Présence du livre et disparition du texte (Lourdes Castro)

Lourdes Castro, Lettres et deux maisons, 1962, coll. CAM Gulbenkian, détail

Lourdes Castro, Lettres et deux maisons, 1962, coll. CAM Gulbenkian, détail

en espagnol

Il peut être malaisé de faire (et de visiter) une exposition de livres d’artistes : vitrines malcommodes, une seule page visible, système de références difficile à expliciter,… Si l’exposition des livres de Lourdes Castro à la Fondation Gulbenkian (jusqu’au 26 octobre) échappe assez bien à cet écueil c’est sans doute dû aux talents conjugués de l’artiste (jeune femme vivace de 84 printemps) et du commissaire (Paulo Pires do Vale, à qui on doit l’excellent Pliure), mais c’est aussi, me semble-t-il, parce qu’il n’est pas seulement question ici de livre et de langage et de sens et d’illustration, mais aussi beaucoup question de signe et de tout ce qu’on peut faire avec des lettres quand on les traite comme des objets visuels manipulables. L’ambivalence est posée dès l’entrée : un tableau d’une femme lisant (« Que lit Marie-Alice ? »), et cette composition d’aluminium où, sous ces deux petites maisons, des lettres (et quelques autres signes, dont des boutons de veste) forment une frise aussi indéchiffrable qu’un texte d’une culture disparue, et sur laquelle l’œil, débarrassé de la nécessité de comprendre, erre et jouit de l’harmonie heurtée des formes.

Lourdes Castro, Ombres transparentes, 1967

Lourdes Castro, Ombres transparentes, 1967

Nombre de livres ensuite (dont, je crois, très peu ont déjà été montrés) ont comme prétexte la mode, la cuisine, mais surtout brodent autour de poèmes (Apollinaire, Rilke, Rimbaud, Helder,… et, litanie inattendue à répéter à voix haute, la généalogie de Jésus dans l’évangile de Mathieu, texte absurde aux sonorités enchanteresses), le plus souvent avec humour et tendresse. D’autres s’inspirent, thème récurrent chez elle, de l’ombre portée, signe à déchiffrer d’une réalité là projetée, et ceux là jouent souvent avec plexiglas ou rhodoïd. Certaines de ses « ombres » sont si fines, si délicates, si proches de l’objet projeté qu’on croirait voir des photogrammes, non point relevés d’ombre sur une surface passive mais empreintes de lumière sur un papier sensible.

Lourdes Castro, Avessos encadeaodos : Goethe, 1971

Lourdes Castro, Avessos encadeaodos: Goethe, 1971

Mais le plus fascinant ici est la disparition du texte et la consécration du livre comme simple objet physique : quelques livres minuscules, de quelques millimètres, sans texte ni images, sont ainsi de simples objets-livres. Et surtout les livres brodés : sur une première page apparaissent bien lisibles les mots, selon les livres, Sombra, Ombre, Goethe (ci-dessus), Alvess, l’idéogramme Kagé. Ensuite l’envers de cette page, la face cachée de la broderie, est repris sur la page suivante et modifié à son tour, puis l’envers de l’envers, et ainsi de suite, jusqu’à ce que, de page en page, le mot s’estompe, le sens disparaisse, les formes se déforment, avec, parfois un éclair de reconnaissance. Cette mutation, cette alchimie appliquée aux formes des lettres, cette transposition obstinée sont les signes d’une recherche sur le signe au delà du sens que, amoureux que je suis des écritures pour moi indéchiffrables, j’ai trouvée passionnante. Et la broderie de Lourdes Castro est bien plus vraie, radicale, rebelle et contemporaine que le crochet

Lourdes castro et Manuel Zimbro, Un Autre Livre Rouge, 1970, vue d'expo

Lourdes Castro et Manuel Zimbro, Un Autre Livre Rouge, 1970, vue d’expo

Enfin, la dernière salle présente un livre qu’elle fit avec son compagnon Manuel Zimbro à partir du livre rouge du Président Mao, ce monument de ceux qui furent jeunes et fous il y a 40 ans. Une centaine de pages aux murs autour du rouge, du sang à l’amour, du fruit au pouvoir, du jeu à l’interdit : de la politique et de l’ironie, de l’histoire et de la poésie. C’est décousu à souhait, et chaque page (qu’il faudrait revoir avec le Pastoureau à la main) fait rêver.

Photos de l’auteur, excepté la seconde.

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