Raoul Hausmann, nomade inclassable

Raoul Hausmann, ST (Herbe des dunes), vers 1931, Berlinische Galerie

en espagnol

C’est une vraie découverte que celle des photographies de Raoul Hausmann, au Jeu de Paume jusqu’au 20 mai) : car, si on connaît l’activiste de Dada Berlin, le pionnier de la poésie sonore, l’adepte du collage, voire l’écrivain ou le danseur, en somme l’agitateur culturel polymorphe, on connaît moins le travail photographique de cet artiste inclassable et nomade. Il fut à la croisée de nombreux chemins, montra la voie à Moholy-Nagy par exemple, mais lui-même, victime des temps et des exils, resta dans l’ombre. Il est sans doute révélateur que son ex-compagne Hannah Höch fit une exposition d’oeuvres de lui, qu’elle avait enterrées dans son jardin durant la guerre, en décembre 1946 dans les ruines de Berlin.

Raoul Hausmann, Nu sur la plage 1927-33, coll Musée St Etienne

Deux ensembles m’ont particulièrement séduit. Le premier comprend les photographies faites au bord de la Baltique ou de la Mer du Nord dans lesquelles les corps nus (celui de sa compagne Vera Broïdo, en l’occurence), les plantes, les rochers et le sable semblent participer de la même esthétique, de la même vision. Entre cette herbe des dunes frémissante dans le vent marin et ce corps sculptural, il n’y a guère de différence : leur texture, le jeu de la lumière sur leurs formes semblent magnifiquement similaires.

Raoul Hausmann, Tronc d’rbre sur la plage, sept. 1932

De même ce tronc d’arbre sur la plage est photographié comme s’il était vivant, un corps alangui au soleil, échoué sur la plage, rejeté par la mer. On ressent la même impression d’universalité devant des rochers que devant ces corps relâchés, défaits, abandonnés. Hausman passe avec facilité d’une forme à l’autre, de la dune au corps, du rocher au sein ou au visage. Il n’est pas anodin de savoir qu’il fut influencé par le psychanalyste maudit Otto Gross et ses théories sur la sexualité et le féminisme.

August Sander, Raoul Hausman, Heta et Vera Broïdo, 1929

Ci-dessus un portrait par August Sander de Hausmann torse nu, monoclé et plein de morgue, avec sa femme Hedwig Mankiewitz, qui paraît soumise et timorée, et la jeune Russe exilée Vera Broïdo débordant de vitalité et de confiance en elle : l’icône du ménage à trois.

Raoul Hausman, Maison près de Cala Llonga, Santa Eularia des Riu, ,1935, Musée de Rochechouart

L’autre série particulièrement intéressante est celle de l’architecture vernaculaire .des maisons d’Ibiza, où Hausmann vécut entre le début du nazisme et le triomphe du franquisme. Il réalisa alors un travail quasi-anthropologique sur les types humains, les coutumes et l’architecture de l’ïle. Ces maisons, fruits de siècles d’influences de tous les peuples de la Méditerranée (phéniciens, ibériques, carthaginois, romains, maures, catalans), parviennent à une pureté fonctionnelle, psychomorphologique, dit-il. Pour lui, c’est une manière de remettre en question les théories racialistes sur une architecture autochtone exprimant l’esprit d’un peuple pur. Ces maisons archaïques sont en fait étonamment modernes.

Raoul Hausmann, Maison paysanne (Can Rafal), 1934, Musée Rochechouart

Je conseille absolument de se procurer le catalogue remarquablement documenté, dû à la commissaire Cédile Bargues.

Photos 1, 2 & 5 courtesy du Jeu de Paume

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Des corps recomposés

 

em português

en espagnol

Dans un grand octogone de briques, trois praticables, et, sur chacun, une peau, Marsyas écorché, ou, à y regarder de plus près, une combinaison couleur chair, étrange : on y distingue trop de manches, trop de jambes, On n’ose la toucher, la déplier pour en saisir l’articulation. Trois danseuses, aussi vêtues d’une combinaison, mais plus fine, plus moulante, qui les laisse quasi nues, viennent décrocher ces dépouilles et, au sol, les enfilent, glissant leurs jambes, leurs bras à l’intérieur. C’est alors qu’on comprend qu’il y a là encore un vide, une attente ; il reste des manches vides, il reste place pour un autre corps à l’intérieur de ce costume.

