Moi, j’ai peur des femmes photographes …

Gertrude Käsebier The Heritage of Motherhood, 1904, NY, MoMA

Gertrude Käsebier, The Heritage of Motherhood, 1904, NY, MoMA

en espagnol

in English

Avant d’entrer dans la première partie (1839-1919) de la grande exposition sur les femmes photographes (jusqu’au 24 janvier), je me suis demandé combien de femmes photographes de cette période je pouvais nommer. Je ne suis pas un expert du XIXe siècle, mais je ne suis pas non plus totalement ignare, et je pense pouvoir nommer plus de cinquante hommes photographes de cette période sans trop de mal. Faites vous-même le test. Mon résultat fut : deux femmes, Julia Margaret Cameron et Anna Atkins (qui est d’ailleurs davantage une botaniste utilisant le dessin photogénique, mais bon). Ensuite, dans l’exposition, j’ai reconnu deux noms que je connaissais un peu, mais qui ne m’étaient pas automatiquement venus à l’esprit, Gertrude Käsebier (dont, ci-dessus, une splendide Mater dolorosa et plus bas un portrait de l’activiste Sioux Zitkala-Sa) et Lady Hawarden. Voilà, c’est clair, tout est dit, ça fait entre deux et quatre sur 90 femmes présentées là, au mieux même pas 5%. De tous les champs culturels de ce siècle-là, c’est peut-être celui (avec la musique militaire ?) où les femmes ont été le plus occultées, et c’est le grand mérite de cette première partie de l’exposition (à l’Orangerie) que de nous le faire découvrir. C’est-à-dire à la fois nous faire découvrir ces femmes photographes et leur talent, et aussi nous faire découvrir comment, sinon pourquoi, elles furent ainsi occultées par l’histoire de la photographie tant alors que maintenant.

Lady Hawarden, Etude d'après nature (Clementina Maude), 1862-63, Londres V&A

Lady Hawarden, Étude d’après nature (Clementina Maude), 1862-63, Londres V&A

Alors,plutôt que de Cameron, bien connue qui conjugue pruderie et exaltation héroïque, ou de photographes douées mais qui marchent simplement dans les traces des hommes, voire d’autres, assistantes sans grande originalité (comme Mme Talbot ou Mme Disdéri), je peux vous parler des découvertes, des transgressives, de celles qui, par la photographie, ont fait avancer la représentation et sont sorties des stéréotypes féminins habituels sur le foyer ou le passe-temps domestique. Certaines voyagent dans des pays lointains, d’autres sont au front pendant la 1ère guerre mondiale, très peu sont suffragettes, étonnamment; la plupart des avancées, des conquêtes de territoire ont à voir avec le corps. Que l’aristocrate victorienne Lady Hawarden photographie ses filles au moment de l’éveil de leur sensualité pubère en sous-vêtements et les jambes nues devant un miroir, signes qui, alors, dénotent la prostituée, c’est, même si ces photos restent dans le cercle familial, un signe de la libération du rapport de la femme à son corps, et ce dans un milieu où on ne l’attendait guère. Au passage, on appréciera que, après son décès en 1865, son mari, le Vicomte Hawarden, lequel n’avait jamais touché un appareil photographique de sa vie, fut admis en son lieu et place comme membre de la Photographic Society of London.

Alice Austen, Trude and I, Masked, Short Skirts, 6 août 1891, NY, Staten Island Historical Society

Alice Austen, Trude and I, Masked, Short Skirts, 6 août 1891, NY, Staten Island Historical Society

Qu’Alice Austen, riche héritière américaine, ne fasse nul mystère de son saphisme et s’affiche embrassant son amante Gertrude en 1891, cela sera banal 30 ou 40 ans plus tard, mais c’est alors un impensé radical. Qu’Imogen Cunningham, à l’aube de sa carrière, photographie en 1910 un couple nu (plus bas), et, qui plus est, avec l’homme en position de suppliant, et voilà un scandale assuré.

