Taysir Batniji : effacements, arrachements

Taysir Batniji, Hannoun, installation (photographie, copeaux de bois), 1972-2009

en espagnol

Quand les musées rouvriront, une des priorités doit être d’aller au MAC VAL voir l’exposition de Taysir Batniji. Ce Gazaoui établi en France depuis de nombreuses années, et qui ne peut plus retourner chez lui depuis 2006 à cause de l’occupation, présente ici les principales pièces qu’il a réalisées au cours des 20 dernières années. J’avais vu son travail, que je qualifiais alors de doux-amer, pour la première fois en 2007 à Marseille, et je n’ai cessé de le suivre depuis et d’écrire sur ses expositions, en particulier chez Éric Dupont (en 2011 et en 2020). Je retrouve donc ici des pièces déjà connues, et j’en découvre d’autres. Ses photographies personnelles qui rythment le mur de la rampe d’entrée dans le musée nous permettent d’entrer dans son univers à la fois intime et public : les désastres du monde ne peuvent être évoqués qu’à travers l’expérience personnelle. Un des axes principaux qui m’a frappé dans son travail est la résilience, la résistance calme et digne, le refus d’accepter les contraintes et les blessures sans dire mot. Parmi les retrouvailles, je me souviens de la vidéo où il tente absurdement de ne pas cligner des yeux aussi longtemps que possible pendant que retentissent les explosions des bombes sur Gaza autour de lui, une absurdité dérisoire comme seule réponse à la barbarie, jusqu’au moment où il doit sortir du champ, épuisé. Une autre pièce marquante est Hannoun (le coquelicot)  où un champ de fines lamelles de bois rose, résultant de la taille des crayons, nous sépare d’une photographie, celle du studio de l’artiste à Gaza, lieu désormais inaccessible; c’est une installation discrète et mélancolique : pour atteindre la photo, il nous faudrait piétiner ce champ de coquelicots, fleur qui évoque aussi les soldats tombés au champ d’honneur. Le retour est-il impossible ? L’exil est-il inéluctable ? Cette distance, cette impossibilité du retour, que l’artiste se refuse à accepter, on les retrouve aussi dans des vidéos évoquant le voyage, le rêve du retour, ou le passage plein d’embûches pour tenter de revenir (Transit).

Taysir Batniji, GH0809, série de 20 photographies, 2010, 30x38cm

Pièces déjà vues aussi, celles qui évoquent la vie quotidienne à Gaza, vidéos du quotidien, interrompues par l’image récurrente d’un boucher tranchant de la viande, dessins d’objets banaux, série de photographies d’échoppes où trône le portrait iconique du fondateur (Les Pères, en bas) affirmant l’identité, l’ancrage dans le territoire, entre histoire et présent : ce n’est jamais un travail militant, il n’y a là aucune violence visible, sinon celle subie en silence. Ce n’est en fait que la vie toute simple, trop rarement chantée dans ces territoires meurtris. Comme sont meurtries les maisons détruites par les bombes israéliennes et présentées sous forme tristement ironique dans un agencement évoquant la vitrine d’une agence immobilière, déplacement transgressif du spectacle de l’horreur dans un médium ordinaire (GH0809).

Taysir Batniji, Watchtowers, série de 28 photographies, 2008, chacune 40x50cm

Cette ironie triste d’appropriation d’un schéma de présentation pour mieux souligner l’incongruité du drame, on la retrouve évidemment dans la série des Watchtowers, images à la Becher des miradors de l’armée d’occupation, photographiés à la va-vite, clandestinement (en courant le risque d’être victime d’un sniper militaire), et donc sans le fini méticuleux des Becher : c’est un mélange détonant au carrefour d’une esthétique connue et admirée, et des conditions dramatiques sur le terrain occupé. C’est la marque d’un univers où il faut feinter, comprendre à demi-mot, se faufiler sous les radars, se fondre dans les murailles, ne pas cligner des yeux sous les bombes, pour simplement vivre, continuer, résister, persister, mine de rien … Quand le musée rouvrira, Taysir Batniji doit y réaliser une performance de l’absurde, le déplacement d’un tas de sable avec une pelle de l’autre côté d’une ligne (j’ai pensé à la performance de l’Israélien Micha Ullman avec trois autres compères en 1972, restituant la terre d’un kibboutz dans le village arabe dépossédé); une valise emplie de sable en est comme une trace.

Taysir Batniji, S.T., 2007-2014, verre

Pour tenir face à la catastrophe, pour garder une once d’espoir, il ne faut pas oublier, la mémoire est la première arme des opprimés : les victimes des épurations ethniques de 1948 et de 1967 conservent, comme seul vestige de leurs maisons volées par les colons, une clef, et Batniji reproduit ici les clefs de son atelier de Gaza, mais en cristal, leur fragilité témoignant de la douleur des expulsés. Tout aussi fragiles sont les dessins représentant son frère tué par les Israéliens en 1987 : dessins blanc sur blanc, estompés, à peine visibles, comme un souvenir évanescent qu’on cherche à toute force à préserver. On retrouve aussi ici les vieux albums de famille dont les photographies furent perdues, arrachées, dispersées : ce ne sont plus que des empreintes, des traces, des vecteurs d’une mémoire indestructible, symboles eux aussi d’une résistance au temps, à l’histoire, à la violence. Tant qu’on se souvient (de la maison, de l’image), on ne peut pas être dépossédé, l’autre ne nous a pas éliminés, nous vivons encore, nous nous battons encore, disent-ils.