Alors s’avancent trois autres danseuses, le corps tout autant exposé à nos regards; toutes revêtent une cagoule dissimulant leur visage, puis, dans chaque couple, la seconde danseuse vient se joindre à la première, entrant dans sa combinaison, joignant son bras à la jambe de l’autre, formant un être hybride et monstrueux, une chaste bête à deux dos, une poupée étrangement articulée (et c’est bien à Die Puppe de Bellmer qu’on pense aussitôt). Une fois les trois couples de sœurs siamoises ainsi réunis, dans le silence le plus total, ces êtres étranges, mi-hommes mi-chimères, vont évoluer dans l’espace de l’octogone.

En appui sur des mains ou des pieds qu’on ne saurait attribuer à l’une plutôt qu’à l’autre, ces monstres se déplacent, se retournent, se contorsionnent, parfois se rapprochent, composant une bête encore plus monstrueuse et complexe, puis s’éloignent. Parfois une des têtes disparaît à l’intérieur de l’enveloppe, comme une tortue apeurée, et parfois, elle ressort de la fente dans laquelle elle s’était dissimulée, comme une naissance paisible.

Parfois la pose est majestueuse, comme une statue de Néréide où l’autre corps ne serait qu’un soutien, qu’une vague ; parfois elle est tourmentée et on croit voir un hurlement à la Bacon ; parfois, pleine de caresses, elle évoque l’accouplement et parfois la naissance. Parfois les deux partenaires semblent aller de concert, lentement, harmonieusement, et parfois on croit voir une lutte, combat d’un corps voulant dominer l’autre ou affrontement sexuel.

Sans doute, au-delà de sa beauté formelle, à la fois fascinante et quelque peu inquiétante, est-ce là un travail sur l’hybride et sur l’informe. C’est aussi, pour le spectateur, une expérience de proximité : les danseuses se vêtent et se dévêtent sous nos yeux, à portée de nos mains, et nous pouvons nous déplacer au milieu d’elles, sans contraintes, sans qu’une scène nous sépare (un peu comme avec les gens d’Uterpan).

C’était les week-ends d’août, à la Pinacothèque de São Paulo, une pièce nommée Deslocamentos (Déplacements) de la chorégraphe brésilienne Marta Soares. 

Toutes photos de l’auteur (d’où le flou).

 

 

 

 

De la photographie nationale, Iran et Colombie (Arles 2)

Sina Shiri, Mollah à Kelishoum, province du Gilan, juillet 2015, photo de l'auteur

Sina Shiri, Mollah à Kelishoum, province du Gilan, juillet 2015, photo de l’auteur

en espagnol

Il est toujours intéressant de découvrir aux Rencontres d’Arles des panoramas des talents photographiques d’autres pays : cette année l’Iran et la Colombie. L’écueil d’une telle démarche est qu’elle peut mêler des photographes qui, certes, viennent d’un autre pays et témoignent de sa réalité, mais qui, sinon, ne présentent pas d’intérêt majeur autre que purement documentaire, avec d’autres dont le talent, la créativité, l’originalité sont tels que, quelle que soit leur nationalité, on est heureux de les découvrir. Comme on sait assez peu de choses sur l’Iran et que, sous le poids des propagandes américano-israéliennes, beaucoup auraient tendance à se limiter à des stéréotypes médiévaux, c’est moins gênant pour les photographes iraniens, car tous (ils sont 66), même les plus ordinaires, nous font découvrir la normalité rebelle d’un pays noble : même les photos les plus simples de vacances, d’amours, de joie ou de peine nous émeuvent, car elles témoignent justement de l’humanité de ce peuple que certains veulent vainement stigmatiser. Bien sûr, il est beaucoup question d’identité, d’affirmation de l’individu dans une société qui paraît très normée, de modernité et de tradition. C’est justement pour cette raison que j’ai particulièrement remarqué le travail de Sina Shiri qui, au lieu de dénigrer la religion et son poids sur la société civile, choisit de photographier ce mollah de Qom en mission dans des villages du Nord : un homme avec ses convictions, avec sa différence.

