Arles 5 : de tout, un peu (avant-dernier billet en forme de conclusion)

Maté Bartha, Kontakt IV, 2018

En espagnol.

Il me reste, en fait, à écrire un billet assez complet sur l’exposition Photo Brut; mais, comme le livre fait 320 pages, il me faut encore quelques jours. Alors, en attendant, un billet sur les autres expositions des Rencontres d’Arles dont j’ai envie de parler. Tout d’abord, les deux autres lauréats du Prix Découverte (avec Laure Tiberghien) se trouvent être aussi ceux que j’avais le plus remarqués, au milieu de contributions de qualité assez moyenne par ailleurs (excepté Hanako Murakami, aussi mentionnée précédemment). Qui pourrait penser qu’on s’intéresserait à un camp paramilitaire pour adolescents hongrois ? Dès qu’on prononce ces mots, remontent en surface pas mal de préjugés et éventuellement quelques souvenirs pas tous agréables. Et c’est pourtant une excellente exposition que celle de Maté Bartha, jeune artiste hongrois présenté par la galerie Tobe. (et donc co-lauréat du Prix du jury). Lui-même dit avoir d’abord été effrayé par son sujet, par la crainte du militarisme, de la violence. Et puis, passant un an et demi avec ces ados souvent un peu paumés, il a compris comment, grâce à ces contraintes et à cette discipline, ils réussissaient à forger leur personalité, à affiner leurs émotions, comme, dit-il « une expérience libératrice inattendue ». C’est la qualité unique de cette exposition : elle nous fait réfléchir, elle remet en question nos idées toutes faites, elle nous installe dans l’intranquillité, dans l’ambiguïté. C’est rare. Merci à Maté Bartha, dans ce contexte difficile qu’on ne peut oublier.

Alys Tomlinson, Ex-voto, Les Fidèles, Vera, 2018, capture vidéo

L’autre exposition du Prix Découverte qui nous remet en question a obtenu le prix du public (les votes des professionnels la première semaine). Aussi improbable qu’un camp paramilitaire hongrois, une nonne orthodoxe biélorusse. Alys Tomlinson, présentée par la galerie Hackelbury (dont je connaissais plutôt le côté photographie expérimentale), a en effet suivi pendant des semaines Soeur Véra, une jeune femme qui a trouvé sa vocation, vit dans un monastère reculé où elle s’occupe des chevaux et travaille avec des hommes dans un programme de réinsertion. La pureté des images, photographies et film en noir et blanc, induit chez le spectateur, athée ou pas, une émotion, un respect qu’on ressent rarement. Là aussi, on en sort troublé, questionné, un peu inquiet.

Kystyna Dul, Pube, série Resonance, 2017

Sans transition, comme on dit, Krystyna Dul raconte avoir découvert, dans une maison abandonnée, le trésor photographique d’un homme dont elle dit ne rien savoir. Certaines (sacrilège !) sont montrées sur l’autel latéral de la chapelle baroque de la Charité, les autres sont dans une petite tourette qui reprend la cage d’escalier de la maison abandonnée. Et elles tracent en creux le portrait de son « invention », un homme sans doute âgé, qui, désormais trop vieux pour rêver et pour faire rêver, réinvente la mémoire de sa vie amoureuse et sexuelle. Ses fantasmes voyeuristes se traduisent en images érotiques somme toute assez soft, découpes de magazines dits « de charme », petites statuettes, trois Grâces ou Vierge Marie, et clichés plus personnels, souvenirs lointains de maîtresses passées : un érotisme galant d’un autre temps, aux antipodes de la pornographie internet. Krystyna Dul construit ainsi, physiquement et métaphoriquement, un « blason », elle donne à voir sans trop montrer, elle donne à rêver sans trop révéler. Sommes-nous complices de cette intrusion de l’artiste dans une intimité ? En sommes-nous dupes ? C’est aussi, de sa part, une narration fantasmée, elle aussi, où le corps féminin est à la fois glorifié et objectivé, et où le désir masculin ne peut être que convoitise éhontée. Catalogue élégant, avec un beau texte de Christian Gattinoni.

