Arles 3 : les regards noirs de Frida Orupabo, et autres expositions

Frida Orupabo, Deux têtes, collage avec attaches parisiennes, 2022

en espagnol

Frida Orupabo, photographe norvégienne de père nigérian, atteste de la violence faite au corps des femmes noires, violence machiste et violence raciste : des fragments de corps sont découpés, assemblés, déformés, et rivetés ensemble, leur composition est bien plus qu’un banal collage, on en voit le relief, l’assemblage. Ces images hantées provenant d’archives coloniales nous regardent, nous spectateurs blancs qui voudrions les ignorer, ignorer notre passé, notre histoire : mais nul n’échappe à ces regards de trauma, de survie, de résilience. Elles projettent une violence, une colère, une résistance et une dignité impressionnantes. Sorties de leur contexte d’origine et ainsi assemblées, elles racontent des contre-histoires, et interrogent la manière dont nous les regardons. L’artiste nous parle de race, de famille, de genre, de sexualité et d’identité, mais son travail questionne aussi la structuration même de l’image. Orupabo montre ausi une projection d’images collectées et publiées sur Instagram, un défilé rapide et vivace, dont le spectateur aimerait stopper le flux qui l’entraîne dans un tourbillon.

Orlan, Tentative pour sortir du cadre à visage découvert, 1966/2019

À côté, l’énorme exposition de la collection de la compagnie d’électricité autrichienne Verbund présente 200 oeuvres de 71 femmes des années 1970 autour de cinq thèmes féministes : la réduction de la femme à ses rôles traditionnels, son enfermement, les diktats de la beauté, la sexualité, et les rôles multiples. Une dénonciation bienvenue des stéréotypes sexistes couvrant un large éventail, mais qui est trop souvent desservie par un simplisme déroutant au premier degré : traduire l’oppression par une bouche baillonnée (Eisenegger) ou la rage par des poings serrés (Pilz) est certainement méritoire et justifié, mais manque un peu de sophistication. Sur les 70 artistes, seule une quinzaine sortent du lot et proposent ici des oeuvres denses, intelligentes et distanciées : on se souviendra d’Ana Mendieta, d’Orlan, d’Esther Ferrer, de Carolee Schneemann, d’Helena Almeida, de Leticia Parente, de VALIE EXPORT, de Francesca Woodman, de Gina Pane, de Martha Wilson, de Cindy Sherman, et quelques autres, et on se dit qu’une exposition resserrée sur cette quinzaine d’artistes aurait été bien meilleure que tout ce bavardage, qui, à sa manière, devient lui aussi un enfermement dans un cadre de stéréotypes convenus (dont Orlan tente de sortir, justement).

Jansen Van Staden, Les cendres de Papa, 2018

Sous le curieux titre « Si un arbre tombe dans une forêt« , on trouve sept artistes assez dissemblables autour du thème attrape-tout de « l’observation du vide et des silences ». Le travail passionnant de Belinda Kazeem-Kamiński sur l’ethnologue photographe Paul Schebesta au début du XXe siècle interroge son regard et se concentre sur son ombre dans ses photos; sa vidéo est malheureusement desservie par l’éclat de rire qui vient saluer le sous-titrage en français en écriture inclusive quand « the lions » est traduit par « les lion.nes » (après tout …). Le Sud-Africain Jansen Van Staden découvre, après la mort de son père dans un accident d’avion, un secret, une facette inconnue (et peu glorieuse) de son père : qu’en faire ? Refermer la boîte de Pandore, ou au contraire tenter d’explorer, de comprendre (et tout père se pose alors la question de ce que feront ses enfants après sa mort …). L’artiste expose ici des bribes d’histoire au milieur desquelles on tente de reconstituer une chronologie, de comprendre un récit fragmentaire, et c’est très réussi : c’est à la fois une exploration des rapports complexes entre un père et son fils et un travail formel de reconstitution à partir de fragments. C’est une histoire qui s’ouvre (l’opposé total, par exemple, de la bulle familiale fermée de Julia Gat dans une salle voisine).

2 réflexions sur “Arles 3 : les regards noirs de Frida Orupabo, et autres expositions

  1. Teresa Coronel dit :

    Ravie de retrouver mes lunttes, mes yeux à distance.Maniere de ne pas couper le pont avec ce qui se passe de l’autre côté, de l’Atlantique comparer, se nourrir,. Voyager.
    Un verbe dynamique, précis…toujours très agréable à lire.

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