Frances Benjamin Johnston, Autoportrait dans l'atelier, vers 1896, Washington DC, Library of Congress

Frances Benjamin Johnston, Autoportrait dans l’atelier, vers 1896, Washington DC, Library of Congress

Quant à Frances Benjamin Johnston, son autoportrait de 1896 la montre avec les jambes indécemment visibles sous le jupon retroussé, fumant et buvant de la bière, le regard dur et le menton volontaire, cependant que sur la cheminée s’affichent ses trophées, les hommes qu’elle a pris … en photo : scandaleux ! Un mot encore sur une inconnue dont le nom accroche l’attention, mais dont le catalogue dit peu de chose, Zaïda Ben Yusuf, fille d’un Algérien et d’une Allemande, vivant à New York. L’exposition montre son très dense portrait d’un autre « sang mêlé », le critique américain d’origine germano-japonaise Carl Sadakichi Hartmann. Sans doute la première photographe d’origine arabe…

Zaïda Ben Yusuf, Carl Sadakichi Hartmann, 1898, Washington DC, Smithsonian

Zaïda Ben Yusuf, Carl Sadakichi Hartmann, 1898, Washington DC, Smithsonian

Mais le grand intérêt de cette exposition (et du remarquable catalogue) n’est pas seulement de montrer et de faire découvrir, c’est aussi de questionner : pourquoi, alors que la présence de ces femmes est aujourd’hui avérée pendant les 80 premières années de la photographie, pourquoi sont-elles si peu connues, pourquoi a-t-on si peu parlé d’elles ? Il est évident, au fil de l’exposition, que, en termes de qualité tant technique qu’esthétique, mais aussi en termes d’avancées, d’innovations (parfois techniques, mais le plus souvent sociales et esthétiques), il est impossible de les éliminer en disant « elles sont moins bien ». Alors quel a été le discours, conscient ou non, à l’œuvre qui a mené à leur occultation? C’est, me semble-t-il, essentiellement un discours institutionnel et critique (et pas, par exemple, une logique économique, puisque nombre d’entre elles ont très vite pignon sur rue). La critique les a réduites à un champ féminin, mièvre, domestique, et les citations s’alignent aux murs de l’Orangerie, parlant de passe-temps féminin, de caprice, de gracieuse application de la photographe.

Gertrude Käsebier, Zitkala-Sa, Sioux Indian and activist, vers 1898, Washington DC, Smithsonian

Gertrude Käsebier, Zitkala-Sa, Sioux Indian and activist, vers 1898, Washington DC, Smithsonian

Un des faits marquants de l’analyse historique accompagnant cette exposition est que la situation est radicalement différente entre la France d’une part, et le Royaume-Uni et les États-Unis d’autre part (une des lacunes est que quasiment aucun autre pays n’est représenté, une Belge par ci, une Allemande par là). Dans les pays anglo-saxons, c’est d’abord un passe-temps d’aristocrates (et de la famille royale), et de bourgeois aux franges de l’aristocratie (comme Cameron); et ça devient ensuite un vrai métier, (bien) rémunéré et reconnu (Cameron, déjà, fait du business). Les sociétés de photographie y sont, dès le début ouvertes aux femmes qui y adhèrent largement. La reconnaissance sociale est immédiate.

Jenny de Vasson, Le Renoncement, 1900-01, Paris, coll.part.

Jenny de Vasson, Le Renoncement, 1900-01, Paris, coll.part.