Emeric Lhuisset, série Quand les nuages parleront, 2018-2019

Sans transition encore, la réflexion sur l’impossibilité de montrer d’Emeric Lhuisset. Ce dernier n’est pas qu’un photographe baroudeur au Moyen-Orient ayant démontré sa capacité à sortir des clichés et de l’immédiateté du photojournalisme, il sait montrer aussi la complexité des enjeux de la région, comme il le fit sur l’eau il y a trois ans, mais ici il va, me semble-t-il, plus loin dans sa réflexion sur la photographie et son rapport au monde, peut-être grâce au stimulus du Prix BMW (dont on ne dira jamais assez à quel point il s’est amélioré depuis 2017 et Dune Varela). Au premier niveau, cette exposition parle des Kurdes et de l’oppression dont ils souffrent; on peut avoir une opinion moins tranchée que lui, évoquer le génocide arménien ou les manipulations israéliennes, mais le vrai sujet n’est pas là. C’est plutôt le fait de ne pas savoir voir, de ne pas vouloir voir, de lutter contre l’évidence, qui est central ici. On ne peut documenter une disparition (ni un génocide ou une épuration ethnique) que par des traces, des caches, des absences, des empreintes. L’image ci-dessus est une photo aérienne d’une ville de l’Est de la Turquie, où les quartiers kurdes, bombardés, ont été découpés dans l’image même : un double index photographique en quelque sorte, visuel et matériel. Quand on est empêché de viser le réel, on en est réduit à photographier le ciel et les nuages, à filmer l’approche, faute de pouvoir montrer son sujet véritable. Emeric Lhuisset fait ici quelques pas vers une démarche plus conceptuelle, plus détachée du réel (qu’il ne pourra peut-être accomplir pleinement que sur un sujet le touchant moins personnellement); sur ce chemin, il rencontrera peut-être Walid Raad ou W.G. Sebald. Le catalogue est un beau livre d’artiste avec un encart titré Bulutlar (nuage).

Shelbie Dimond, Autoportrait, 2015

Et enfin, un paragraphe rapide pour finir avec quelques expositions sur lesquelles j’ai peu à dire. Bien aimé la Zone, très bien documentée. Bien ri aux images burlesques du CNRS. Séduit par la mise en scène de l’exposition-jardin, moins par les images très classiques de Mario del Curto. Pas vraiment convaincu par les expositions « écolos », bien trop convenues et sans surprise (Sur terre, le commerce équitable, …), ni par celles sur la maison ( ni celle-ci, ni encore moins la mise en scène domestique de celle-là ). Déploré la commercialisation à marches forcées de Mohamed Bourouissa : content de revoir ses travaux anciens, et déçu de voir ce qu’il est devenu, sans doute trop influencé par son galeriste. Regretté de n’avoir pu voir Pouillon (ayant vécu un an dans un de ses complexes en Algérie, je suis un grand fan de l’architecture de Fernand Pouillon). Et beaucoup regretté d’avoir manqué la présentation à Voies Off de Shelbie Dimond, fille de témoins de Jehovah qui s’est enfuie, et explore le corps un peu dans la lignée de Francesca Woodman, « quelque part entre psychose et neurose« . Et voilà (en attendant Photo Brut).

 

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Arles 4 : Histoires

Helen Levitt, New York, 1940

En espagnol.