Taysir Batniji, Disruptions, série de 80 captures d’écran, 2015-2017, chacune 24x16cm

Mais il faut sans cesse lutter pour préserver l’image, pour rester en contact avec cette réalité menacée, inatteignable, avec ces objet désirables mais refusés, avec ces personnes aimées mais éloignées, avec ces souvenirs d’enfance, tout ce qu’on ne peut rejoindre, qu’on ne peut voir qu’à travers une grille, sur un écran ou dans des photographies vieillies, mais qu’on ne peut pas toucher, embrasser, humer, goûter. Ainsi, des images d’écran de téléphone où le visage de l’autre (ici, sa mère, décédée depuis) est détruit, déformé, flouté, témoignent des conversations téléphoniques de Batniji avec sa famille via Whatsapp, liaisons que l’armée israélienne ralentit et brouille pour perturber les communications entre les indigènes prisonniers à l’intérieur du ghetto et les exilés, libres et tristes. Cette communication familiale, personnelle, intime, qui ne vise qu’à rapprocher des êtres séparés, gagne ainsi en même temps un potentiel révolutionnaire, anarchiste, une capacité à détruire les frontières, envers et contre tout : elle combat la disparition, elle refuse l’évanescence, elle nie la négation de ce peuple.

Taysir Batniji, Undefined, 1993-2020, plaque de marbre, 36.7x28cm (citation d’un courrier du Service central de l’état civil à Nantes le 10/05/2012), ph. de l’auteur avec reflet

Des savons sont gravées de l’expression en arabe « Rien n’est permanent« , des traces de pas éphémères sur les trottoirs parisiens sont relevées au crayon et préservées, l’ombre d’un corps sur le sable s’efface sous la vague et revient (ci-dessous), un mur aligne de sombres photographies de martyrs, Palestiniens tués par l’armée israélienne*, à peine visibles, images difficiles à percevoir, mais persistantes. Un homme, un exilé, conte sa quête d’une identité administrative : quand il vient en Europe pour la première fois, sa carte d’identité émise par Israël dit « Nationalité : non définie », et quand il soumet un dossier pour sa carte de séjour en France, on lui répond que, depuis 1948, la Palestine n’existe plus aux yeux de l’administration (Undefined).

Taysir Batniji, S.T. (Marseille), 2002, capture d’écran

On retrouve là les constantes de son univers, la séparation et l’exil, l’exclusion et l’exode, la révolte et la résignation. Sa grande exposition à Arles en 2018 sur ses cousins d’Amérique n’est pas reprise ici, trop grande pour cet espace, or elle soulignait bien les questionnements, les incertitudes, les déchirements, les ambiguïtés sur l’identité, l’appartenance, les racines. L’artiste est toujours entre deux, en attente, en transit, il refuse de se définir comme exilé, comme émigré, ne pouvant admettre qu’il ne pourrait pas, un jour, rentrer chez lui.

Taysir Batniji, Pères, série de 34 photographies, 2006, chacune 40x60cm

Avec un bagage aussi lourd, il pourrait être difficile de faire oeuvre d’artiste, de transformer le politique en esthétique, d’être à la fois créateur et producteur de sens, mais Batniji ne se laisse pas enfermer dans des schémas trop rigides, son oeuvre est biographique avant d’être politique. Elle a une résonance collective, pas seulement palestinienne, mais universelle. Au-delà de ces drames, de ces arrachements, cet artiste est un poète intime de la trace, du signe, de l’effacement, qui touchent chacun d’entre nous.

Un catalogue très complet (bilingue français-anglais) a été édité par le MAC VAL à l’occasion de cette exposition, Quelques bribes arrachées au vide qui se creuse, 304 pages, 500 reproductions pour une cinquantaine de ses oeuvres, dont son épouse Sophie Jaulmes a rédigé les notices. Après les introductions d’Alexia Fabre (qui en parle un peu ici) et de Frank Lamy, on y lit un entretien très éclairant avec Taysir Batniji, qui revient en détail sur son histoire et sa pratique, un texte du commissaire Julien Blanpied (« L’espace est un doute »), des essais d’Antonio Guzmán (sur ses pratiques et ses approches) et Marie-Claire Caloz-Tschopp (sur sa dimension politique et son « desexil ») et un conte de Bruce Bégout. On peut aussi écouter quelques fichiers sonores ici et une interview (avec de nombreuses photos de l’exposition) ici. Le titre de l’exposition paraphrase Georges Perec (mais avait déjà été utilisé).

*en espérant qu’elles n’attireront pas le même déferlement de haine que celles d’Ahlam Shibli au Jeu de Paume.

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