Walk & Talk : sortir du White Cube

Alexandre Farto (Vhils), Faja de Baixo 2012, ph. Vitor Belanciano

Alexandre Farto (Vhils), Faja de Baixo 2012, ph. Vitor Belanciano

en espagnol

Mais le festival Walk and Talk n’est pas seulement un lieu d’exposition, c’est avant tout la manifestation d’une volonté de sortir du White Cube, d’abolir les barrières autour de l’art ‘noble’, d’intervenir dans les quartiers. Ceci prend la forme de résidences et d’ateliers artistico-artisanaux sur le tissage, la broderie, la vannerie, la typographie, qui, je dois le dire, m’ont laissé un peu perplexe (mais je suis sans doute trop ‘high culture’…), et surtout d’art de la rue, d’art dans la rue, d’art public. Ces nombreuses œuvres murales sont de qualité inégale, mais à côté de peintures assez basiques et décoratives, on trouve aussi quelques pièces denses et créatives. J’ai aussi été surpris que, à une exception près (je crois, mais je n’ai pas tout vu), il n’y ait pas de pièces expressément politiques, alors que ce médium mural s’y prête d’ordinaire fort bien.

Doa, Ponta Delgada, 2012

Doa, Ponta Delgada, 2012

Une des œuvres murales les plus subtiles se remarque à peine, ce pourrait être simplement un ensemble de taches sur un mur dégradé. C’est en regardant de plus près et sous un certain éclairage, qu’on commence à y reconnaître des formes, des lignes, des cartes en fait, un archipel : mais si certaines îles açoriennes sont aisément reconnaissables, d’autres ne correspondent à rien de connu. L’artiste espagnole DOA a reconstitué un archipel imaginaire, où apparaissent non seulement les îles existantes, mais aussi celles qui, résultant d’une éruption volcanique, ont depuis disparu et dont ne subsistent plus aujourd’hui que des mentions dans de vieux grimoires, des légendes anciennes ou des vestiges archéo-tectoniques. Et ce travail sur la disparition des terres est lui même un travail de disparition : la lèpre du mur, l’humidité marine, le sel et le vent effaceront peu à peu cette œuvre éphémère, tout autant vouée au néant que le furent ces mystérieuses îles englouties.

Jacopo Ceccarelli (2051) San Roque, 2015

Jacopo Ceccarelli (2051) San Roque, 2015

Cartographique aussi, l’œuvre murale de Jacopo Ceccarelli, qui travaille sous le pseudo 2501 (et aussi ), était encore en cours de création quand nous y sommes passés. On y voyait, autour d’une carte dorée de l’archipel, une immense vague de courbes concentriques, comme la représentation de la mer dans des gravures médiévales. Mais ces cercles pouvaient tout aussi bien être la coupe du tronc d’un arbre très ancien, signe du temps autant que du lieu. Cette œuvre quasi abstraite, faite à main levée et intégrant quelques accidents, quelques coulures, apportait, au milieu de tant d’autres peintures trop évidentes, une densité inhabituelle. Notons aussi, dans une veine similaire tout aussi épurée, le travail « volcanique » de Maria Pedro Olaio et Joao Valente, assemblage de laves noires et de carreaux blancs sur un mur devant le musée (fermé).

Freddy Sam, rua da Solidariedade, Lagoa, 2015

Freddy Sam, rua da Solidariedade, Lagoa, 2015

Parmi les peintures murales plus figuratives, celle du Sud-Africain Freddy Sam est une des plus impressionnantes : dans un quartier de pêcheurs, rue de la Solidarité à Lagoa, elle représente trois jeunes hommes (qu’on peut rencontrer au port voisin), dans l’eau jusqu’aux cuisses, leurs regards divergents. Un fin trait doré relie leurs visages, les unit et les aveugle, transformant ces portraits individuels en figures universelles. C’est là un des meilleurs exemples de collaboration entre artiste étranger et population locale.

Alexandre Farto (Vhils), Ponta Delgada, 2011

Alexandre Farto (Vhils), Ponta Delgada, 2011

Mais bien sûr la star incontestée de ce chapitre est Vhils (Alexandre Farto), d’abord par sa manière (enlever plutôt qu’ajouter), ensuite par son implication avec les communautés locales (comme ci-dessus ces portraits de pêcheurs dans un bâtiment face à la mer). Dans les hauteurs de Ponta Delgada, il a transformé une maison bourgeoise en ruines en un portrait paisible et sensuel d’une femme aux grandes mains berceuses dans les bras de laquelle on peut se lover (en haut). Dans un petit port de pêche, zone de grande pauvreté, en plus des murs, il s’est confronté à un vieux bateau en bois de bric et de broc, y sculptant motifs géométriques et visages, lui redonnant une âme. Peut-être n’est-il pas totalement innocent que le bateau se nomme Leonardo, un autre esprit universel…

Alexandre Farto (Vhils), Rabo de Peixe, 2015, ph. Rui Soares

Alexandre Farto (Vhils), Rabo de Peixe, 2015, ph. Rui Soares

Ainsi va l’art public dans cette île, subsistant d’une année sur l’autre, toujours visible mais disparaissant peu à peu au gré des intempéries, et créant parfois dans les quartiers un lien étroit entre artistes et habitants.

Voyage à l’invitation du festival

Photos de l’auteur excepté 1&6

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