Les « diagrammes colorés » de Hilma af Klint

Hilma af Klint, vue d’exposition, série Ten Largest (groupe IV), les 4 tableaux sur l’âge adulte, 1907, tempera sur papier

en espagnol

Comment aborder l’oeuvre de Hilma af Klint ? La manière la plus commune est de prendre au comptant tout le discours spirite, spiritualiste, Blavatsky, Rosencreutz, théosophe, anthroposophe, etc. qui a accompagné et inspiré le travail de cette aristocrate suédoise. Née en 1862, elle fut étudiante à l’Académie des Beaux-Arts de Stockholm (ce qui, alors, en Suède, n’était pas si rare), où, apparemment, elle fut satisfaite de l’enseignement très académique qui lui fut prodiguée (à la différence de beaucoup  de ses condisciples, dont Ernst Josephson, qui demandaient une approche artistique plus moderne et moins académique). Bonne élève, elle eut ensuite du succès comme peintre de fleurs, de paysages et de portraits, dans une veine extrêmement classique; même l’exposition, alors perçue comme radicale et scandaleuse, d’Edvard Munch (d’un an son cadet) en 1894 dans le bâtiment même où elle avait son studio ne semble pas avoir éveillé en elle le moindre écho. Par contre, elle se passionna rapidement pour l’ésotérisme, et, à côté de ses travaux figuratifs plus ou moins commerciaux, elle commença vers 1889 à travailler sous inspiration, des esprits prenant possession d’elle et peignant à travers elle. Elle poursuivra ce travail inspiré jusqu’à sa mort en 1944.

De Fem, dessins automatiques, 1908, crayon sur papier kraft, chacun 53x63cm

De 1896 à 1906, elle créa, avec quatre autres jeunes femmes, comme elle célibataires et diplômées des Beaux-arts (Anna Cassel, la plus proche d’Hilma, Sigrid Hedman, Cornelia Cederborg, et Mathilde Nilsson), un groupe, De Fem (les cinq), qui se réunissait tous les vendredis pour prier, méditer, lire la Bible et entrer en communication spirite avec des esprits supérieurs, nommés Gregor ou Amaliel, qui dessinaient à travers elles. On peut certes considérer ces dessins comme « automatiques », à la différence que, pour les surréalistes, l’écriture automatique était une libération de l’inconscient, alors que ces jeunes femmes réprimaient leur inconscient au profit d’une religiosité exacerbée. Je doute qu’elles aient jamais entendu parler des Études sur l’hystérie et de L’Interprétation des rêves, qui sont contemporains, mais il suffit de regarder ces dessins inspirés par les esprits, pour n’avoir pas le moindre doute sur les pulsions refrénées de ces chastes trentenaires. Le lesbianisme d’Hilma af Klint, qui contribua aussi à la marginaliser, et son couple avec Thomasine Anderson, l’infirmière de sa mère, sont rarement évoqués. Lire ces recherches historiques très détaillées de Marty Bax, en trois parties : I, II et III (et aussi).

Hilma af Klint, série des religions (groupe II), nª3c, Le point de vue du mahométanisme, 1920, huile sur toile, 36,5x27cm

Hilma af Klint, série des religions (groupe II), nª3b, Le point de vue du judaïsme et du paganisme, 1920, huile sur toile, 36,5x27cm

Il reste néanmoins qu’on ne peut nier que Hilma af Klint fut très probablement la première à peindre des toiles abstraites, avant Kandinsky, avant Kupka,avant Malevich (avec qui, recluse dans son manoir et dans sa mystique, elle n’eut aucun contact, et dont elle ne connaissait sans doute pas le travail). On ne connut son travail que bien plus tard, non parce que c était une femme occultée par le machisme, mais parce qu’elle interdit à son héritier, son neveu l’Amiral Erik af Klint, de montrer ses tableaux avant un délai de 20 ans, et que ledit neveu (effrayé par l’oeuvre ?) attendit en fait 42 ans (exposition The Spiritual in Art en 1986 à Los Angeles). Seul Rudolf Steiner, le maître de l’anthroposophie, put voir ces tableaux, et il ne fut apparemment pas très impressionné, refusant de les exposer dans son sanctuaire suisse dédié à Goethe (ou en tout cas à leur interprétation mystique du Traité des couleurs de Goethe). Ci-dessus son interprétation géométrique des religions, Islam et Judaïsme, à base de dessins noirs et blancs très simples, et qu’on peine à relier à quelque indice religieux que ce soit.

Hilma af Klint, vue d’exposition, Retables, groupe X, 1915, huile sur toile et feuille de métal, chacun 238x179cm

Il faut aussi noter que, si les premiers peintres abstraits, de Kandinsky à Mondrian, furent eux aussi intéressés par ces ésotérismes, leur intérêt fut comme une matière première parmi d’autres pour leur curiosité, et nullement, comme dans le cas de Hilma af Klint, une règle de vie absolue. Les exégètes d’af Klint, que ce soit au Moderna Museet ou à la Pinacoteca de São Paulo (jusqu’au 16 juillet; une des feuilles de salle y invite le visiteur à méditer devant ces Retables comme dans une église, c’est dire…) ne sont pas en reste pour lui attribuer une vision extraordinaire, découvrant avant tout le monde la structure de l’ADN, celle de l’atome ou la théorie de l’expansion de l’espace et du Big Bang; elle avait aussi prédit dans ses tableaux, nous dit le catalogue, le Blitz sur Londres et je ne sais quelle bataille navale en Méditerranée, dix ans avant la seconde guerre  mondiale.

Hilma af Klint, carnet, 1919 (pas dans l’exposition)

Si, par contre, nous nous efforçons d’oublier ces galimatias embrumés, reste un ensemble de toiles abstraites que le critique (certes très conservateur) Hilton Kramer décrit en 1987, peu après leur découverte, comme « essentiellement des diagrammes colorés » ayant un intérêt historique, mais peu d’intérêt esthétique. Tout y est soigneusement codifié, formes géométriques et couleurs, et les 124 carnets qu’elle laissa à sa mort décryptent tous ces codes, le sens du carré, du triangle et de la spirale, le bleu féminin et le jaune masculin, et autres symbolismes rigoureux, voire pesants; comme une réitération de la symbologie de la fin du Moyen-Âge, artificiellement recréée au XXe siècle.

Hilma af Klint, Série Ten largest (groupe IV), nª7, âge adulte, 1907, tempera sur papier, 315x235cm

Pour moi, malgré ses origines aristocratiques, malgré ses études aux Beaux-arts, Hilma af Klint est bien plus proche de l’art brut ou outsider (et des Magiciens de la Terre) que de l’univers rationnel et moderniste des pionniers de l’abstraction : tant son inspiration par les « Maîtres supérieurs » qui peignent à travers elle, que le répertoire bien codifié de formes et de couleurs symboliques qu’elle utilise, la rapprochent des artistes bruts, inspirés par les esprits et répétant à l’infini leur vocabulaire codifié.

Photos de l’auteur, excepté les deux dernières

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