée, par elle interpellé, ne venait pas, lui qui a tant voulu jouer du désir et de la transgression dans ses dernières expositions ( ou et, bien mieux, ), lui qui toléra (certains dirent : invita) un homme nu au vernissage de l’exposition Masculin Masculin, lui qui avait porté plainte pour exhibition sexuelle contre Deborah De Robertis quand, il y a 20 mois, elle avait déjà joué contre nous de son regard, quand, au pied de l’Origine du Monde, un trou s’était ouvert, s’était offert à nos yeux, tel un objectif nous regardant; déjà on avait hurlé au scandale, et cet homme d’art avait donc voulu réduire ce geste artistique et politique à une simple exhibition sexuelle. Et nous étions tous auprès d’elle sa servante noire. Deborah tenait en main un bouquet similaire à celui peint par Manet, et, j’allais oublier de le préciser, elle était nue comme Olympia.

Voici la vidéo (vous y verrez que je ne fus pas totalement neutre…). Dans la presse étrangère, entre autres, The Guardian et O Publico. Et la palme du commentaire va à « Maskedavenger » sur l’article du Guardian : « I am all in favour of this woman’s « right » to strip off wherever she wants (so long as, as Wellington noted, she doesn’t frighten the horses) ».

Photos 2 & 3 courtesy de l’artiste.

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