Romans d’un chef-d’oeuvre (à suivre)

Édouard Manet, Olympia, 1863, 130.5x191cm, Musée d’Orsay

en espagnol

Les éditions Ateliers Henry Dougier lancent une nouvelle collection « Le roman d’un chef d’oeuvre » et je viens de lire les trois premiers livres de cette collection. Un rayon de ma bibliothèque est dédié aux romans en rapport avec l’art, qui, je dois le dire, sont très inégaux : certains rendent remarquablement l’atmosphère de la création d’une oeuvre en y mêlant histoire de l’art et talent de narrateur (et je place au tout premier rang le récit romancé de Jean-Daniel Baltassat sur Berthe Morisot, n’en déplaise à certaines énervées), d’autres sont d’excellents romans mais un peu légers en matière esthétique, d’autres enfin ne sont bons que pour les boutiques de gares. C’est donc une excellente initiative que cette collection, mais une initiative avec des résultats assez disparates. J’ai eu de la chance en commençant par hasard par le meilleur des trois, La femme moderne selon Manet, d’Alain Le Ninèze, le récit par Victorine Meurent, modèle d’Olympia, du Déjeuner sur l’herbe et d’une demi-douzaine d’autres tableaux, de ses rapports avec Manet. Écrit avec la modestie et l’ingénuité qui siéent au modèle, ce récit, au-delà des anecdotes, vraies ou inventées, rend fort bien compte du coup de tonnerre que fut la peinture de Manet. De plus il met en lumière Victorine Meurent, à la vie mystérieuse, et qui fut peintre elle aussi, mais tombée dans l’oubli, comme tant de peintres femmes d’alors : la femme moderne, c’est elle aussi, sa personne et pas seulement son image, mais aussi son indépendance, son intelligence, son homosexualité. Le roman se complète d’une notice aussi documentée que possible sur Victorine Meurent, de plusieurs pages de citations sur Manet (Zola, Valéry, Malraux, Leiris, Fried, Arasse), de repères biographiques et d’une bibliographie succincte (une quinzaine de livres, mais elle oublie Bataille …).

Edward Hopper, Cape Cod Evening, 1939, 76.2×101.6cm, National Gallery of Art (Washington)

J’ai lu ensuite Les heures suspendues selon Hopper de Catherine Guennec, autour du tableau Cape Cod Evening. C’est Edward Hopper raconté par sa femme Jo (Josephine Nivison), principalement sur la base du journal de Jo. Jo, elle aussi peintre, mais toujours reléguée au second rang : ses toiles ont été peu vues (mais contrairement à une légende encore récemment colportée, elles n’ont pas été dilapidées par le Whitney Museum qui en a 200 en réserve, de qualité inégale, dit sa biographe). Elle fut réduite au rôle d’épouse, d’assistante, de secrétaire, c’est là un schéma assez classique, hélas. On peut comprendre qu’elle en ait nourri de l’amertume. La plus grande partie du livre est consacrée à cette ambivalence entre haine et amour de Jo pour son mari. Elle ne cesse de se plaindre de sa froideur, de la manière dont il la néglige, de leurs disputes, de leurs batailles, tout en se disant incapable de vivre sans lui. Je ne sais ce qui est vrai et ce qui est romancé. Heureusement qu’au-delà de ces thèmes dans l’air du temps, sa description sensible des tableaux de Hopper est remarquable, et on oublie la litanie des disputes pour s’attacher au regard éclairé que Jo avait sur le travail d’Edward. Ce livre, qui aurait pu n’être qu’une histoire banale de plus d’aigreur et d’ambiguïté, est sauvé par la qualité des impressions esthétiques de Jo et de leur énonciation sensible. Là aussi, citations, mais moins prestigieuses, Philippe Labro et Wim Wenders au lieu de Malraux et Zola, biographie et bibliographie (plus de 20 livres) rapides.

Gustav Klimt, Le Baiser, 1908, 180x180cm, Belvédère (Vienne)

Du troisième livre, De l’or dans la nuit de Vienne selon Klimt, d’Alain Vircondelet, autour du Baiser, je ne sais trop que penser. Ce n’est pas un roman, mais une longue et répétitive digression sur ce tableau et sur l’art de Klimt. On y trouve de bonnes idées, mais diluées dans un texte dont les points essentiels auraient tenu dans un essai de quelques pages, au lieu de ce long délayage. Rien de romancé ici, quelques anecdotes sur lui (pour qu’il la peigne, Adele Bloch-Bauer coucha avec Klimt, qui lui refila peut-être la vérole, mais son grand amour avec Emilie Flöge fut chaste), une contextualisation assez sommaire (Moser, Mahler, Schoenberg, Freud : c’est bien de les citer, mais quelles influences, quelles interactions ?). La bibliographie sur Klimt ne cite que cinq livres, dont deux évidents (le Taschen et le Mazenod), par contre la bibliographie de l’auteur polygraphe comprend 93 titres (dont six sur Jean-Paul II …). Bon, c’est un début, on verra la suite de la collection.

Livres reçus en service de presse.

4 réflexions sur “Romans d’un chef-d’oeuvre (à suivre)

  1. Cécile B. dit :

    Merci.

    Petite liste :
    Pierre Michon : Vie de Joseph Roulin ;
    Aragon : La Semaine Sainte ;
    Camille Laurens : La petite danseuse de quatorze ans ;
    Stéphanie Kalfon : les parapluies d’Erik Satie.

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  2. Commentaire posté sur Facebook du polygraphe aux 93 livres sur les sujets les plus variés :

    « Bon , puisque vous balayez mon livre comme un prof de lycée corrigeant une copie ou un critique aigri, je vous réponds :
    Je crois observer que mon ouvrage sur Le Baiser est contextualisé, documenté, et le tableau étudié dans sa réverbération spirituelle ! Il est surtout « écrit » ce doit être là que le bât blesse pour vous !
    Quant au terme de polygraphe dont vous me gratifiez qui, sous votre plume, est péjoratif, dois- je m’excuser d’avoir écrit près d’une centaine de titres en 50 ans ?
    Et 7 livres en effet sur JP2 dont je fus le biographe officiel français pendant son pontificat (1978-2005) ?
    Vos propos à l’emporte-pièce, définitifs et désobligeants, me désolent sur la violence d’une certaine critique qui se croit, même dans un blog (!), soudain pénétrée d’une toute-puissance qui balaie et dénie les travaux de chercheurs sans connaître vraiment leur œuvre !
    Tout le contraire de ce que j’enseigne à mes étudiants ! »

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