Certes, les Rencontres d’Arles ont foiré la célébration de leur cinquantenaire, mais une constante ici est néanmoins la généralement bonne qualité des expositions historiques, sur des photographes-monuments, avec un appareil critique bien fait. Trois d’entre elles retiennent l’attention cette année : sur Helen Levitt, sur le périple de Germaine Krull et (hors programme officiel) celle au Musée Réattu. Helen Levitt est une photographe qu’on croit bien connaître une fois qu’on a vu une exposition d’elle (comme celle-ci il y a douze ans) : les enfants des rues de New York, leur joie de vivre même dans la misère, sa tendresse pour eux sans que (contrairement à beaucoup de ses contemporains) elle aille jusqu’à un engagement politique, et voilà. Cette exposition-ci ne sort guère de ce cadre pré-défini : on y jouit de nouveau du théâtre de la rue, les enfants, ni pitoyables, ni effacés, jouent et rient, ce sont eux qui subvertissent le monde, il y a toujours une pointe d’étrangeté (comme ce « miroir« ), avec en particulier les masques un peu inquiétants, et aussi ses photos de graffiti. Peut-être, en particulier avec le thème du perron où des adultes oisifs regardent le temps passer, y a-t-il une approche un peu plus froidement documentaire, ethnographique, distante. Seules ses photos de Mexico en 1941 (rarement montrées) sont plus dures, plus violentes : il n’y a plus d’humour, Helen Levitt n’a plus de lien particulier avec ses sujets, elle documente la misère, c’est tout. Et je suis toujours aussi peu impressionné par ses photos couleurs.

Germaine Krull, ST, Guyane, 1941

Magnifique histoire que celle du Capitaine-Paul-Lemerle, sur lequel embarquent à Marseille en 1941 des proscrits, Juifs ou intellectuels et artistes voulant quitter la France de Vichy via la Martinique : Claude Lévi-Strauss, André Breton, Victor Serge, Wifredo Lam, ainsi qu’une photographe (d’origine allemande mais avec un passeport néerlandais), Germaine Krull (née en 1897) et un jeune scénariste juif de 30 ans, Raymond Assayas, qui, avec un faux certificat de baptême (montré dans l’expo), se fait appeler Jacques Rémy. Après avoir été internés à Fort-de-France, certains partiront aux Etats-Unis, Germaine Krull elle, ira au Brésil en passant par la Guyane. Adrien Bosc en avait fait un roman, et cette exposition (et son catalogue) reprennent les textes de Jacques Rémy et les photos inédites de Germaine Krull, retrouvées chez Olivier Assayas. C’est une très belle histoire, les textes, qu’il faut prendre le temps de lire dans cette exposition très linéaire, sont émouvants, malgré quelques erreurs (Para et Pernambouc sont des états du Brésil, pas des villes) et simplifications (le Lazaret de Fort-de-France, aussi dur soit-il n’était quand même pas un « camp de concentration », et Rio ne se définit pas que par le carnaval). Magnifique histoire, donc, mais photographies décevantes : certes, ce sont de tout petits formats un peu jaunis, mais on a beau regarder, dans aucune d’entre elles, on ne retrouve la fougue, la liberté, la poésie révolutionnaire de celle qu’on surnommait « chien fou« . Ce sont des vues bien sages, des portraits des voyageurs, des scénettes amusantes, mais rien qui, photographiquement, soit à la hauteur de l’événement. Non qu’elle ait « perdu la main » après 1940 comme certains le prétendirent : quelques mois plus tard, certaines de ses photos d’Ouro Preto sont remarquables. Sans doute ce voyage éprouvant ne se prêtait-il pas à une production photographique autre qu’anecdotique. Seules les photos de « mes amis les forçats » et des Noirs « pittoresques » du Maroni lors de ses deux semaines en Guyane relèvent un peu le niveau.