Mohsen Rastani, Le deuil d'Achoura, Bijar, Kurdistan iranien, 2008, photo de l'auteur

Mohsen Rastani, Le deuil d’Achoura, Bijar, Kurdistan iranien, 2008, photo de l’auteur

De même, Mohsen Rastani montre la ferveur populaire lors de la fête d’Achoura, ses manifestations mystiques auxquelles nous sommes plutôt imperméables (encore que …), mais dont on ne peut faire abstraction pour comprendre cet Iran complexe. À côté d’eux, des noms plus connus en Europe (la curatrice de l’exposition est la directrice de la galerie Silk Road, mais je ne saurais dire si cela a biaisé ou non le choix des artistes) :  Abbas Kiarostami bien sûr, avec une superbe série enneigéeShadi Ghadirian (Silk Road) et ses photos pseudo-Qadjar, Tahmineh Monzavi (Silk Road) et ses femmes en marge, Gohar Dashti et ses déplacements d’un couple dans des scènes de bataille. Cette idée de la transposition, du déplacement incongru semble d’ailleurs être un moyen pour bien des artistes iraniens d’approcher au mieux les mémoires de la guerre terrible avec l’Iraq : Dashti transpose les scènes de la vie quotidienne de son jeune couple au milieu des champs de bataille, Gadirian mêle objets du quotidien et vestiges guerriers, Saba Alizadeh (Silk Road) projette des images de morts au combat sur les meubles de son salon.

Fatemeh Baigmoradi, Il est difficile de tuer quelqu'un, 2016 2017, photo de l'auteur

Fatemeh Baigmoradi, Il est difficile de tuer quelqu’un, 2016 2017, photo de l’auteur

La mémoire est un thème omniprésent, mais beaucoup la détournent, la contournent, en montrent les freins, les barrières : ainsi les photographies grattées de Ghazaleh Hedayat, les visages effacés de Hawar Amini (Silk Road), et les photos brûlées de Fatemeh Baigmoradi, dont le père, militant politique, fit disparaître de ses albums photographiques les visages de ses camarades pour qu’ils ne soient pas identifiés par la police si lui-même était arrêté après la révolution islamique. Ajoutons à cet ensemble passionnant des images plus classiques de reportage, dont, ô horreur, des spectateurs photographiant une pendaison (Ebrahim Noroozi), de quoi aisément offusquer une journaliste oublieuse de nos tricoteuses.

Andrés Donadio, Imagenes de un simbolo patrio, 2106

Andrés Donadio, Imagenes de un simbolo patrio, 2106

Passons à la Colombie et à l’Amérique Latine, avec plusieurs expositions : de la photographie vernaculaire, puisque c’est à la mode, sous le curieux titre de la vache et l’orchidée, un ensemble disparate d’images curieuses et guère expliquées; un reportage sur les Indiens Kogis au dessus de Cartagène, avec le désir de nous faire partager leur vision mystico-écologique du monde; des regards croisés entre élèves de l’ENSP français et colombiens, le travail le plus élaboré étant celui d’Andrés Donadio sur un étrange rituel dans la forêt de Tequendama.

Maria Fernanda Cardoso, It's not size that matters, it's shape, Museum of Copulatory Organs, 2010, photo de l'auteur

Maria Fernanda Cardoso, It’s not size that matters, it’s shape, Museum of Copulatory Organs, 2010, photo de l’auteur

La principale des expositions sur la Colombie présente 28 photographes, on y retrouve avec plaisir Oscar Muñoz et ses visages en péril de submersion ou de disparition, on y voit beaucoup d’évocations de la guérilla, dont des portraits très sympathiques des combattants des FARC, on y parle beaucoup de nature et d’écologie, mais, à vrai dire, à part Muñoz et les vues depuis sa fenêtre de Miguel Angel Rojas, je m’y suis un peu ennuyé. J’ai toutefois souri devant les agrandissements de sexes d’insectes de Maria Fernanda Cardoso, photo scientifique à son paroxysme.

Miguel Rio Branco, Luziana, 1974 (1)

Miguel Rio Branco, Luziana, 1974

Enfin, sous l’égide « Latina », on trouve aussi une grande exposition (produite par le Jeu de Paume) de la Chilienne Paz Errázuriz qui photographie les marginaux, boxeurs, lutteurs, travestis, aveugles, circassiens, SDFs en établissant avec eux une belle relation de proximité et de confiance, et l’exposition de la collection Poniatowski, Pulsions Urbaines, qui est sous-titrée « Photographie latino-américaine 1960-2016 », mais (choix des curateurs ou des collectionneurs ?) où on n’y trouve que 3 Brésiliens sur 110 photographes, et quasiment les seules photographies de ces 3 Brésiliens représentent des prostituées ou des strip-teaseuses : la palme du stéréotype méprisant. L’exposition est très compartimentée par thèmes un peu réducteurs (la nuit, identités, couleurs populaires, les damnés, et autres poncifs), il y a d’excellents photographes, mais, par protestation, je ne vous offrirai ici que le portrait de la belle Luziana, prostituée brésilienne, par Miguel Rio Branco (les deux autres photographes brésiliens sont Ayrton de Magalhães et Rosa Gauditano). Voilà !

