Ma visite des paysages français

Lionel Bayol-Thémines, Série « Silent Mutation (post anthropocène) – High Land, 2016. Sculpture photographique

Paysages français (à la BnF jusqu’au 4 février), une exposition aussi riche que nos paysages, mille photographies, 160 photographes, un parcours immense, une exposition qui n’est plus à taille humaine, où il faudrait revenir plusieurs fois, et que, nécessairement, on survole. Comment rendre compte de cette richesse et de cette diversité ? D’autant plus que la notion de paysage y est large, elle englobe les lieux de travail et les gens qui y travaillent, les maisons, leurs intérieurs et leurs habitants. On cherche d’abord à trouver un fil conducteur, on suit les thèmes de salle en salle, on essaie de comprendre les distinctions entre l’expérience du paysage, le temps du paysage, le style du paysage, l’être dans le paysage.

Albert Giordan, Mission photographique de la DATAR, Série « Espaces commerciaux », Montage photographique, 1984 © Albert Giordan. BnF, Estampes et photographie

On retrouve les photographes qu’on connaît déjà et on en découvre d’autres, on tente de noter pour chacun trois mots sur son style, sur ce qui le différencie des autres : en vrac, l’ombre de Pierre de Fenoyl, les sténopés de Philippe Dufour, le regard sémiologique sur la ville et sa signalisation d’Albert Giordan, les courbes élégantes des routes de montagne d’Alain Ceccaroli, la 2 Cv d’Yves Guillot, les jeux de la lumière et de l’eau chez Suzanne Lafont (en bas), le vide de François Hers, les immeubles de Stéphane Couturier, tout ce qui a permis à chacun de s’affirmer. On trouve même Houellebecq, c’est dire ! Bien sûr, le rôle de la DATAR, et des autres missions est souligné avec éloquence, à la suite de l’exposition de cet été à Arles.

Tom Drahos, Mission photographique de la DATAR, Série « Banlieue parisienne, les espaces périurbains de la région parisienne » Chevreuse (Seine-et-Oise ),1986. Tom Drahos © ADAGP, Paris 2017 ; BnF, Estampes et photographie

Et puis, hélas, un peu las, on sent l’attention qui baisse (aucun de mes « confrères » ne vous l’avouera, mais il fallait les voir ce jour là…), on renonce à paraphraser le communiqué de presse ou à aligner des images, et on décide de s’intéresser avant tout à la forme, faute de se sentir capable de faire justice au fond, à la notion même de paysage et à la richesse infinie de sa mise en images. Parmi ces mille photographies sagement encadrées à la queue leu leu sur les cimaises, quelques-unes, rares, détonnent, et ce sont elles qui m’ont donné une bouffée d’oxygène. Certains, comme Tom Drahos, interprètent le paysage plutôt qu’ils ne le montrent, et l’attention passe alors du quoi au comment, du paysage à sa photographie même. Rares sont ceux qui font ainsi œuvre originale dans la forme.

Studio Marlot & Chopard, Around Home, 2017, vidéo couleur

La projection depuis le plafond, sur une table horizontale, d’images floutées, tremblées, hésitantes du studio Marlot & Chopard est la première rupture de cette promenade : quiconque vient de traîner la patte de cimaise en cimaise peut s’arrêter là, faire une pause, écouter la musique, et regarder avec bonheur ces images flottantes.

Vue d’exposition (Bayol-Thémines, Bublex, Brunet)

Plus loin, Lionel Bayol-Thémines, plutôt que d’aligner des images côte à côte, les a assemblées dans un leporello géant (en haut), composant une sculpture visuelle faite de paysages fictifs autour d’un désastre prévisible, la destruction de la Terre par l’homme : cette nature réinventée nous questionne sur notre devenir, mais elle traduit aussi un regard différent sur le paysage, moins objectif et neutre, plus phénoménal et engagé. La vue d’ensemble ci-dessus le fait voisiner avec deux autres paysages fictifs : la recréation par Alain Bublex du Paris du plan Voisin (V2, Circulaire secteur A23, 2013), détruit et reconstruit par Le Corbusier, dénonciation radicale de ce fascisme architectural ; et les modélisations de bâtiments que Thibault Brunet, adepte des paysages virtuels, a extrait de Google Earth (Typologie du Virtuel II, 2014-2016). Après les paysages visuellement apaisants des salles précédentes, ces trois œuvres virtuelles tirent l’alarme en nous montrant ce que demain sera, ou pourrait être.

Valérie Jouve, Composition n.1, sans titre, Les murs, 2007-2009, polyptyque

Enfin, le mur d’images de Valérie Jouve est quasiment le seul à vraiment s’affranchir du format trop lisse dominant ici : une composition complexe, un collage, de la matière brute et un visage tourné vers le ciel. Au-delà de sa capacité depuis toujours à montrer le paysage, qu’il soit marseillais ou palestinien, elle affiche ici sa volonté de le montrer différemment.

Suzanne Lafont, Mission photographique de la DATAR, Série « Domaine des Certes, Audenge (Gironde) », 1986. © Suzanne Lafont. BnF, Estampes et photographie

Mais il y a bien sûr d’autres manières, plus sages, plus studieuses, plus lentes, de visiter cette exposition, et je ne saurais trop vous encourager à les pratiquer, avec plus d’application que moi, visiteur dissipé et las.

[5 novembre : pour répondre à certains commentaires en MP. Cette exposition est le fruit d’un travail de recherche impressionnant. Mais je pense que vouloir montrer plus de 1000 photographies en une visite (ou même deux) est une gageure, et que c’est au-dessus des forces et de l’attention de visiteurs même motivés. Le catalogue, que je n’ai pu que feuilleter, me semble être une manière bien plus fertile et agréable d’appréhender ce riche corpus, quitte à venir ensuite faire des visites ponctuelles.]

[5 novembre : pour répondre à certains commentaires en MP. Cette exposition est le fruit d’un travail de recherche impressionnant. Mais je pense que vouloir montrer plus de 1000 photographies en une visite (ou même deux) est une gageure, et que c’est au-dessus des forces et de l’attention de visiteurs même motivés. Le catalogue, que je n’ai pu que feuilleter, me semble être une manière bien plus fertile et agréable d’appréhender ce riche corpus, quitte à venir ensuite faire des vistes ponctuelles.]
[5 novembre : pour répondre à certains commentaires en MP. Cette exposition est le fruit d’un travail de recherche impressionnant. Mais je pense que vouloir montrer plus de 1000 photographies en une visite (ou même deux) est une gageure, et que c’est au-dessus des forces et de l’attention de visiteurs même motivés. Le catalogue, que je n’ai pu que feuilleter, me semble être une manière bien plus fertile et agréable d’appréhender ce riche corpus, quitte à venir ensuite faire des vistes ponctuelles.]
[5 novembre : pour répondre à certains commentaires en MP. Cette exposition est le fruit d’un travail de recherche impressionnant. Mais je pense que vouloir montrer plus de 1000 photographies en une visite (ou même deux) est une gageure, et que c’est au-dessus des forces et de l’attention de visiteurs même motivés. Le catalogue, que je n’ai pu que feuilleter, me semble être une manière bien plus fertile et agréable d’appréhender ce riche corpus, quitte à venir ensuite faire des vistes ponctuelles.]

Photos 2, 3 & 7 courtesy de la BnF; photos 1, 5 & 6 de l’auteur; photo 4 des artistes

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