Nature et culture (Éva Jospin)

Éva Jospin, Galleria, 2021, bois, carton, dessin à l’encre, encre de Chine, broderie, fil de laiton et cuivre, coquillages.

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D’Éva Jospin, on admire depuis longtemps les impénétrables forêts faites de carton sculpté, non seulement l’ingéniosité et la maîtrise technique, mais surtout le mystère qui s’en dégage. Mais, pour être franc, ça commençait à être répétitif et peu novateur, et on ne distinguait plus trop une forêt d’une autre (sinon dans la mise en scène de la monstration, comme au Louvre en 2016, où j’avais perçu un espace sacré). Et c’était le cas de sa forêt récemment installée sous les combles rénovés du Musée de la Chasse. Mais ce même Musée vient de lui offrir la possibilité d’un grand pas en avant.

Éva Jospin, Galleria, 2021, détail

Certes on avait déjà pu voir un balcon en fer d’où pendaient quelques lianes dérisoires en carton (on le retrouve ici), on savait qu’un cénotaphe avait été aussi construit, mais on n’était pas préparé à cette Galleria. À l’intérieur d’une forêt est creusée latéralement une galerie, non point de mine, mais de palais Renaissance. Son toit voûté en demi-cintre s’orne de caissons, mais ce sont surtout ses parois qui attirent le regard. Pénétrant dans cet abri / studiolo, on retrouve dans les 24 vitrines un rappel de la nature, entre dioramas, rocailles, dessins, forêts miniatures, brindilles et feuilles dorées qui bougent sous mon souffle. Mais c’est une nature apprivoisée, mise en scène au second degré, acculturée, comme dans un cabinet de curiosités. De la verticalité triomphante et quelque peu hostile du mur d’arbres extérieur, on passe dans une intimité caverneuse, arrondie, hospitalière ; du chaos organique des branches externes, on passe à un agencement bien ordonné que perturbent à peine quelques brindilles folles ; de la froideur végétale impénétrable, on passe à un univers de contes merveilleux, de rêves baroques, un espace où le mythe peut se construire. Mais tout reste artifice, illusion.

Èva Jospin, broderie, photo de l’auteur

Un peu de couleur égaye ces vitrines, ainsi qu’un cadre situé dans l’axe de la galerie, à sa sortie : ce sont des broderies, qui apportent ici des tons assourdis, mais néanmoins détonnant dans la monochronie du carton. Cet ensemble est-il un souvenir d’une décadence antique dévorée par la nature, une évocation de ruines envahies par la végétation ? Ou bien est-ce au contraire la crainte de la déforestation, de l’envahissement bétonneur qu’il faut sentir là ? Peut-être plutôt la recherche d’un équilibre instable et fragile entre nature et culture (la raison même de ce Musée, d’ailleurs).

Èva Jospin, Nymphées, 2019, bois, carton, papier coloré, laiton, cire et plâtre, coll. Renschdael Art Foundation, détail ; & Encre des Grottes, 2017, encre sur papier.

À l’étage, des lianes invasives occupent subrepticement une cabane, et trois édicules, cénotaphe, caprice et nymphées trônent dans les salons, le dernier offrant une architecture complexe de passages, de colonnades et de promontoirs en laiton, comme en attente d’un récit.

Faustine Cornette de Saint-Cyr, Voyage au bout de la nuit, 2017, pages de papier plié.

Éva Jospin a invité trois autres artistes dans son exposition : Guillaume Krattinger et ses sculptures en verre, Aurore d’Estaing et ses délicates aquarelles d’oiseau, et Faustine Cornette de Saint-Cyr. Cette dernière, dont le travail sur les mots m’avait fasciné il y a bientôt neuf ans, présente ici trois ensembles autour de la disparition du texte : un livre (La Recherche du grand gibier blessé) illisible derrière un écran translucide, des bocaux dans lesquels on ne peut voir que la page de titre d’un livre, et, après l’avoir fait pour Brasillach (Comme le temps passe), une réduction du Voyage au bout de la nuit de Céline en un cadre d’origamis en forme de papillons épinglés, un pour chaque page (247 au total, je crois) : à la fois une impossibilité de lire ce texte et une transformation du livre en monument, toute l’ambiguïté de nos rapports avec ces auteurs géniaux et sulfureux.