Using art to whitewash oppression. Comment utiliser l’art pour légitimer la colonisation ?

English below

en espagnol

Vendredi 23 juin, le site d’information e-flux a diffusé un communiqué annonçant la troisième Biennale Méditerranéenne « Out of Place », illustré de la photo d’un chameau suspendu au ciel, oeuvre de l’artiste israélien et curateur de la biennale Belu-Simion Fainaru. Tiens, de quoi s’agit-il, se demande-t-on ? Jamais entendu parler d’une « Biennale de la Méditerranée », rien que ça ! En lisant le texte, on comprend que c’est une manifestation israélienne dans la ville de Sakhnin, organisée par deux curateurs israéliens (l’autre est Avital Bar-shay sous l’égide du Arab Museum of Contemporary Art in Israel (AMOCA), dont, pour ma part, je n’avais jamais entendu parler. Quand on apprend que le but de la biennale (qui est financée, entre autres, par la loterie nationale et le Ministère de la Culture, dirigé par Miri Regev, dont la robe colonialiste à Cannes fit sensation..) est de promouvoir la paix au moyen de l’art, quand on lit les mots confiance réciproque, dialogue, tolérance, etc., et que l’art doit permettre de dépasser les « disputes régionales » on commence à se dire qu’on a déjà entendu ça quelque part et qu’on va se renseigner un peu.

Chacun est parfaitement libre de son opinion quant à la politique israélienne. La mienne est qu’il s’agit d’un conflit entre colonisateurs et colonisés, et nullement d’une guerre de religions ou de civilisations. Encore faut-il assumer sa position. Le gouvernement israélien a lancé très officiellement il y a quelques années une série de projets pour améliorer l’image déplorable d’Israël, en mettant en avant des aspects positifs du pays : le pinkwashing fait la promotion du côté gay-friendly du pays (enfin, pas chez les orthodoxes, mais bon), le techwashing vante la start-up nation, le greenwashing la culture écologique , et nous avons là un parfait exemple de l’artwashing. Comme en plus on reprend le discours des dirigeants israéliens sur notre désir de paix entre les peuples (dont hélas les autres ne veulent pas..) et la volonté d’y arriver par l’art, tout a l’air merveilleux.

Maintenant, si on transpose à une autre situation de conflit colonial, qu’auriez-vous pensé d’un festival artistique organisé par la France en « Algérie française » en 1960 pour promouvoir la paix et le dialogue ? Exactement. Il existe un mouvement de boycott d’Israël, BDS, qui concerne aussi le champ culturel. Là je dois avouer mon ambiguïté personnelle face au boycott culturel, selon que je suis acteur direct (c’est non) ou spectateur, et selon qu’il s’agit d’une manifestation étatique évidemment de propagande, ou d’un événement privé, sans fonds publics et d’esprit contestataire (et là c’est oui). Mais chacun est libre de sa décision, et je ne jette la pierre à personne, sinon aux propagandistes officiels.

Et c’est là que ça devient intéressant : le communiqué s’accompagne d’une liste de 57 artistes (dont 4 sont décédés et je n’ai pu identifier 4 autres). Des 49 restants, 9 sont des Israéliens juifs (dont les deux curateurs) La plupart des autres viennent de pays européens,méditerranéens et moyen-orientaux (sinon une Gabonaise, un Nord-américain, un Mexicain, un Indien). La liste est ci-dessous. Et quand je vois leurs noms, comme je connais certains d’entre eux, je m’étonne de leur participation à cette biennale.

La réponse vient quelques heures plus tard par un communiqué indigné du Libanais Akram Zaatari, suivi par d’autres communiqués de Yto Barrada, Bouchra Khalili, Zineb Sedira, Walid Raad et Jordi Colomer. Tous ceux -ci, et sans doute beaucoup d’autres, ignoraient qu’ils avaient une oeuvre dans cette biennale et en demandent le retrait immédiat. Pourquoi ? Parce que Pascal Neveux, directeur du FRAC Provence Côte d’Azur a prêté les œuvres achetées par le FRAC sans demander leur avis aux artistes. Remarquable ! Ensuite e-flux corrige et les journaux commencent à en parler : Le Huffington Post, Le Monde, le Times of Israel Et le curateur se défend en disant : mais c’est dans un village arabe, l’entrée est gratuite, nous avons payé pour avoir ces prêts d’oeuvre (?) et de toute façon, le boycott n’est pas une solution. Ce qu’on attendait qu’il dise...