Joseph Jachna, ST, Water, 1958-61

Sous un titre trop abscons qui ne lui rend pas justice, c’est une excellente exposition historique que présente le Musée Réattu (jusqu’au 29 septembre; commissaire asscociée Françoise Paviot) autour de cinq photographes (plus une) liés au Bauhaus Chicago (Institute of Design). Après un historique du Bauhaus transplanté à Chicago en 1937 avec Laszlo Moholy-Nagy et ceux qui lui succèdent, Arthur Siegel, Harry Callahan et Aaron Siskind, l’exposition brosse un tableau clair de ce mouvement et de cette esthétique, en citant aussi Nathan Lerner et Minor White. Elle documente la rencontre à Aspen en septembre/octobre 1951 (avec, entre autres, Beaumont Newhall, Ansel Adams, Dorothea Lange, Berenice Abbott, Ferenc Berko et Minor White) qui aboutit au lancement de la revue Aperture l’année suivante, sous la direction de Minor White. Et surtout elle présente le travail de cinq étudiants de Chicago, les cinq premiers à obtenir un Master en photographie, travaux que Aperture publie en 1961. Ces cinq étudiants, passés par la même école de pureté et de rigueur, s’intéressent à des sujets fort différents : Ray Metzker à la vie urbaine, Ken Josephson aux images multiples, Joseph Sterling aux portraits d’adolescents, et ci-dessus Joseph Jachna aux jeux abstraits de l’eau, de la boue et de la lumière.

Charles Swedlund, ST (the search for form study of the human figure), 1961

Le cinquième (et le plus intéressant à mes yeux, mais le plus discret) est Charles Swedlund, qui joue sur la décomposition des formes des corps avec le flou, la surimposition, la longue durée de la prise de vues. L’exposition comprend aussi un élève japonais de l’Institut, Yasuhiro Ishimoto, qui se joignit aux cinq lors d’une nouvelle présentation en 1966. Le parallèle avec Arles est intéressant : une école (dès 1937, donc), des rencontres (en 1951 mais qui ne se renouvelleront pas) et, grande différence, une revue de référence, que la France n’a pas.

Barbara Crane, ST, Human Forms, 1963

Et comme il n’y avait que des hommes dans cette exposition, chose très mal vue à Arles ces temps-ci, les commissaires ont ajouté une salle avec Barbara Crane, élève de Siskind à l’Institut. Ses recherches formelles, ses photos abstractisantes, complètent le tableau. Le catalogue reprend verbatim ce numéro-là de Aperture, et surtout remet ce mouvement, peu connu en France, dans son contexte historique et esthétique. Voilà une exposition historique de qualité.

Camille Fallet, Approximation remotivée (American re-photographs), 2016

C’est aussi le cas de l’exposition sur la revue belge Variétés, créée en 1928 et où on retrouve, entre autres, Germaine Krull. Enfin, joli clin d’oeil, Camille Fallet, anti-photographe coutumier de ces hommages, a reconstitué en trois dimensions et en couleurs, un monument de l’histoire de la photographie, le License Photo Studio, New York, 1934 de Walker Evans; ayant construit la maquette, il l’a ensuite photographiée, comme une mise en abyme. C’est une manière créative et originale de s’approprier l’histoire avec son regard propre. On peut aussi visiter l’histoire ainsi.

Arles 3 : Recherches

Laurence Aëgerter, Cathédrales hermétiques, Coutances

en espagnol.

C’est un peu une réinvention de la photographie : des images d’intérieurs de cathédrales qu’on ne voit bien qu’à la chaleur du soleil. Dans l’obscurité et le froid, elles sont quasi invisibles, puis, exposées au soleil d’Arles, les formes émergent, les traits deviennent plus précis, l’image est révélée, et change à chaque instant, pour s’effacer à nouveau le soir venu. Les plus belles sont les cisterciennes, dépouillées et pures. Laurence Aëgerter fait là un travail simplissime et merveilleux : ayant rephotographié des images noir et blanc de cathédrales dans des livres d’art, elle les enduit d’un vernis thermosensible qui agit sur la visibilité de l’image. Là où Ren Hang utilisait ce procédé comme un gadget, Laurence Aëgerter en fait une réflexion sur la photographie.

