Au théâtre avec Farah Atassi

Farah Atassi, Model in Studio 6, 2020, huile et glycéro sur toile, 180x145cm

en espagnol

Farah Atassi, dont la galerie Almine Rech expose (jusqu’au 3 octobre) la douzaine de toiles peintes pendant le confinement, avait démarré, il y a dix ans, par des toiles agencées selon une logique perspectiviste très stricte, et dénuées de toute figure humaine. Dès le début, ses compositions étaient fortement inspirées par le modernisme, le constructivisme, Mondrian et Malevitch, et parfois aussi Picasso et les arts populaires. Au fil des années, ses toiles sont devenues plus frontales et planes, moins creusées, tout en restant construites autour d’une armature très géométrique. Mais elle a depuis inclus des natures mortes et des personnages, eux aussi faits de lignes, triangles et cercles (comme les fesses au centre du tableau ci-dessus), introduisant une certaine vibration visuelle, un équilibre différent : une forme de mise en scène, de jeu théatral, avec, au premier plan, la marche nous séparant de la scène. Cette évolution se confirme ici, avec de nombreuses femmes ainsi démontées, décomposées, comme ci-dessus, et aussi des baigneurs (elle est d’ailleurs présente aux côtés de Picasso dans l’exposition lyonnaise en cours) et des natures mortes qui sont comme des ébauches de paysages.

Farah Atassi, The Ballet, 2020, huile sur toile, 114x146cm

Alors que quelques toiles précédentes jouaient déjà avec des motifs de festons, une nouveauté ici est l’apparition d’un rideau, qui, soulevé, dévoile le motif à l’arrière-plan. C’est renforcer là la théâtralité de sa peinture, affirmer encore plus clairement son rapport à la scène représentée, au display, souligner formellement sa distanciation du motif et celle que, regardant la toile, nous ressentons aussi. A noter la parution aux presses du réel d’une belle monographie, avec des textes de Maxime Rovère et de Guillaume Désanges et une interview de l’artiste par Eric Troncy. Lire aussi cette critique.

Photos Matt Bohli, courtesy de l’artiste et de la galerie.

Jeux de scènes (Farah Atassi)

Farah Atassi, Woman in Rocking Chair 4, 2019

En espagnol

N’ayant hélas pas vu d’exposition récente de Farah Atassi depuis 2013, je crois (sinon quelques toiles ici ou là), alors que j’avais été le premier à écrire sur elle en 2010, j’ai été frappé par son évolution quand je suis passé au Consortium à Dijon (exposition jusqu’au 1er mars); deux autres billets sur son travail, en 2011 et 2012. Les toiles de celle qui est indubitablement une des jeunes peintres les plus intéressantes en France aujourd’hui jouent toujours avec la géométrie et l’espace, et sont toujours dans une lignée historique remontant au modernisme et à Picasso, Herbin ou Léger. Mais dès mon entrée dans cette salle avec 15 tableaux récents (2017-2019), je perçois une vibration différente et il me faut un moment pour me resaissir.

Farah Atassi, Figures with Musical Instruments, 2018

Certes les motifs sont devenus plus classiquement picturaux, non plus des salles de bain carreléees ou des vestiaires d’usine, mais des modèles dans le studio, des natures mortes aux guitares, des concerts ou des nus.  Certes, l’univers reste géométrique, construit, mais devient plus abstrait, moins perspectivé, moins lié aux carrelages, tubulures et pièces cubiques du passé; il est présenté comme une scène de théâtre, avec souvent une première marche donnant accès à la scéne.

Farah Atassi, Seated Nude, 2017

Mais ce qui a évolué, me semble-t-il, c’est le rapport entre le fond et les objets. Alors que dans les toiles plus anciennes, les objets représentés, pas toujours aisément reconnaissables, flottaient dans un espace très structurant, ici, ces objets deviennent le centre évident de l’attention visuelle (plus guère besoin de lire les titres) et le fond n’est plus que cela, un fond qui s’estompe. Dans la toile Seated Nude, de 2017, ci-dessus, on perçoit une transition, il y a encore un équilibre entre ce fond très géométrique fait de lignes noires et cet objet, le modéle nu aux formes cubistes picassiennes, qui peine à se dégager du fond.

Farah Atassi, The Swimmer, 2017; The Game, 2019; The Player, 2017

Par contre, dans ces trois toiles, les modéles, nageur, joueurs de ballon ou joueur solitaire, traités dans le même style, sont devenus prédominants; le fond est devenu plus haché, plus fragmenté, moins contraignant, moins structurant. C’est aussi visible dans le Modèle au Studio nº4 ci-dessous, où tant les formes (le visage au triangle, les fesses rebondies) que les couleurs de cette femme s’imposent aux meubles, chaise, cadres, tables rondes, qui la soutiennent visuellement et surtout effacent les diagonales du fond, réduites à un rôle secondaire de papier peint.

Farah Atassi, Model in Studio 4, 2019

De plus apparaissent ici des traitements moins linéaires, comme les festons colorés qui scandent la Femme en fauteuil à bascule, tout en haut, faisant écho aux rondeurs de sa poitrine et aux courbes du fauteuil. Et aussi, assez différent du reste, plus haut, ce fond fait de semblants de partitions musicales aux tons sourds pour accompagner ces figures lumineuses avec des instruments musicaux : un jeu d’évocation formelle. C’est une évolution d’abord un peu déroutante, mais très prometteuse.

Jean-Marie Appriou, Ophelia, 2019, aluminium

Ailleurs au Consortium, je n’ai guère été séduit par les compositions de Nick Relph, et les sculptures de Jean-Marie Appriou m’ont paru un peu trop expressives, tel le visage émergeant des épis de maïs ou les femmes en scaphandre. J’ai par contre apprécié son Ophélie dans la dernière salle où le corps de la noyée émerge à peine du bloc d’aluminium qui la porte; mais nulle mention de ce que, à un kilométre de là, on peut voir au Musée de Dijon, une sculpture assez similaire du Catalan Apel.les Fenosa,dont l’Ophélie se fond elle aussi dans l’onde figée dans le bronze (un autre bronze existe à la Défense). Et, pour terminer, comme le Consortium, c’est aussi les presses du réel, errant dans la librairie, j’ai bien ri en voyant un catalogue, intitulé le choix des femmes où cinq commissaires hommes ont choisi chacun cinq artistes femmes : de l’ambiguïté de la préposition « des ». De quoi réjouir nos chères féministes (enfin, celles qui ont le sens de l’humour …).

Toutes photos de l’auteur.