Chaque.artiste est libre de son choix, je ne suis pas le porte-parole du mouvement BDS, et je respecte le choix de chacun tant qu’il est conscient; Un des artistes, dont pourtant l’expositionà Paris a été l’objet de menaces et d’une tentative de saccages par la LDJ, m’a dit qu’il jugeait important de montrer son travail (particulièrement dérangeant) là-bas. Une autre artiste m’a dit que là où elle est, il est très difficile pour elle d’exposer son travail et que c’est une occasion de dire aussi qu’il existe, dans cet endroit-là, des femmes artistes. je respecte ces choix. Mais je crois aussi que bien des artistes sont là contre leur gré, du fait du FRAC PACA ou d’un autre, et ne perçoivent pas l’enjeu politique d’une telle biennale; Si vous en connaissez, je vous invite à les contacter, à les informer s’ils ne sont pas au courant, et à discuter avec eux. Voilà.

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in English

Friday June 23rd, the information site e-flux sent a press release announcing the third edition of the Mediterranean Biennale « Out of Place », with the photo of a camel suspended in the sky, a work by the Israeli artist and biennale curator Belu-Simion Fainaru. Hey, what’s this about? Never heard of a « Mediterranean Biennale », nothing less! Reading the press release, one understands that this is an Israeli event in the city of Sakhnin, organized by two Israeli curators (the other is Avital Bar-shay) under the leadership of the Arab Museum of Contemporary Art in Israel (AMOCA), first time I hear about it (although I know quite well the local scene), and sponsored, among others, by the Israeli National Lottery and the Israeli Ministry of Culture (the Minister of Culture is Miri Regev whose “colonialist dress” in Cannes raised many eyebrows, to say the least). So, when one reads that the objective of the biennale is to promote peace through art and that art is a means to go beyond what they call « regional disputes », when one sees the words “mutual trust, dialogue, tolerance”, one could think that this is a speech already heard, coming straight from the propaganda department in Tel-Aviv.

Everybody is perfectly free of one’s own opinion about the Israeli case. Mine is that it is a conflict between colonizer and colonized, not a war of religions or of civilizations. But at least one should assume one’s opinion. The Israeli government launched a few years ago a campaign to improve Israel’s image, which is very bad, with various projects putting forward positive aspects of the country : pinkwashing promotes the gay-friendliness of the country (except with Orthodow Jews, but let’s forget about it), techwashing praises the start-up nation, greenwashing its ecological culture, and we have here a perfect example of artwashing, cutting and pasting the speeches of Netanyahu and others on “our desire for peace” (but unfortunately, the other side doesn’t want peace, eh!). Everything is wonderful and art will solve the Palestinian “issue”.

Just imagine, in another colonial conflict familiar to Frenchmen, an art festival in « French » Algeria in 1960 in order to achieve peace, French peace, that is. You are probably aware that there is a movement for the boycott of Israel, BDS, which covers also the cultural field (for example, Roger Waters, of Pink Floyd, refuses to perform in Israel). I have to say that I am personally ambiguous regarding this: I will not be a participant (but could be a simple visitor and critic) in state-sponsored or state-funded Israeli cultural events, but I have and will participate in privately-funded Israeli events with a clear position against colonization. But everyone is free of his own decision, and I am not blaming anyone, except those who diffuse official propaganda.

Free of his own decision, I said: now it’s becoming interesting. The press release includes a list of 57 artists (below); 4 are dead, and 4 I couldn’t identify. Of the 49 remaining, 9 are Israeli Jews (including the two curators who also exhibit their own work). Most of the others are from Europe, Mediterranean countries and the Middle-east at large (in addition, one each from Gabon the USA, Mexico and India). When I saw their names, since I know some of them, I was puzzled by their participation in such a biennale.

The answer arrived a few hours later through a furious answer by the Lebanese Akram Zaatari, followed by other furious answers by Yto Barrada, Bouchra Khalili, Zineb Sedira, Walid Raad and Jordi Colomer. All of them, and probably many others, were not informed that a work of them was in this biennale and they demanded its immediate withdrawal. Why did this happen? Because Pascal Neveux, director of the FRAC Provence Côte d’Azur loaned the works (property of the FRAC) without informing the artists. Isn’t that great? Then, e-flux made a correction and apologized, and the papers started talking about it :Huffington PostLe Monde, the Times of Israel . In answer, the curator said: “but it is in an Arab town, the entry is free, we paid for the loan of these works (really?), and in any case boycott is not a solution” (exactly what we would expect him to say). One can note that he used words of religions and ethnic groups (Moslems, Christians, Jews, Druze, Bedouins) and not once used the word « Palestinians ».

