Soleils noirs

Dorothy Napangardi, Salt on Mina Mina, 2007, peinture acrylique, 168x244cm, Lyon, Musée des Confluences

en espagnol

C’est une très belle exposition que le Louvre Lens présente sur le noir, sous le titre romantique de Soleils noirs (jusqu’au 25 janvier). Elle se limite à l’art occidental (à de rares exceptions près, dont cette magnifique peinture rêvée de l’artiste aborigène Dorothy Napangardi, représentation vibrante d’une création du monde), n’aborde pas la question des Noirs (le sujet ayant été largement à Orsay l’an dernier) et ne s’intéresse guère à la photographie (le négatif et la radiographie, sujets toujours négligés). Mais à l’intérieur de ces paramètres bien définis, l’exposition déroule fort intelligemment la thématique de la couleur noire dans un parcours bien agencé.

Alexander Harrison, La Solitude, 1893, huile sur toile, 105.1×171.2cm, Paris, Musée d’Orsay

On commence par le noir quotidien, celui que chacun expérimente, celui de l’obscurité nocturne, si fréquemment représenté (la première peinture nocturne, mais pas très noire, serait cette fresque, évidemment absente), thème romantique constant, et souvent revisité (par exemple ici par Françoise Pétrovitch qui réinterprète l’Île des Morts de Böcklin). Et aussi les eaux noires, fascinantes et dangereuses : ce tableau d’Alexander Harrison, remarquablement construit, joue sur la tension entre lumière surnaturelle et sombres profondeurs, entre corps vivant et eaux glauques et mortes.

Gras, Vierge à l’Enfant ou Vierge nautonière, vers 1803, bois polychrome, 129.5×184.5×21 cm, Boulogne sur mer, Basilique Notre Dame; détail, ph. de l’auteur

De là, on en vient tout naturellement à la création du monde, à la séparation de la lumière et des ténèbres, et donc à toute la dimension religieuse du noir, associé à l’enfer, aux sorcières, à la mort, entre sensualité et expiation. Mais aussi, marqueur d’une certaine différence, Osiris ou Vierge noire, les seuls à avoir la peau noire (au passage un curieux Christ de Murillo, peint sur une obsidienne aztèque).

Merwyn Le Roy & Busby Berkeley, Gold Diggers of 1933, film Warner Bros 1933; capture d’écran, ph. de l’auteur

On regrette toutefois le peu d’importance donnée à l’ombre, avec quelques tableaux mineurs, mais une réflexion bien moins dense que celle de Victor Stoichita, tant dans son livre d’histoire de l’art que dans son exposition madrilène. L’ombre est ici davantage prétexte à rire comme dans cet extrait du film Gold Diggers.

Edouard Manet, Berthe Morisot à l’éventail, 1874, huile sur toile, 61×50.5cm, Lille, Palais des Beaux-arts, dépôt du Musée d’Orsay; détail, ph. de l’auteur

On en vient ensuite à la dimension sociale du noir et en particulier à son sens dans l’habillement comme marqueur social du luxe aristocratique ou bourgeois, signe d’austérité élégante et puritaine. Le dernier portrait qu’Edouard Manet fit de Berthe Morisot, alors en grand deuil de son père, et peu avant ses noces avec Eugène Manet, est un tableau d’adieux, de dernier hommage, de fin de leur relation passionnée et complexe (très belle analyse de Vincent Pomarède dans le catalogue) : non seulement le noir de la robe est tragique et puissant, comme un « jaillissement de désir » (Jean-Daniel Balthassat) mais Manet commet le sacrilège audacieux de peindre en noir les yeux verts de Berthe Morisot, comme pour en magnifier l’éclat. Il y a ensuite une section sur le noir et l’industrie, et en particulier le charbon (avec les terrils qui veillent sur le musée dehors).

Robert Fludd, « Utriusque cosmi …. Historia », 1617-1618, livre imprimé, 31.7x21x6.5cm, Paris, BnF; gravure de Matthäus Merian

Et enfin, après tous ces noirs utiles, le noir absolu, le noir pour le noir, celui de Malevitch, de Hartung, de Soulages (une salle est dédiée à ce dernier). A côté de ces maîtres du noir (mais pas d’exemple du noir absolu Vantablack dont Anish Kapoor a acheté le brevet exclusif), quelques découvertes : les volutes élégantes d’Edith Dekyndt, un dessin au stylo lumineux de Gjon Mili avec Picasso, un film expérimental de Len Lye, et le premier monochrome noir de l’histoire, dans un livre du médecin, physicien et rosicrucien Robert Fludd en 1617, symbole d’infini et métaphore de la Génèse.

Catalogue très bien fait, tant les notices des oeuvres (dont une vingtaine n’ont pu être présentées pour cause de covid) que les essais en introduction.

3 réflexions sur “Soleils noirs

  1. Margotte dit :

    « Manet commet le sacrilège audacieux de peindre en noir les yeux verts de Berthe Morisot, comme pour en magnifier l’éclat. »

    Est repris là, me semble-t-il, ce qu’écrit Bathassat. avec la fièvre et la dramatisation qui va avec.
    Rappelons que le livre de Balthassat est un roman.

    et pourquoi pas des yeux noirs ? et pourquoi non ? elle avait la réputation d’avoir un regard intense. et puis de toutes les façons, les photos de l’époque sont en noir et blanc. Nous ne connaîtrons jamais la couleur des yeux de Morisot. ceux qui ont eu cette occasion (ce privilège ?) ne sont plus.

    Laissons à Manet ses manquements à la réalité, sa liberté de l’artiste, sa licence artistique, son sens de l’expressivité.

    « ses yeux […] étaient, comme le rappelle Paul Valéry, presque trop vastes, et si puissamment obscurs que Manet […], pour en fixer toute la force ténébreuse et magnétique, les a peints noirs au lieu de verdâtres qu’ils étaient».

    quant à « tableau d’adieu ». je ne sais pas. elle est en deuill, elle se marie, elle entre dans la famille Manet. Son époux va la toujours soutenir et ne jamais entraver son activité de peintre. lorsqu’elle sera insultée il aurait été à deux doigts de se battre en duel. C’est à sa mort à lui que ses cheveux blanchissent en une nuit.
    De toutes les façons, elle était soutenue et aimé par tout un groupe d’hommes avec lesquels elle dialoguait et était amie.

    En passant, et pour en finir avec le billet « Berthe Morisot qui ne peint pas ou peu les hommes » et donc son mari – et pourquoi ? J’ai lu aussi – et c’est un élément de réponse d’une simplicité quasiment bête – du moins pour la partie « mari » qu’Eugène Manet n’aimait pas posé.

    Enfin … il y a les romantiques et ceux/celles qui le sont moins 😉

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  2. Margotte dit :

    Après, bon, la bourgeoisie du XIXème siècle pouvait cloisonner fortement vie des hommes et vie des femmes – – même dans les milieux progressistes, d’avant-garde et mondain. Quant aux mariages, ils étaient souvent d’intérêt. Le concept persiste encore, d’ailleurs. Le mariage d’amour est un concept assez récent.

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