Victor et Honoré

Jean-Hubert Fragonard, L'Heureux Moment, ou La Résistance Inutile, vers 1770-1775, lavis de bistre sur préparation à la pierre noire, rehauts d'aquarelle, 22.9x34.8cm, Musée d'art de Philadelphie

Jean-Hubert Fragonard, L’Heureux Moment, ou La Résistance Inutile, vers 1770-1775, lavis de bistre sur préparation à la pierre noire, rehauts d’aquarelle, 22.9×34.8cm, Musée d’art de Philadelphie

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Deux beaux prénoms, la victoire et l’honneur, et deux expositions contrastées dont je ne vais parler que brièvement. (Jean)-Honoré, en fait [car Honoré tout court, c’est son cousin, différemment sulfureux], est mort quand « ce siècle avait six ans » et Napoléon avait plus que percé sous Bonaparte : toute correspondance avec Victor est donc douteuse, mais je ne peux m’empêcher de les voir comme deux figures inversées, un positif et un négatif photographique (mais lequel est quoi ?), Janus bifrons.

Jean-Baptiste Charpentier, La Culbute, d'après JH Fragonard, aquatinte 2703x30cm, Musée JH Fragonard à Grasse

Jean-Baptiste Charpentier, La Culbute, d’après JH Fragonard, aquatinte, 27.3x30cm, Musée JH Fragonard de Grasse

Jean-Honoré Fragonard (au Musée du Luxembourg; c’était jusqu’au 24 janvier et c’était bien plus riche que ) fut, nous dit sa biographie au mur dans l’exposition, un homme fort sage et rangé. Son ménage à trois avec son épouse et la sœur de celle-ci, Marguerite Gérard, appartiendrait à la légende. S’il n’y a pas de doutes quant à sa fille Rosalie (dont la mort à 19 ans le rendra inconsolable), née exactement six mois après son mariage avec Marie-Anne Gérard, aucune mention ici de la naissance de son fils Alexandre-Evariste (par ailleurs peintre bien médiocre, lui) qui fut peut-être le fils, non de son épouse, mais de sa belle-sœur, comme narré dans le beau livre de Sophie Chauveau. Donc, admettons-le, Fragonard fut bon époux et bon père, loin des débauches de son époque. Sa peinture, que chacun connaît, fut-elle alors une libération, une escapade loin de cette vie trop ordonnée ? En tout cas, cette exposition est emplie d’une sensualité joyeuse, d’une légèreté non point futile, mais ombrée d’une douce mélancolie sur les éphémères plaisirs du monde. Face au libertinage ambiant, Frago est en somme cet artiste qui peignait gentiment une jeune paysanne, quand soudain un galant se précipite sur son modèle et fait tout basculer : passion érotique et tumulte créatif, le peintre étreint sa toile avec la même fougue que l’homme son amante (la toile est perdue, on n’a que cette gravure par Jean-Baptiste Charpentier).

Jean-Honoré Fragonard, Deux femems sur un lit jouant avec deux chiens, ou Le lever, vers 1770, coll. Resnick, 74.3x59.4cm

Jean-Honoré Fragonard, Deux femmes sur un lit jouant avec deux chiens, ou Le lever, vers 1770, coll. Resnick, 74.3×59.4cm

Donc, partout, des chairs, des voiles, des cuisses, des seins, le plus souvent trop blancs, trop propres, trop « léchés » pour être vraiment érotiques, des tétons trop rouges pour être honnêtes, des allusions transparentes pas toujours très fines (des Pétards effrayant deux belles nues, des Jets d’eau sortant de deux buses en inondant trois autres), une sexualité un peu vulgaire et au fond assez froide. Et cette seule et unique vision frontale d’un sexe féminin, si lisse et épilé qu’il en perd tout attrait (je trouve le reflet fantomatique du dos dans le miroir bien plus séduisant). Si les corps s’expriment éloquemment, chez lui, les visages, le plus souvent, ne disent rien; dans ce qui devrait être un hymne à la joie, les sentiments se montrent peu, les personnalités n’émergent guère : ne serions-nous plus que des corps tout juste bons à copuler ? Rien ici non plus qui rappelle que Sade était son contemporain, à ses antipodes.