Every artist can make his own choice, I am not a spokesman for BDS, and I respect everyone’s choice as long as it is a conscious one. One of the artists, despite the fact that his show in Paris had been threatened of destruction by the Jewish Defense League (which is legal in France, unlike in the USA and in Israel …), chose willingly to show his (disturbing) photos in the biennale. Another artist said that it is very difficult for her to show her work in her own place and that the biennale is also a possibility for her to show that, where she lives, there are woman artists. I respect their choices. I also believe that some, or many of the artists in this biennale are there against their will, because of the maneuvers of FRAC PACA or other entities, and/or do not perceive the political issue with this biennale. If you know some of them, please contact them, inform them and discuss the issue with them. That’s all.

List of artists:
Hamra Abbas, Adel Abdessemed, Rashid Al-Khalifa, Lela Ahmadzai, Hazem Alzoubi, Carlos Amorales, Samar Awadieh, Mahmoud Badarny, Yto Barrada, Avital Bar-shay, Nathalie Bikoro, Daniele Buetti, Jordi Colomer, Abdulla Dehabra, Burak Delier, Elmgreen & Dragset, Belu-Simion Fainaru, Günther Förg, Thomas Galler, Moshe Gershuni, Tal Granit&Sharon Maimon, Majooda Halabi, Damien Hirst, Jenny Holzer, Pierre Huyghe, Muhammad Kallash, Bouchra Khalili, Lisbeth Kovacic, Jannis Kounellis, Moshe Kupferman, Sigalit Landau, Mohsen Makhmalbaf, Shahar Marcus, Olivia Mihălţianu, Nardina Mugaizel, Sener Ozmen, Walid Raad, Pipilotti Rist, Şerban Savu, Meinrad Schade, Zineb Sedira, Angelika Sher, Sudarshan Shetty, Fiona Tan, Sérgio Téfaut, Cengiz Tekin, Isam Telhami, Lisa Trutman, Yigal Tumarkin, Samira Wahabi, Jola Wieczorek, Kai Wiedenhöfer, Tomasz Wendland, Rui Xavier,  Akram Zaatari

Paysages mystiques, découvertes nordiques

Henri-Edmond Cross, Les Îles d’Or, 1891 1892, Orsay

en espagnol

Au début de l’exposition Au-delà des étoiles au Musée d’Orsay (jusqu’au 25 juin), on est un peu inquiet devant cette profusion de mysticisme, de contemplation, de vertige psychédélique, de divin. L’abstraction invite au contemplatif, certes, le all over peut induire des visions, d’accord, et le symbolisme renforce la mystique, oui tout à fait. S’introduit insidieusement dans l’esprit l’idée que, sous couvert de paysage mystique, on assiste là à une parade de l’anti-raison, d’un art détourné (en ratissant large) au profit de postures entre occultisme et religiosité plus ou moins païenne. Non pas que les tableaux de ces premières salles soient inintéressants, bien au contraire : Monet, meules, cathédrales et nymphéas, van Gogh et Gauguin, Maurice Denis et Henri-Edmond Cross (la décomposition picturale des Îles d’or, scintillante et comme en apesanteur), et bien d’autres, le Musée d’Orsay n’est jamais en peine de nous impressionner sur cette période. Mais ça me rappelle un peu le catéchisme quand l’aumônier nous expliquait que la beauté du monde était la preuve de l’existence de Dieu…

Frederick Varley, Tôt le matin: La montagne du Sphynx, vers 1928, coll. McMichael Kleinburg

Et puis soudain, dans la 4ème salle, on se réveille, on se redresse, on s’excite. Qui connaissait ces peintres canadiens ? Qui avait jamais, même pas vu une toile, mais entendu le nom d’Emily Carr, dont les effets atmosphériques, le jeu de lumières et la proximité des cultures « primitives » apportent une énergie, une vivacité, un éblouissement céleste ? Qui avait déjà vu une montagne de Frederick Varley, magma incandescent et forces telluriques aux couleurs guimauve de début du monde, ou un pic neigeux de Lawren S. Harris (ci-dessous), construction géométrique pure et radicale ? Qui savait que le peintre Tom Thomson aux aurores boréales tourmentées s’était noyé à 40 ans dans le lac Algonquin qu’il avait peint tant de fois ?