Laurence Aëgerter, Cathédrales, vue d’expo

L’autre travail qu’elle présente ici est magistral : une image de la façade de la cathédrale de Bourges dans un livre (on voit les agraphes de reliure) posé sur sa table de travail, devant sa baie vitrée, qu’elle photographie toutes les minutes pendant plus de deux heures. Le soleil bouge, les ombres des montants de sa fenêtre se déplacent sur le livre, l’image évolue, le temps s’égrène. Un détail surgit de l’ombre, une porte, devenue sombre, semble ouverte, comme un trou noir. Le ciel se voile, un nuage apparaît, l’image devient sombre, puis, peu à peu, disparaît dans le noir. L’image vit. J’aime ces travaux conceptuels simples et puissants; il y est question du temps qui passe, de la mort aussi je crois, peut-être de la foi. On peut penser à Monet à Rouen, (et, pour la série des intérieurs, aux peintres flamands et hollandais du Siècle d’or, dont Pieter Saenredam), mais aussi à une fugue de Bach ou, dit l’artiste, au Canto Ostinato de Simeon Ten Holt, et, moins connues en France, aux recherches de Fernando Calhau, avec lesquelles je vois beaucoup de similarités, intellectuelles plus que formelles. L’exposition de Laurence Aëgerter fut ma plus belle découverte à Arles cette année. La série comprend 126 images, quelques-unes sont exposées ici, on aimerait tout voir. Un livre chez RVB les reprend toutes : seul reproche, sa couverture, censée représenter le soleil, n’est pas très heureuse.

Annabel Aoun Blanco, Souffle, 2017

Un autre travail de recherche sur l’image (mais qui ne fait pas officiellement partie des Rencontres, même pas dans la catégorie « Grand Arles Express »*) est celui d’Annabel Aoun Blanco au Musée Réattu (jusqu’au 29 décembre). Cette série, Eloigne moi de toi, est un travail étrange et mystérieux de cette quasi inconnue. Photographies et vidéos montrent des visages gris, sable et cendre, le plus souvent des empreintes ou des masques, aux limites du visible, entre la vie et la mort, entre résurrection et disparition. Il faut rester longtemps devant chacun, pour voir émerger le visage, comme un mandylion, une véronique. D’une image à l’autre, ou dans les vidéos, les traits s’affirment ou s’effacent. Un travail sur le temps et la mémoire, la perte d’un être cher et son souvenir. J’ai été ému, et l’aurais été davantage s’il n’y avait pas autant de textes, autant d’explications, d’exégèses aux murs (et dans le catalogue, aux images remarquablement imprimées). Davantage de sobriété dans les mots irait de pair avec la pureté des images.

Laure Tiberghien, Suite, vue d’expo, ph. Lumière des Roses

La co-lauréate du Prix Découverte cette année (puisque le jury n’a pu trancher au final entre deux projets; je présenterai les autres plus tard)  a été, à ma surprise, une jeune photographe que je suis depuis quelques années et dont le travail sur la matérialité photographique s’inscrit dans le champ expérimental. Laure Tiberghien, présentée par la galerie Lumière des Roses (qui, à côté de son programme historique et vernaculaire, sait aussi s’engager pour de jeunes artistes), réalise, sans appareil photo, dans sa chambre noire, des photogrammes colorés. Chimie, lumière et temps altèrent le matériau photographiqie que l’artiste travaille au plus près, en profondeur. Elle compose son image abstraite comme un peintre, mais en la faisant émerger non de la toile et de la palette, mais des sels d’argent du papier photosensible, et obtient ainsi des formes lumineuses, translucides, uniques et éblouissantes. Une autre des candidates au Prix, Hanako Murakami, a présenté aussi un travail intéressant sur l’essence de la photographie.

Hélène Bellenger, Brainbow 2019, 577x380cm

Dans les nouveaux locaux de l’ENSP (mais les travaux à finir pour la rentrée ont empêché que les expositions continuent durant l’été), outre la collection d’Agnès B., revisitée par les élèves, était présenté le travail de quatre élèves récents ayant travaillé au sein d’équipes de l’INSERM. Parmi eux, Hélène Bellenger (remarquée l’an dernier au Prix Dior pour sa prestation radicalement différente) explore de nouveau l’artificialité des jeux de couleur, cette fois dans l’imagerie médicale : il n’y a pas de couleur vraie, pas d’image vraie, tout n’est que construction, manipulation, certes pour rendre l’objet (ici un cerveau de souris) plus visible, plus compréhensible; mais la vérité, l’objectivité sont inatteignables, toujours dépendantes des paramètres choisis en amont. Au passage, j’ai été ému de voir dans cette exposition le visage juvénile de Carlos Eugenio Clemente, résistant contre la dictature brésilienne, malade cardiaque (d’où son inclusion dans le travail de Pauline Rousseau), qui était mort l’avant-veille de l’ouverture de l’exposition.