Jean-Honoré Fragonard, La résistance inutile, vers 1770-1773, 45x60cm, Musée national de Stockholm

Jean-Honoré Fragonard, La résistance inutile, vers 1770-1773, 45x60cm, Musée national de Stockholm

L’intérêt, autre que pédantement scolaire (comme chez eux), de cette exposition trop bien rangée, vient des marges, par exemple des deux espiègles curieuses dissimulées derrière un rideau (et on ne peut s’empêcher de penser au rideau de Khalil Bey) et jetant des pétales de rose (chastes ou métaphoriques ?) sur le passant, sur le regardeur. Je me suis demandé ce que pourrait être un regard féministe sur Fragonard : deux œuvres ici sont titrées La résistance inutile. Dans le tableau de Stockholm, on est peut-être dans un drame, mais plus probablement dans un simulacre : la servante empoigne la perruque du galant, mais son visage est-il riant ou crispé ? Est-elle violée ou consentante ? Le coussin mou et fessu à droite fait écho au long polochon courbe à gauche, tout cela est un peu convenu. Mais dans le lavis de Philadelphie (en haut), s’il s’agit bien d’un heureux moment, si la résistance est en effet inutile, tout ne se passe pas selon la norme : qui est au-dessus ? qui domine ? qui mène le jeu ? Peut-être est-ce lui qui ne résiste plus…Pas assez pour parler de droits des femmes, mais assez pour détoner dans les pratiques ‘normales’ de l’époque. Deux mots encore, Fragonard est un amoureux de la lecture, ses tableaux sont ornés de lettres, de billets doux, de livres aussi : que cela vous incite à aller déguster paisiblement ce livre, les Contes de La Fontaine illustrés par Fragonard, que je vous invite à feuilleter (d’une seule main, le cas échéant) ici, puis , 540 pages de bonheur…

Anonyme, Esmeralda, lithographie coloriée et gommée, coll. Mony Vibescu

Anonyme, Esmeralda, lithographie coloriée et gommée, coll. Mony Vibescu

Et Victor, alors ? « Entre pudeur et excès » est le sous-titre de cette petite exposition à la Maison de Victor Hugo (jusqu’au 21 février); Dagen la renommerait plutôt « entre idéalisme et priapisme », et il n’a pas tort. A l’inverse de Frago, l’œuvre de Hugo, même quand elle est habitée par la passion, est presque toujours pudique, chaste et idyllique, et la morale y règne en maîtresse ennuyeuse. Si quelques peintres ou dessinateurs transposent ses personnages dans des univers plus sexués (comme l’anonyme ci-dessus), le pair de France, lui, reste au-dessus de ces vulgarités, dans des eaux tout à fait décentes. Par contre, quelle vie ! quelle sexualité débridée ! quelle virilité débordante ! S’il se marie vierge à 20 ans, ensuite, que de maîtresses, que de conquêtes, que de courtisanes stipendiées, que de domestiques troussées vite fait; un flagrant délit d’adultère, une maîtresse partagée avec son fils Charles…; et des mensonges sans fin, un peu à sa femme, beaucoup à Juliette Drouet. On peut lire le livre d’Henri Guillemin, Hugo et la Sexualité (Gallimard, 1954) : si l’homme public restait un parangon de vertu, l’homme privé, entre lettres d’amour et journal intime codé, ne dissimulait rien, et, léguant tous ses papiers à la Bibliothèque nationale, invitait implicitement les chercheurs futurs à les explorer, ce que Guillemin fit avec une patience de scribe bénédictin, au grand dépit des hugolâtres. Les codes de son journal, en particulier, sont hilarants : « sec. » (secours) est le montant de la passe, « vue au fond du ravin » est assez joli; le mot codé « cloche » résista à la perspicacité du chercheur jusqu’au jour où il relut la scène 1 de L’Épée (un drame oublié, écrit en moins d’un mois en 1869) : « On secoue, ainsi qu’un jour d’alarmes, la grosse cloche en branle ».

Francesco Hayez, Scène d'atelier, 1825-1830

Francesco Hayez, Scène d’atelier, 1825-1830

Il y a donc là, d’un côté, des écrits publics et des dessins de Victor Hugo, fort chastes, et de l’autre, sa biographie érotomaniaque et des œuvres censées être plus ou moins en harmonie avec ses pulsions, mais sans contextualisation : les avait-il vues ? avait-il écrit sur elles ? On ne sait. Parmi elles, les plus osées sont sans doute les Scènes d’atelier – joli euphémisme – de Francesco Hayez, peintre par ailleurs bien académique, et les lithographies coquines d’Achille Devéria, mais il y a aussi tous les poncifs sensuels de Gérôme, de Théophile Gautier, de Cabanel, de Chassériau : on se croirait parfois dans une médiocre exposition du Musée d’Orsay… La dernière salle, même si elle présente de belles œuvres (de Thoma et de Böcklin, entre autres), prétend à une exploration pseudo-psychanalytique des pensées et des rêves de Hugo : du grand n’importe quoi ! En somme cette exposition manque de cohérence, alors que celle sur Fragonard en avait trop.

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