Lawren S. Harris, Isolation Peak, vers 1929, U. Toronto

Cette salle (où voisinent intelligemment Strindberg  – un tableau recto-verso très matériel de vagues tourmentées – et Hodler) est la véritable découverte de cette exposition, non seulement pour les artistes qu’on y découvre (trois petits livres Firefly en vente à la librairie du musée pour en savoir un peu plus, mais c’est sommaire) mais aussi parce que c’est là que le thème du paysage mystique prend vraiment son sens. Ce qui, sous nos latitudes paraissait trop souvent artificiel et contourné, se déploie dans le Grand Nord avec bien plus d’aisance. Proximité avec une nature brutale, héritage des Peuples Premiers, fragilité humaine, déchaînement des éléments, tout concourt à une expérience mystique qu’on imagine bien plus véridique que sous nos cieux cléments.

Eugène Jansson, Riddarfjärden à Stockholm. 1898, National Museum Stockholm

On est alors en de bien meilleurs sentiments pour le reste de la visite. Si, dans la salle suivante consacrée aux nuits, les vues nocturnes des montagnes près d’Assise du franciscain Charles-Marie Dulac font un peu images de catéchisme, diaphanes et lisses, les toiles du Suédois Eugène Jansson ont par contre une force étonnante : jeux de lumière dans l’eau, légèreté vaporeuse, tourbillons aquatiques ne déparent pas à côté de la Nuit étoilée de van Gogh.

Edvard Munch, Le Soleil, 1910 1913, Musée Munch Oslo

Après quelques toiles de paysages de guerre (dont des Paul Nash anguleux et scandés) qui n’ont qu’un rapport lointain avec le thème de l’exposition (un paysage au contraire d’une matérialité brutale, aux antipodes du mystique, mais bon), la dernière salle nous emmène dans un cosmos rêvé : le soleil de Munch nous irradie comme une bombe atomique, et la toile quasi abstraite de Hilma af Klint nous emporte vers la théosophie et le spiritisme. Le paysage a disparu, ne reste que l’esprit. L’exposition, démarrée un peu pesamment, finit en beauté.

Vue de la boutique de l’exposition Jardins

Du paysage au jardin, il n’y a qu’un pas. De la qualité de l’exposition à Orsay à la pauvreté littérale de l’exposition Jardins au Grand Palais (jusqu’au 24 juillet), il y a un abîme. C’est une exposition horticolement correcte, avec gadgets divers (400 échantillons de terre, albums botaniques, xylothèque, etc.) et boutique d’outils de jardinage à la sortie (ci-dessus), mais intellectuellement, esthétiquement, ça ne vole pas très haut : quelques pièces de qualité (un petit Kudo, des photos peu connues de Paul Strand) perdues dans une masse médiocre et commerciale (bijoux de van Cleef & Arpels et Cartier dans l’expo, pas à la boutique…). Tout ce qui peut ressembler à une plante est bon à récupérer (Magritte, Giacometti, Richard Lang), mais le jardin n’est ici que décor, lieu de fêtes ou décor de ruines : rien sur la dimension mystique de l’hortus médiéval, rien sur les cités-jardins ou les jardins ouvriers et leur rôle urbanistique, rien sur les jardins arabes, persans ou orientaux : le jardin n’est que français et bourgeois, conçu pour le plaisir et lui seul. Il est révélateur que la communication de l’expo se fasse avec le portrait (par Émile Claus) de cet humble et dévoué serviteur. Cultivez plutôt votre jardin.

Photos courtesy du Musée d’Orsay excepté la seconde et la dernière (de l’auteur)

Le paradis perdu

Le MAAT vu du Tage

en espagnol

Ce nouveau bâtiment est superbe ! A côté de l’ancienne centrale électrique reconvertie en musée, EDP (Energies du Portugal, dont le principal actionnaire est chinois) a, via sa Fondation, construit ce musée d’art, d’architecture et de technologie avec l’architecte Amanda Levete. On dirait une vague, douce et lumineuse au bord du Tage. Ceci pour la coquille. Qu’y a-t-il à l’intérieur ? D’abord, pendant plusieurs mois, rien : l’inauguration en octobre 2016 n’en était pas une, et, à part un petit truc sans grand intérêt de Gonzalez-Foerster, le musée était vide (et fermé la plupart du temps) jusqu’à il y a un mois.