Randa Mirza, Issaf et Naila 2015

Encore quelques travaux de recherche photographique intéressants : la camera obscura de Claude Martin-Rainaud, dans laquelle on peut pénétrer; les sombres compositions de Sara Imloul, découverte ici il y a quatre ans et aujourd’hui lauréate du Prix Levallois (l’expo à Arles est finie; on la verra à Levallois cet automne), qui utilise le calotype de faible intensité, ce qui lui permet un travail très « matériel ». Et les dioramas anté-islamiques de Randa Mirza, qui fait resurgir des mythes antiques, oblitérés par la lutte anti-païenne de l’Islam vertueusement aniconique, qu’elle présente dans ce dispositif daguerrien pré-photographique, le diorama animé par la lumière. Ci dessus, Issaf et Naïla, qui firent l’amour dans la Qaaba païenne, furent changés en pierre et transportés sur deux collines distantes, source d’un rite païen de fertilité.

Photomontage film Al Chaytan, 1969, 18×25 cm, recto verso, FAI

Enfin, et c’est une recherche d’un type différent, le travail sur l’archive présenté par la Fondation Arabe pour l’Image. Cette fondation, basée au Liban, fait un travail remarquable d’archivage, de mémoire et de réflexion, et j’ai plusieurs fois mentionné son travail ici. Leur collection 0069FA, très disparate, comprend 85 lots, inventoriant près de 8 000 objets, collectés dans 6 pays différents par 14 chercheurs, de 1998 à 2018. Il est autant question ici du geste de l’archiviste, du collectionneur, jamais neutre, que du geste du photographe. Les photographies sont des objets, elles ont une biographie, avec les traces des retouches, des altérations, des annotations des commentaires, avec des strates à la fois mémorielles et matérielles. Le photomontage ci-dessus, réalisé à partir de photos de plateau du film égyptien  Al Chaytan (Le diable, 1969) l’illustre bien, recto et verso.  A côté de photographes historiques comme Mohamad Arabi à Tripoli et de quelques drôlatiques photos coquines dissimulées sous un écran de pudeur (comme les jeunes mariés ci-dessous), des artistes contemporains interviennent ici aussi sur l’archive, Randa Mirza de nouveau, Parine Jaddo à Baghdad, ou Yazan Kopti sur des photos de réfugiés expulsés provenant de l’UNRWA. Dans cette région à l’histoire tourmentée, travailler sur l’archive (vraie ou fausse), sur la mémoire, n’est pas rare : ainsi Walid Raad avec The Atlas Project ou Hadjithomas et Joreige avec le fictif Abdallah Farah dont je parlais dans mon premier billet. La FAI, en quelque sorte, offre un cadre conceptuel à ces recherches, et un stimulant.

Collection 0069FA de la FAI

*PS. : Suis-je le seul à ne rien comprendre aux catégories dans lesquelles les Rencontres rangent les expositions : « Habiter », « Relecture » et « Emergences », ça va encore, mais « Mon corps est une arme » , « A la lisière », « Construire l’image », « Plateformes du visible », ça veut dire quoi ?

Photos 2, 3 & 8 de l’auteur

Arles 2 : Dictatures et libérations

Gundula Schulze Eldowy, Berlin 1987, série Berlin par une nuit de chien

En espagnol.