Toutes photos sauf la troisième, courtesy du Musée, (c) Béatrice Hatala.

Orphée, « Vénus », Bastet (Deroubaix)

Damien Deroubaix, Mutti, 2019, bronze coulé, 190x76x70cm, photo de l’auteur

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Certes, les tableaux et sculptures de Damien Deroubaix au Musée de la Chasse et de la Nature (qui vient de réouvrir; jusqu’au 31 octobre) sont impressionnants. Comme dans une caverne, ses toiles expressionnistes couvrent les murs, mais aussi le plafond, il y a plusieurs sculptures au sol, et un mur recouvert d’un panneau de bois est gravé de grandes figures mythologiques entaillées (comme Orion et Cyclope). Et, dans la cour de l’hôtel de Mongelas, on est accueilli par une grande sculpture en bronze grossièrement taillée qui reproduit la Vénus de Hohle Fels, une de ces déesses-mères paléolithiques aux organes sexuels démesurés dont on sait si peu de choses (et qui ont donné lieu à bien des élucubrations; sur elles, on peut lire Claudine Cohen et surtout Marija Gimbutas), l’original en ivoire n’étant haut que de 6 cm. Mais, de toutes les Vénus paléolithiques, pourquoi avoir choisi celle qui, alors que ses seins et son pubis sont disproportionnés, n’a pas de tête, pas de cerveau, pas d’yeux, pas de bouche, mais un simple appendice céphalique troué aux fins de pendentif ? Faut-il y voir un symbole de préminence du sexe sur la pensée et l’expression ? Pour Deroubaix, cette « Vénus » fertile et protectrice fait écho à Orphée, symbolisant l’harmonie avec la nature et les animaux.

Damien Deroubaix, La Valise d’Orphée, vue d’exposition, photo de l’auteur

Car cette exposition est un hommage à Orphée, qui savait charmer les animaux, et une lamentation sur leur disparition, tant à l’ère préhistorique qu’aujourd’hui avec l’impact de l’anthropocène sur l’extinction des espèces. L’animal compagnon de l’homme depuis le début des civilisations (même avant l’agriculture) est-il réduit à une source de protéines (une des toiles de Deroubaix reproduit le Boeuf écorché de Rembrandt – et de Soutine) ? Une autre toile reproduit le thème de ce conte des frères Grimm, sur des animaux refusant leur utilisation par l’homme. Et, pour renforcer le sentiment de mélancolie, une autre citation est le visage de Jappe Nielsen dans une des différentes versions de Mélancolie de Munch.

Lioness-headed Female Goddess, vers 800-660 BC (later Third Intermediate Period), faïence, 7.1×2.4cm, item nº131

Mais, pour être franc, j’ai passé les trois-quarts de mon temps dans cette exposition à regarder, non point les toiles expressionnistes de Deroubaix et ses sculptures, mais les 282 minuscules sculptures exposées dans une longue vitrine, représentations d’animaux de l’antiquité (Mésopotamie, Égypte, monde grec et romain, steppes, Europe pré-romaine, et quelques objets médiévaux), dont l’ensemble tiendrait dans une valise, la « Valise d’Orphée », et qui fut la source de l’inspiration de Deroubaix. Cette collection a été assemblée par le collectionneur et antiquaire libanais Naji Asfar, et est remarquablement documentée dans un livre érudit When Orpheus sang (cher, 65€, mais passionnant). Le contraste est frappant : face à la force expressive et brutale des oeuvres du peintre, ces petites sculptures, réalistes mais souvent stylisées (les mésopotamiennes sont les plus « abstractisées »), montrent au contraire un art de l’épure, de la rigueur, de la finesse, qui, de manière significative, se retrouve à travers toutes ces civilisations, du Louristan au monde celte, et d’Uruk aux Avars. Ces sculptures, souvent prophylactiques, voire apotropaïques, sont en bronze, bien sûr, mais aussi en ivoire, en jaspe, en faïence, en or, en plomb, en bitume, en cristal, en bois, … En couverture emblématique, un Orphée en argent doré jouant de la lyre et chevauchant un serpent (rare représentation de serpent, l’animal qui tua Eurydice), datant de l’Empire romain tardif. Ci-dessus, une déesse égyptienne (Bastet ?) à tête de lionne, datée du premier tiers du premier millénaire avant JC, une amulette en faïence bleu turquoise aux courbes sensuelles (seins, hanches, jambe droite) : la notice du catalogue (de Robert Morkot) note que,dans la mythologie égyptienne, la violence de la lionne peut être apaisée et quasi apprivoisée, mais avec néanmoins le risque de retours intempestifs à la férocité sauvage.