Alain Bublex, Paysage 81 (Fantôme Plan Voisin de Paris – V2 Circulaire secteur C6), 2009

Aujourd’hui, pour l’essentiel, l’espace du nouveau bâtiment est occupé par une exposition sur l’Utopie (jusqu’au 21 août). C’est un espace difficile à meubler, aux salles contournées et biscornues : l’esthétique architecturale semble avoir primé sur l’efficacité muséale (mais je ne suis pas un expert en muséologie, ce n’est qu’une impression). Qu’est-ce que l’utopie aujourd’hui, vous demandez-vous ? Vous n’aurez là qu’une réponse partielle, tout entière dominée par l’architecture et l’urbanisme. Ce n’est pas inintéressant, souvent un peu trop technique (pour qui n’est pas architecte; maquettes et plans à profusion). On y retrouve les « suspects habituels », Alain Bublex (avec d’ailleurs une très bonne critique du plan Voisin et des tendances normatives, limite fascisantes, de Le Corbusier), Gaillard, Faustino, etc. Mais où sont passées les autres utopies, philosophiques, morales, sexuelles, politiques, féministes, écologiques, agricoles même ? Tout doit-il ainsi être réduit à la cité, à son plan, à ses constructions ? Ce n’est pourtant pas la matière qui manquait, de Moore à Houellebecq. Dommage.

Hector Zamora, Ordem e Progresso, ph. M. Lenot, 22 mars 2017

Hector Zamora, Ordem e Progresso, ph. M. Lenot, 23 mars 2017

Hector Zamora, Ordem e Progresso, ph. V. Parravicini, fin mars 2017

Au centre du bâtiment, une salle ovoïde, comme une mandorle, où des lignes douces vous conduisent vers le plateau : sans doute l’endroit intérieur le plus beau du musée. Jusqu’à il y a quelques jours, le sol de ce plateau était jonché de débris de bois. Le jour de l’ouverture se trouvaient là sept bateaux de pêche traditionnels, en plus ou moins mauvais état. Le lendemain, 25 ouvriers, tous noirs, en bleu de chauffe et casque blanc, vinrent détruire ces bateaux de manière très professionnelle, ni enragée ni frénétique, dans le bruit et la poussière. Cette installation/performance d’Hector Zamora est le plus souvent lue selon des thématiques économiques ou sociales. J’y vois surtout une apologie de la ruine, du désastre, une véritable dystopie, justement : nous avons détruit nos vaisseaux, il n’y a pas de retour en arrière possible, pas de sauveur. Le paradis enchanté est perdu.

Nuno Nunes-Ferreira, Une fois j’ai envoyé 16 lettres en un seul jour. On m’a dit que le facteur est passé trois fois chez ele ce jour là, 2015

Enfin, dans l’ancien bâtiment, vite vue, l’exposition « Ce que je suis« , à partir de la collection EDP d’artistes portugais, est assez disparate mais comprend des pièces très intéressantes sur l’identité, en particulier de Sao Trindade (son corps abandonné, jeté au sol, quasi mort) et de Nuno Nunes-Ferreira (une archive des lettres de son père, soldat en Angola, à sa mère).

Les Graffiti de Brassaï

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en espagnol

Dernier jour pour voir l’exposition des photographies de graffiti de Brassaï au sous-sol du Centre Pompidou. On en a déjà vu certaines maintes fis, mais l’intérêt de cette petite exposition est d’apporter un regard multiple sur ce travail, en ne le réduisant pas à sa dimension surréaliste, la plus souvent mise en avant, mais en montrant que c’est aussi une ethnologie urbaine, voire un reportage politique. Et elle relie fort bien ce travail de Brassai aux oeuvres de Picasso, de Prévert ou de Dubuffet (avec un fort beau poème de Guillevic).

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Bien sûr cette fugue hors du rationnel moderne, ce déplacement d’un art brut populaire sur les cimaises des galeries et dans les pages glacées d’un livre, sont à la croisée des chemins du surréalisme et de l’art brut. Cette partition de vitres cassées n’est pas à proprement parler un graffiti, mais elle relève de la même logique de dépaysement de fragments du réel sans contexte.

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Mais aussi, dans ces années mouvementées, les murs sont aussi des affiches politiques, et, si le livre Graffiti en 1960 les a occultées, ces images étaient très présentes dans l’exposition au MoMA en 1956. sans doute faut-il avoir des cheveux gris aujourd’hui pour reconnaître là le sigle d’Ordre Nouveau…

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Au-delà des anecdotes, des graffiti amusants ou émouvants, Brassaï sait aussi révéler le langage des murs : l’effacement c’un slogan, sans doute, devient une fenêtre noire ouverte sur un ailleurs.

Photos de l’auteur, excepté la première