« L’art naît de contraintes, vit de luttes et meurt de liberté » (André Gide, Nouveaux Prétextes, 1911).
On peut en effet se poser la question de la vitalité artistique sous les dictatures : comment le fait de devoir sans cesse résister se transforme-t-il en action créatrice ? Un des meilleurs exemples à Arles cette année est l’exposition sur la photographie en République Démocratique Allemande dans les années 80 : un champ dont la plupart d’entre nous (moi y compris) ne savait rien avant de voir cette exposition. De plus, celle-ci est fort bien présentée et contextualisée (tant par les explications aux murs que dans le catalogue); comme je le disais hier, sa commissaire, Sonia Voss, a été une des lauréates de ces nouvelles bourses curatoriales des Rencontres.  La résistance à la grisaille de la RDA s’exprime alors, en photographie, non point de manière documentaire, directement politique ou sociale, trop difficile, mais par la glorification du corps; ces photographes célèbrent la sensualité, la différence, la performance, ou simplement la beauté du corps. Ils ne sont pas vraiment rebelles (à une ou deux exceptions près), ils sont en marge. Certains captent une joie de vivre éclatante, qui est aussi une forme de survie, de résistance, comme ci-dessus Gundula Schulze Eldowy partant à la recherche d’explosions érotiques, de pulsions sauvages sur fond de ruines.

Manfred Paul, Autoportraits I / N° 6, 1988

D’autres se réfugient dans un exil intérieur, limitant leur vie aux amis, à la famille, voire à l’autoportrait triste, reflétant toute la tragédie qui les accable, comme Manfred Paul ci-dessus, photographe de l’intime et du tourment, ou Thomas Florschuetz fragmentant son corps, ou Kurt Buchwald dont le corps occulte l’image. Il y a beaucoup de nus dans cette exposition, là aussi sans doute une forme d’échappée au réel, quelque part entre morbidité (Gabriele Stötzer) et un certain glamour (Eva Mahn).

Sybille Bergmann, série chic charmant & dauerhaft / Allerleirauh, Berlin

Un passage intéressant de l’exposition concerne le studio de couture alternatif « chic, charmant & dauerhaft (durable) » dont les stylistes créaient des vêtements de bric et de broc. La mère d’une des créatrices, Sibylle Bergemann, a photographié leurs défilés de mode- performances sous le titre Allerleirauh, das Ding aus Licht, Raum, Klang und Leder (Peau de mille-bêtes ou Peau d’âne, la chose faite de lumière, d’espace, de son et de cuir) en mai 1988. Et puis, quand le magazine Stern a fait un reportage, des stylistes d’Allemagne de l’Ouest sont venus et ont tout lissé, tout mis aux normes. Mais les photos de Bergemann ont été faites avant et on y sent une révolte, une rage contre le système : même les vêtements sont une révolte (c’est aussi vrai des malheureux punks est-allemands photographiés par Christiane Eisler). Pour une fois que la photo de mode exprime une (vraie) rébellion …

Libuse Jarkovjakova, série Ordinary Life

Autre pays communiste d’alors, dont on connaît bien mieux la photographie : la Tchécoslovaquie. Mais si la « classique » photographie tchèque repose, en simplifiant, sur la pureté, la réflexion, la composition, la distance, les photographies de Libuse Jarcovjakova, laquelle bénéficie de l’espace superbe de l’église Sainte-Anne, sont aux antipodes de ces concepts. Comme les Allemands de l’Est, c’est avec le corps, le sien et celui de ses amis et amant(e)s, qu’elle résiste à la grisaille communiste, par l’alcool, la drogue, le sexe; c’est là un témoignage très personnel, intime et parfois violent. Mais, contrairement aux Allemands, les photos de ses aventures underground semblent hors sol, peu ancrées dans l’univers où elle vit; plutôt qu’un exil intérieur, elle montre la plupart du temps une déconnection totale, une dérive à l’abandon plutôt qu’une remise en cause, une échappatoire plutôt qu’une contestation.

