Le nez au vent, au Musée du Chiado

Alberto Carneiro, La Forêt, 1978

Alberto Carneiro, La Forêt, 1978

en espagnol

Loin des polémiques qui ont récemment agité le milieu culturel lisboète à propos de la non-dévolution au Musée du Chiado des collections du Secrétariat d’état à la Culture, ma récente visite dans le nouvel espace du Musée m’a permis de découvrir l’exposition froide et anthologique d’une partie de ces collections (jusqu’au 12 juin 2016) : didactique, représentative (je crois), et sans passion, avec une scénographie du vide qui laisse respirer les pièces. Certainement par méconnaissance de cette scène artistique, je n’y ai guère vibré que devant la série d’Helena Almeida (en attendant son exposition à Serralves, puis au Jeu de Paume) et devant la Forêt de Alberto Carneiro, un rituel écologique païen en 24 ensembles photographiques, comme une communion entre son corps nu et un arbre.

Adriano de Sousa Lopes, Les ondines, 1908 162x274cm

Adriano de Sousa Lopes, Les ondines, 1908 162x274cm

Dans l’ancien bâtiment, quatre expositions : celle de la collection Caetano (jusqu’au 30 août) rebute d’emblée par l’accrochage aberrant de petites toiles à 5 mètres de hauteur, mais c’est sûrement une excellente collection et on y voit ensuite de beaux et sombres Jorge Molder, entre autres. Je dois avouer que je ne connaissais pas Sousa Lopes, dont une grande rétrospective est présentée ici (jusqu’au 8 novembre), et, dans des cas pareils, je dois me garder (comme on me l’a gentiment reproché à cette occasion) d’une approche trop parisiano-centrique, hautaine et snob envers la ‘périphérie’. Donc, avec toutes les précautions d’usage, et sans prétendre faire ici une recension d’historien d’art, j’ai d’abord vu des tableaux symbolistes puis impressionnistes bien faits, mais sans grande originalité, avec des jeux de lumière fort bien rendus, avec parfois des couleurs brutales dénotant une touche de fauvisme et des motifs bien classiques (sa femme, la mer, les pêcheurs…). Et puis, ainsi le nez au vent, j’ai commencé à m’intéresser à ses gravures, plus denses, plus aiguisées que ses toiles.

Adriano de Sousa Lopes, Bombardement aérien, nuit du 1er août 1918, Boulogne-sur-mer, 1918

Adriano de Sousa Lopes, Bombardement aérien, nuit du 1er août 1918, Boulogne-sur-mer, 1918

Jusqu’au moment où je suis arrivé aux salles consacrées à la guerre : peintre officiel du corps expéditionnaire portugais pendant la 1ère guerre mondiale, il sort alors de son confort bourgeois lisboète et se trouve confronté à l’horreur et à la beauté de la guerre (oui, la beauté, souvenez-vous de cette exposition où il n’aurait pas déparé). Ses gravures se colorent alors d’expressionnisme (tout comme les artistes allemands en face) et ses toiles deviennent des compositions très épurées, presque abstraites. Que ce soit son expérimentation picturale pour rendre au mieux des effets de feu et d’explosion quasi immatériels, ou que ce soit la transformation morale qui s’opère peut-être en lui face à ces spectacles, on a là une œuvre forte, dérangeante, presque révolutionnaire (un effet que la Grande Guerre a eu sur bien d’autres artistes d’ailleurs).

Adriano de Sousa Lopes, Ruines de l'église de Merville, 1918

Adriano de Sousa Lopes, Ruines de l’église de Merville, 1918

Voyez comment les projecteurs anti-aériens trouent la brume et la fumée dans cette scène de bombardements, voyez comment cette église détruite devient une sculpture déchiquetée et purement formelle.

Adriano de Sousa Lopes, Sable, 1922-1926

Adriano de Sousa Lopes, Sable, 1922-1926

L’étonnant est qu’ensuite Sousa Lopes revient à sa peinture sage, colorée, évanescente, refermant la parenthèse, oubliant ce qu’il a vu et surtout ce qu’il a appris (n’ayant pas lu le catalogue, ni autre chose sur lui, je m’aventure sans doute un peu trop quant à ses pensées, c’est seulement là mon exégèse). Je recherche en vain ensuite d’autres signes de cette modernité, de cette expérimentation; j’en trouve un, quand même, dans la manière dont le sable est peint sur cette toile de 1922/26 : une matière grumeleuse, fluide, délavée, aux antipodes de sa modération impressionniste. Cette parenthèse guerrière révolutionnairement créative, m’a fasciné; le reste, moins.

Patricia Corrêa, L'origine du monde 2, 2015

Patricia Corrêa, L’origine du monde 2, 2015

Au rez-de-chaussée (jusqu’au 5 septembre), un travail autour du corps et de sa représentation, par l’artiste portugaise vivant en Pologne Patricia Corrêa, 11 x Marie : une virginale robe blanche étalée au mur voisine avec une origine du monde (ici, bien floue…) cernée d’épingles nacrées, des portraits photographiques (tous féminins, nul homme dans cet univers marial) sont oblitérés, d’autres sont recouverts d’un vernis doré que le spectateur, soudain « activé », peut gratter, pour gagner, sinon le gros lot, en tout cas l’émoi devant un visage surgissant ainsi des limbes.

Patricia Corrêa, 11 fois Marie, 2015

Patricia Corrêa, 11 fois Marie, 2015

Il y a aussi des cœurs en cire, un poème, toute une construction autour de la mémoire. C’est, à mes yeux, un travail sur le mystère du corps féminin, son impossible pureté, d’Ève à la Vierge, et l’ambiguïté du désir dans nos mémoires.

Monica de Miranda, Hotel Globo, 2015, capture d'écran vidéo

Monica de Miranda, Hotel Globo, 2015, capture d’écran vidéo

Enfin, pour compléter cette visite, un film de Monica de Miranda, Hotel Globo (jusqu’au 27 septembre), autour d’un hôtel à Luanda, aujourd’hui décrépit (avec aussi une interview du petit-fils du fondateur, des plans d’une rénovation possible, et un petit livre) : sur deux écrans, une atmosphère moite, une évocation du modernisme colonial et un couple incertain. Au-delà du discours architectural et politique, une image atmosphérique de toute beauté.

Photos de l’auteur, excepté Les ondines et Monica de Miranda

 

 

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