Markus Hansen, Bibliothèque pour Claude Lévi-Strauss, 2021, installation, vue partielle, photo de l’auteur

Par ailleurs, le dernier étage du Musée a été agrandi avec de nouvelles salles mansardées. Parmi les nouvelles installations, une forêt impénétrable et mystérieuse de carton ondulé d’Eva Jospin, et une cabane en plumes remplie de livres collectés chez Emmaüs, repeints aux couleurs du prisme, et assemblés en hommage à Tristes Tropiques par Markus Hansen. On n’est jamais déçu dans ce musée : vive la chasse et vive la nature !

Le doublé du marquis est bien répétitif (Sophie Calle)

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L’exposition de Sophie Calle au Musée de la Chasse (jusqu’au 11 février) est titrée « Beau doublé, Monsieur le Marquis ». Elle ravira ceux qui connaissent peu le travail de Sophie Calle et qui vont le découvrir ici dans sa diversité. Mais pour quiconque a déjà vu plusieurs de ses expositions, et, surtout, lu plusieurs de ses livres (elle fut le sujet du 4ème billet de ce blog), il y a, une fois la première salle passée, une impression de déjà vu, de réchauffé, de répétition, qui lasse à la longue : seule la présentation attire l’œil, la mise en scène dans ces superbes salles cynégétiques, mais la substance même, elle, laisse froid et ouvre la porte à l’ennui. Ah, encore l’histoire du matelas. Ah, encore l’histoire du mariage. C’est Daniel Buren, je crois, qui dit, lors de l’exposition de Sophie Calle à Venise, puis à la BnF, qu’elle était plus douée pour faire des livres que des expositions : si je relis ces livres avec plaisir, j’ai trouvé cette exposition (excepté la première salle) bien répétitive. Mais je conçois fort bien que, pour quelqu’un découvrant son univers, ce puisse être, au contraire, un émerveillement. Tout juste appréciera-t-on sa revisite du vocabulaire bien particulier de la vénerie, à l’heure où celle-ci suscite l’opprobre populiste. Quant aux pièces en céramique de Serena Carone, certes mignonnes, je ne suis pas sûr de leur valeur ajoutée (à part un lion blanc au sol, beau contraste entre le roi des animaux et la fragilité du matériau).

Donc, mon conseil est de se contenter de voir le rez-de chaussée, qui, lui, est nouveau et impressionnant, peuplé d’animaux empaillés de sa collection ou du Musée, chacun lié à un ami ou un parent.  L’ours blanc escamoté et son fantôme dans les récits des gardiens (cela évoque son travail sur les toiles volées au Musée Gardner – dont on reparle aujourd’hui – et les souvenirs qu’en conservent gardiens et visiteurs), l’absence du père et la douleur stérile qu’elle entraîne, les fantômes des morts qui rodent autour d’elle, et les clins d’œil animaliers à sa mère (une girafe) et à des amis comme Hervé Guibert (un singe au plafond, bien grossière évocation du sida) composent une mosaïque qui, malgré quelques ratés (les yeux dans le mur), laissent une impression d’ironie mélancolique bien plus goûteuse et pertinente que le reste de l’exposition.

Photos de l’auteur