Libuse Jarkovjakova, Cubaine et moto

De ce qui est montré ici, j’ai de loin préféré ses séries plus construites, en particulier celles sur les Roms (ici et ):  certes un grand classique tchèque, mais ici avec une tendresse, une proximité de l’instant partagé très touchantes (plus haut, la veillée d’un enfant mort). A ses tout débuts, ouvrière dans une imprimerie, elle photographie ses collègues de travail, dormant dans les recoins de l’atelier, tire-au-flanc anti-héros socialistes : cette première prise de position assez radicale va ensuite se diluer dans sa posture underground, et je suis de ceux qui le regrettent. Ces ouvriers, résistent, eux, et les Roms aussi; elle, elle esquive. Il y a aussi, assez drôles et touchantes, ses photographies de commande (pour l’envoi au pays) de belles Cubaines travaillant en Tchécoslovaquie, pays frère, et posant orgueilleusement et sensuellement sur des grosses motos, et de Vietnamiens (à qui elle enseignait le tchèque) posant avec leur voiture.

Ouka Leele, Madrid, 1984

En 1985 Libuse put émigrer à Berlin Ouest, et là, enfin libre, ayant gagné contre le système, elle se sentit perdue, dit-elle. Serait-ce que, comme le dit Gide, la liberté tuerait l’art ? Une autre exposition à Arles est sur le passage à la liberté, la movida en Espagne à la mort de Franco. Cette exposition rend compte de cette explosion culturelle et sociale de manière très parcellaire, en se concentrant sur quatre photographes dont trois (les hommes) se contentent de faire des portraits de leurs amis branchés, le plus excentriques et marginaux possible, posant narcissiquement devant l’objectif : rien de vivant, rien de vibrant, rien de révolutionnaire. La femme, Ouka Leele, est la seule à casser les codes, à inventer de nouvelles formes de photographie, à tout secouer. Non seulement ses photographies sont délirantes, baroques, drôles, irréelles, mais en plus elles sont peintes, non pas photoshopées, mais peintes avec un pinceau et de la peinture, en général dans des couleurs assez criardes.

Ouka Leele, série Peluquiera, 1979

C’est là une interrogation sur la vérité photographique : l’artiste conçoit une image, prend une photo en noir et blanc, puis lui donne vie grâce à l’aquarelle. La photographie n’est qu’un moyen, pas un révélateur du monde tel qu’il est, mais un des outils d’une création hybride. Sa série Salon de coiffure, où elle coiffe ses modèles d’attributs surréalistes, a une fraîcheur, un culot qui, à côté de la banalité branchée de ses confrères, sauvent cette exposition.

Philippe Chancel, Corée du Nord

Enfin , pour sortir un peu des idées reçues sur dictature et liberté, on voit dans l’exposition très théätrale de Philippe Chancel, deux images étonnantes. Alors que son thème est celui des catastrophes qui nous menacent, alors que Chancel, depuis quinze ans ou plus, documente la dégradation continue de notre monde, alors qu’il bâtit ici un récit en quatorze chapitres sur les symptômes alarmants du déclin, montrant la Palestine sans parler de résistance, dépeignant Marseille sans évoquer le dynamisme des quartiers, photographiant Flint (Michigan) sans y percevoir une quelconque résilience, alors que toutes les personnes dans ses photographies sont tristes, déprimées, effondrées par la catastrophe prochaine, on trouve, en cherchant bien, dans un coin, sous une vitrine, deux photos d’hommes souriants, les uns buvant de la bière, les autres pique-niquant, visiblement heureux de vivre. Deux seules photos, et elles viennent d’un pays que Chancel connait bien, où il est allé dix ou quinze fois : la Corée du Nord (et ce ne sont pas des photos d’officiels souriant sur commande, non, ce sont des gens ordinaires et heureux; une autre ici). Serait-ce là le seul pays où nous réfugier ? Comme le dit cet article : « Mais de quoi rient les Nord-Coréens ? À qui sourient-ils ? Sur ces questions le photographe jette un trouble. Et s’ils riaient de notre inaptitude à envisager qu’ils puissent, eux aussi, être heureux ? »