Fieret et Tichý : à marginal, marginal et demi

Gerard Petrus Fieret, sans titre, sans date (1965-75)

Gerard Petrus Fieret, sans titre, sans date (1965-75)

en espagnol

Il y a six ans le Fotomuseum de La Haye consacrait une exposition à trois artistes marginaux : Miroslav Tichý, Gerard Petrus Fieret et Anton Heyboer. Je sais peu de choses du troisième, mais deux expositions récentes m’ont donné l’occasion de revisiter les deux premiers, et donc de mieux saisir ce qui les rapproche et ce qui les distingue : dans le cadre de Photo España, une vingtaine d’œuvres de Tichý (et une nouvelle version de Tarzan à la retraite) sont montrées (jusqu’au 28 août) au Musée du Romantisme à Madrid, cependant que Fieret est exposé pour la première fois en France au BAL (jusqu’au 28 août aussi).

Miroslav Tichy, sans titre, sans date

Miroslav Tichy, sans titre, sans date

Grandes sont les similitudes entre ces deux artistes de la même génération : éducation artistique interrompue, statut social en marge de la société, insoumission, paranoïa, obsession du corps féminin, indifférence envers les règles de la « bonne photographie », et donc photographies de qualité incertaine techniquement parlant, mais avec une esthétique douce-amère, floue et brumeuse, indécise et rêveuse.

Miroslav Tichy, sans titre, sans date

Miroslav Tichy, sans titre, sans date

Ce qui les distingue est, me semble-t-il, leur rapport à leur oeuvre et à sa réception. Pour résumer ce que j’ai développé ailleurs, Tichý s’en fout : il est en retrait, ne souhaite pas montrer ses photographies, ne veut rencontrer personne, et (au moins en surface) se satisfait d’une posture d’ermite bougon, n’attachant aucune importance à son travail photographique, qui ne servirait qu’à l’aider à passer le temps. C’est un flâneur indifférent et détaché du monde, capturant simplement le hasard des scènes qui s’offrent à lui dans ses errances.

Gerard Petrus Fieret, sans titre, sans date (1965-75)

Gerard Petrus Fieret, sans titre, sans date (1965-75)

Fieret au contraire est d’abord un metteur en scène de ses obsessions, travaillant avec des modèles qui posent pour lui, dans la rue ou dans l’atelier, et composant soigneusement ses photographies comme, écrit Violette Gillet dans le catalogue, des « simulacres de happenings ». Lui-même s’affirme comme « descartien » (Tichý pencherait plutôt du côté de Schopenhauer…).

Gerard Petrus Fieret, sans titre, sans date (1965-75)

Gerard Petrus Fieret, sans titre, sans date (1965-75)

De plus, Fieret semble avoir eu un immense besoin d’être reconnu comme artiste, il harcèle critiques et conservateurs, leur explique interminablement son travail, obtient des articles, réalise des expositions, et fait tout pour être reconnu, accepté, célébré, parfois avec rage, avec colère et vindicte. Rien de pacifique chez lui (tichý signifie pacifique en tchèque). Tichý ne signe presque jamais ses photographies (j’en connais une seule), Fieret signe, et plutôt deux fois qu’une, et de plus tamponne « Foto copyright G.P. Fieret » à profusion, marquant son territoire, mais surtout affirmant : « ceci est une oeuvre d’artiste, mon oeuvre à moi, qu’ainsi vous ne pourrez pas me voler », une marchandise en somme, en tout cas un objet de marché.

Gerard Petrus Fieret, sans titre, sans date (1965-75)

Gerard Petrus Fieret, sans titre, sans date (1965-75)

L’un dit avec rage « il n’y a pas de photos ratées », l’autre sourit avec détachement « seules les photos ratées sont bonnes ». À marginal, marginal et demi.

 

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Une réflexion sur “Fieret et Tichý : à marginal, marginal et demi

  1. Merci pour cet article et votre excellente analyse du cas Tichy dans votre autre article sur etudesphotographiques.revues.org. Vraiment pertinent. J’aime beaucoup votre rapprochement avec Lartigue notamment.
    Plusieurs remarques que je ne développerai pas pour rester concis : vous faites bien d’insister sur la formation initiale de Tichy, qui l’exclut de fait de l’art brut et renvoie directement son anonymat au fonctionnement de la scène artistique contemporaine. Dans son cas : pas de stratégie professionnelle, une sorte de toute puissance de la figure du « curator » façon Szeemann qui produit des artistes en fonction des préoccupations d’un individu et rendent compte de cela avant tout, un cloisonnement des pratiques en dépit de l’ouverture supposée et revendiquée de l’art contemporain à toutes les pratiques.
    Cela explique peut-être en partie le fait que Tichy soit en fait reconnu pour autre chose que ce qu’il revendique lui-même : sa peinture, dont on ne sait rien ou presque.
    Par ailleurs, le « j’m’ en foutisme » que vous signalez chez Tichy m’a fait pensé à ce que dit Alberola de sa façon de travailler et que j’ai rapidement abordé ici : http://stephanepeltier.tumblr.com/post/145871538864/jean-michel-alberola-tableaux-ed-flammarion
    Et pour terminer, un questionnement sur le sens de ces inventions tardive d’artistes façon Leroy ou plus récemment Vivian Maier à propos de laquelle un ami a écrit un excellent article ici :
    http://grain-pixel.blogspot.fr/2014/12/a-propos-de-finding-vivian-maier-film.html?view=sidebar

    Merci encore pour ce blog
    Cordialement

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