En France, ce sont plutôt des petites mains, assistantes devenues photographes, commerçantes de quartier se reconvertissant dans la daguerréotypie, plutôt issues de la petite bourgeoisie (à l’exception de Jenny de Vasson, de petite noblesse berrichonne, qui ne se maria pas pour se consacrer à peinture et photographie, et sur qui l’auteur inspiré des cartels du musée a écrit cette phrase fort mystérieuse « sa virginité fut passablement chatouillée »). Et les sociétés savantes, la Société Héliographique puis la Société Française de Photographie qui lui succède en 1854, sont extrêmement réticentes à accepter des femmes et ne le font qu’au compte-gouttes : une (d’ailleurs belge) en 1856, une seconde l’année suivante, la troisième en 1864, et aucune ne fait de vagues (paysages malinois ou normands, uniformes militaires, tous sujets peu rebelles).

Imogen Cunningham, The Supplicant, 1910, Tucson, CCP

Imogen Cunningham, The Supplicant, 1910, Tucson, CCP

La misogynie des critiques et celle des institutions ont été les facteurs essentiels de cette occultation. Même si la situation a évolué, on peut dire que cette occultation critique a perduré jusque vers 1970 aux États-Unis et vers 1995 en Europe, et, à quelques exceptions près (comme les recherches de Ute Eskildsen), est restée dominante jusqu’à nos jours; ainsi, d’après l’essai du commissaire Ulrich Pohlmann dans le catalogue, pour prendre deux ouvrages de référence français, le Lemagny-Rouillé (1986) compte 7% de femmes, et le Gunthert-Poivert (2007) 8.2%. Encore s’agit-il le plus souvent de femmes photographes du XXe siècle (dont le prochain billet parlera) et le XIXe restait-il très méconnu jusqu’à cette exposition.

Julia Margaret Cameron, Beatrice, 1866, Bradford, National Media Museum

Julia Margaret Cameron, Beatrice, 1866, Bradford, National Media Museum

Alors, oui, ce sont des hommes comme moi, critiques (et membres de la SFP) qui ont eu peur des femmes photographes, qui les ont occultées, et le mérite de cette analyse et de cette exposition est de nous en faire prendre conscience. Pour ceux que le sujet intéresse j’en parlerai, mais davantage dans le contexte contemporain, le jeudi 12 novembre à 19h aux Rencontres Photographiques du Xe, à la Mairie du 10ème Arrondissement, lors d’une table ronde organisée par le collectif Hans Lucas.

 

 

Publicités

3 réflexions sur “Moi, j’ai peur des femmes photographes …

  1. Moni Grégo dit :

    CRÉATRICES ? VOUS AVEZ DIT CRÉATRICES ?

    Un artiste, lorsqu’il est en contact avec ce qui le pousse jusqu’au geste de produire une œuvre,
    n’est plus, ni homme, ni femme, ni enfant, ni vieillard, ni mémoire, ni amnésie, ni destruction,
    ni construction, ni désir, ni volonté, ni peur, ni courage, ni mensonge, ni vérité, ni silence,
    ni larmes, ni sourire, ni bruit, ni animal, ni humain, ni matière, ni vide, et pourtant aussi tout cela
    à la fois, et bien d’autres choses encore !
    Il se livre alors à une solitude absolument nécessaire. Une solitude qui est le lieu même de la création, mais une solitude qui, si elle se prolonge ou devient une obligation peut devenir dangereuse jusqu’à la folie ou la mort.

    Dans cette confrontation où pour l’un, l’Autre est féminin, cet envol dans l’inconnu, vers les cimes
    et les abîmes de soi qui privilégie “l’anima”, la finesse, la fragilité, le don… bien souvent les hommes s’accomplissent. Ils ouvrent le grand livre, entrent dans l’aventure du “Je est un autre”, s’étonnent de ce secret fertile d’être double, de ce double jeu exaltant. De l’écart du monde, de la si nécessaire solitude, du dialogue avec leur féminité, ils sortent grandis, gagnants. Et très souvent, dans l’ombre, au moins une autre personne veille sur eux, les soutient.

