L’art brut (pas que Dubuffet)

L’art brut, sous la dir. de Martine Lusardy, Citadelles Mazenod, 2018

en espagnol

C’est un livre superbement illustré que celui sur l’Art Brut paru récemment dans la collection « L’art et les grandes civilisations » chez Citadelles Mazenod : 608 pages, 650 illustrations en couleurs d’excellente qualité. Mais c’est hélas là sa principale qualité. En effet, pour ce qui est de la majorité des textes, de la préface de Michel Thévoz à la conclusion de Claire Margat, la clef se trouve (malheureusement) page 205 : copyright Dubuffet, lequel a interdit l’utilisation du terme « art brut » tant à Roger Cardinal (qui devra titrer son livre, par ailleurs très dubuffetien, Outsider Art) qu’à Harald Szeemann pour la documenta 5. L’essai de Thomas Röske (directeur de la collection Prinzhorn) analyse bien ces deux « excroissances ». Le résultat de cette mainmise dubuffetienne sur le discours sur l’art brut est que la plupart des auteurs dévots ne parlent ici que de définitions, de frontières, d’inclusions et d’exclusions, tout comme leur maître à penser (mais c’est peut-être un passage obligé), et, franchement, cette taxonomie n’est pas très intéressante : art des fous, art des médiums, art des marginaux obsessionnels, neuve invention, etc. Et, comme c’est bien compliqué de délimiter, on ratisse large, tous azimuts, et on retrouve au fil des pages, le Douanier Rousseau, Marcel Duchamp, les surréalistes, Unica Zürn, Hervé di Rosa, et autres surprises (et aussi Edvard Munch, qui, certes, fit en 1896/97 le portrait xylogravé de Marcel Réja (Paul Meunier), alors âgé de 23/24 ans et pas encore médecin, mais ne fut pas son patient, contrairement à ce qu’écrit Marc Décimo page 36, mais, onze ans plus tard, celui du Dr. Jacobson, à Copenhague).

Judith Scott

Ce qui est donc intéressant dans ce livre, ce sont les essais qui font exploser ces limites, comme ceux de Martine Lusardy (également coordinatrice du livre) sur les Etats-Unis et les liens avec le Folk Art, et de Randall Morris sur le terrain non-européocentrique et les rapports avec la créolisation, les croyances indigènes (et, d’une certaine manière, le regard colonial), et aussi ceux qui analysent d’un point de vue psychiatrique (Jean-Pierre Klein, adepte de l’art-thérapie) ou purement esthétique (Maria Azzola qui décrypte les formes et le langage). Manque, me semble-t-il, dans ces essais un questionnement politico-esthétique de l’authenticité : l’art brut nous plairait parce qu’il serait authentique, vrai, hors des cadres pré-établis de la culture établie (où est l’art contemporain), alors que cette supposée authenticité originelle ne résiste, ni aux mécanismes du marché et des collections (au passage, le regret que soit à peine mentionnée la collection Oliva, dont les deux collectionneurs, p.229, sont associés non point pour « augmenter leur budget » mais simplement parce qu’ils sont en couple depuis près de 50 ans), ni au phénomène du « découvreur ». Il est dommage que la critique de Bourdieu dans Les Règles de l’Art soit rapidement évacuée (p.28) alors qu’il pose pertinemment la question du rapport de force entre l’artiste brut « inculte » selon Dubuffet, et son « découvreur », psychiatre ou amateur, qui lui, par contre, possède et la culture et les codes, et, souvent, est le marionnettiste tirant les ficelles (ainsi Roman Buxbaum pour Miroslav Tichy, par exemple). Mais ce sujet-là, peut-être parce qu’il viendrait trop chatouiller Dubuffet, n’est guère abordé.

Eugen von Bruenchenhein

Pour ma part, je suis arrivé (lentement) à la conclusion que je ne suis pas un fanatique d’art brut, ou, pour le dire autrement, je trouve que des oeuvres qui témoignent seulement de la condition de leur auteur sans présenter d’originalité plastique majeure n’ont d’intérêt que comme curiosités ou comme sujets d’analyse psychiatrique. Je ne le disais pas alors, mais c’est le cas à mes yeux des objets de Judith Scott (plus haut) ou du plancher de Jeannot. Je suis beaucoup plus enthousiaste pour les artistes bruts qui, non contents d’être en marge psychologiquement et socialement, le sont esthétiquement et inventent donc de nouvelles formes d’art, de nouvelles pratiques ou de nouveaux regards : bien évidemment les photographies de Miroslav Tichy (lequel Tichy, au parcours trop complexe sans doute, n’apparaît pas dans ce livre), les panoramas d’Albert Moser, ou, tout récemment, les collages de  Lindsay Caldicott. mais aussi la capacité narrative de Henry Darger. Entre ces deux pôles, ceux qui sont de grands obsessionnels (en particulier, mais pas uniquement, érotiques) et qui déclinent méticuleusement leur passion, me fascinent : je citerai Eugene von Bruenchenhein (ci-dessus) ou Morton Bartlett et, découvert tout récemment, le Henry de Mariken Wessels, qu’il soit véridique ou inventé. Ceci dit, c’est une excellente chose que ce livre existe, que l’art brut soit chez Mazenod (après avoir fait la couv’ d’ArtPress !), et que notre regard sur l’art soit ainsi mis en question.

Lire la recension de Philippe Dagen.

Livre reçu en service de presse.

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