Ali Kazma, ou la résistance au monde moderne

Ali Kazma, House of Letters, 2015

La différence entre les deux expositions du Jeu de Paume est frappante . autant Renger-Patzsch est froid, épuré, formel, ni très humaniste, ni très empathique, ne se souciant plus, à la fin de sa vie, que d’arbres et de pierres, autant Ali Kazma est proche de l’humain, généreux, expressif, baroque presque. Mais, au-delà de cet évident contraste, je vois aussi une différence dans leur rapport au monde : Renger-Patzsch glorifie la modernité, le progrès technique et l’esthétique qui en résulte, alors que j’ai ressenti le travail de Kazma comme une résistance romantique, voire nostalgique, au moderne.

Ali Kazma, Calligraphy, 2013

Je l’avais découvert il y a dix ans, un des rares artistes intéressants dans cette catastrophique Biennale de Lyon, et j’avais alors écrit souhaiter « une salle entière tapissée de ses vidéos » : on voit ici sept de ses vidéos de métiers. Chacun maîtrise son geste à la perfection, chacun fait preuve, à sa manière, de création, et chacun lutte contre le temps, contre la vitesse, contre la productivité, en la niant ou en la détournant. Les gestes précis de l’horloger font écho à la douceur du calligraphe caressant son papier (mais quel dommage que les sons se mêlent et soient à peine perceptibles), le taxidermiste, le tatoueur et le neurochirurgien travaillent les corps comme des matériaux neutralisés, et, plus que leur virtuosité technique, c’est leur distance dépassionnée qu’on admire. Quant au céramiste, ses gestes amoureux d’un autre temps quand il polit ses vases semblent surgir d’une éternité atemporelle. Chacun aussi a un outil qui est comme une prothèse, un prolongement corporel, lunette et pince, calame, stylos encreurs, tampon,…  Leurs gestes, poétiques, créatifs, virtuoses (n’est-ce point la même racine que vertu ?) sont glorifiés ici (un peu comme chez Flusser).

Ali Kazma, Clerk, 2011

Le clerc de notaire, lui, transforme une tâche routinière et banale en un ballet rythmique, à la fois ridicule et émouvant. Plutôt qu’à la déshumanisation de l’homme face à la machine de Simondon, c’est à l’homme prométhéen de Günther Anders qu’on se retrouve confronté, avec une forme de honte face à ce que la modernité nous contraint à faire et de joie face aux détournements possibles.

Ali Kazma, Safe, 2015

Au-delà des titres de ses séries, Résistances et Obstructions, on retrouve cette même ambiguïté face au temps et à la modernité dans son film sur les archéologues du Morvan, transportant ces objets antiques vers notre présent, dans celui sur le réceptacle de semences au Spitzberg (ci-dessus), lui aussi lutte contre la décadence moderniste, ou dans celui sur la bibliothèque borgésienne d’Alberto Manguel (en haut), lieu magique et dépassé (et, face à cette unique vidéo livresque, je regrette l’absence de ses poèmes bibliophiles vus il y a quatre ans).

Ali Kazma, Tea time, 2017

Que ce soit une base militaire abandonnée, une prison désaffectée, une mine oubliée, Kazma se complaît dans des lieux perdus, dont les fonctions se sont étiolés et qui respirent un parfum nostalgique d’autrefois. Et il le fait avec un sens esthétique remarquable, opposant le blanc du glacier et le noir de la mine, l’éclat du ciel et l’obscurité du tunnel, la pureté des lignes des bâtiments et la confusion complexe des appareillages électriques. La vie resurgit dans la dernière salle, avec le feu démiurge qui permet la production automatique de vaisselle en verre; saisi par la beauté du verre en fusion, on en oublie presque que, contrairement à presque tout le reste de l’exposition, l’homme est ici non seulement absent, mais nié, aboli, éliminé, et la modernité a triomphé.

Photos courtesy du Jeu de Paume, excepté la première.

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