    Les femmes, elles, devant le choix de se confronter à “l’animus”, de vivre une virilité qui leur semble,
    la plupart du temps, encombrante et même destructrice, ou de tourner en rond dans le vertige du féminin qui va vers encore plus de fêlure, de faille, de vulnérabilité… Livrées à un esseulement obligatoire, prisonnières d’une spirale folle et sans issue, les voilà qui se désarment, s’épuisent, se démultiplient, se désagrègent. Et, sauf si elles deviennent George Sand, Gertrude Stein, Marguerite Yourcenar, Hélène Cixous, Ariane Mnouchkine… (ces femmes qui ont assumé la rencontre avec leur part masculine et qui ont été protégées aussi bien que des hommes créateurs), elles deviennent souvent folles, déconsidérées, détruites, abandonnées, suicidées, violées…
    Camille Claudel, Clara Schumann, Virginia Woolf, Diane Arbus, Janis Joplin, Marilyn Monroe, Séraphine
    de Senlis, Sarah Kane, Amy Winehouse… Ou il arrive qu’on les supprime : Olympe de Gouges décapitée, Dulcie September luttant contre l’apartheid, descendue à bout portant à Paris (ses assassins courent toujours…), la chanteuse populaire Ghazala Javed, -“trop libre !“-, assassinée par six balles à bout portant en juin 2012…
    À moins que, comme Colette, Duras ou Piaf… vers la fin de leur vie, faisant mine d’être revenues de
    leur insolente jeunesse, une rencontre amoureuse, une passion, étaye et calme ce corps de luttes avec
    l’ange et les dragons qu’est le corps de l’artiste… Que seraient devenues Marguerite Duras et son œuvre sans la rencontre avec Yann Andréa, dans un moment où, dangereusement alcoolique, elle était visiblement rentrée dans un processus final ? Nous n’aurions jamais pu lire « La maladie de la mort », « La pluie d’été », « la douleur », « L’amant »… et ses films et ses mises en scène, et ses propos. Quant à Colette, elle aussi très choyée jusque sur le tard, elle fut, finalement, si entourée de gens aimants, aimés, qu’elle eut le loisir de décider librement du rythme de ses moments choisis d’écriture, de solitude, ou de dialogue avec le monde.
    Et pour Piaf on a tous été émus par ce chant du cygne que fut son duo avec le jeune Théo Sarapo. On
    pourrait aussi évoquer la fin assez belle -quoique assez folle- de Sarah Bernhardt cette frondeuse dont la devise était “Quand même !“.

    Un mot vient d’être inventé : c’est “feminicide”, qui signifie : meurtre d’une femme tuée sans aucune autre raison que d’être une femme. Il existe même un calcul des “femmes manquantes” :
    plusieurs millions, particulièrement en Chine et aux Indes, par avortement, à l’annonce du sexe du bébé à venir.

    Pourtant, c’est sûr, tout pourrait être autrement, si…

    MONI GRÉGO.

    J'aime

  2. plume dit :

    Cela semble peut-être évident, mais outre le travail de redécouverte de ces artistes, et ses raisons, dont l’article parle très bien, c’est la qualité impressionnante des tirages photographiques qui a aussi apporté tout son intérêt à cette exposition. Et bien que le catalogue soit en effet très réussi, le papier ne permet pas hélas de retrouver toute la qualité des tirages, dans la brillance du papier, des noirs très fort ou des nuances de gris. (La photographie de cet homme de dos, en haut d’un rocher est flagrante, c’est une merveille de nuance qui devient un peu fade sur le papier).

    J'aime

Laisser un commentaire

Entrez vos coordonnées ci-dessous ou cliquez sur une icône pour vous connecter:

Logo WordPress.com

Vous commentez à l'aide de votre compte WordPress.com. Déconnexion / Changer )

Image Twitter

Vous commentez à l'aide de votre compte Twitter. Déconnexion / Changer )

Photo Facebook

Vous commentez à l'aide de votre compte Facebook. Déconnexion / Changer )

Photo Google+

Vous commentez à l'aide de votre compte Google+. Déconnexion / Changer )

Connexion à %s